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La fragilité électorale du régime iranien

24 juin 2021 Article Monde

(Crédit photo : mehrnews.com, Maryam Kamyab)

Les consultations électorales du premier semestre 2021 offrent des résultats inattendus, du Chili au Pérou, en passant par la France. L’Iran n’échappe pas à cette remise en cause, certes sur un terrain limité puisqu’il s’agit d’élections dans le cadre rigide d’une République Islamique, mais derrière des résultats triomphalistes des conservateurs – imprudemment le quotidien Ressalat, proche d’eux, titrait la venue d’« une ère nouvelle » – les principes fondamentaux du régime sont bel et bien contestés.

Des élections de demi-teinte

Sur près de 60 millions d’inscrits, seuls près de 29 millions ont voté, soit 48 % de participation. Les Iraniens, même ceux qui ne critiquent pas directement le régime, font la somme des abstentions et des votes blancs qui sont comptabilisés pour constater la crédibilité fragile du vainqueur. Ebrahim Raïssi, le candidat du bloc conservateur – soutenu par l’Association du Clergé militant – peut clamer sa victoire dès le premier tour avec 72 % des voix, soit presque 18 millions de voix, Mais, face aux 4 millions de votes blancs et aux 30 millions d’abstentionnistes, il n’y a pas de quoi pavoiser.

Le régime avait pourtant tout mis en œuvre pour s’assurer d’une certaine mobilisation : vacances payées pour les militaires et auxiliaires en mission en Irak, petits cadeaux et services aux électeurs assidus, ouverture des bureaux de vote jusqu’à deux heures du matin et même trois débats télévisés entre candidats. Le dernier débat, tenu le 12 juin, a montré un régime dans le doute : Raïssi a promis la création d’un million d’emplois avec un programme de 50 mesures, d’autres ont proposé de prendre des distances avec les alliés russes et chinois, mais tous se sont accusés mutuellement de corruption. Dans l’indifférence générale.

La signification d’une candidature : ancien boucher et persan à sornettes

Ebrahim Raïssi n’est pas là pour assurer une transition ou pour rénover la République islamique d’Iran. Il incarne une situation bloquée. Il est l’homme des Gardiens de la Révolution, à la fois corps armé et caste économique du régime, mais il est aussi l’instrument fidèle du Guide Suprême, gravement malade. Ce dernier point est essentiel dans un régime où le politique est subordonné au religieux ; la succession s’annonce difficile et une mise au pas semble nécessaire pour garantir la pérennité des institutions issues de la Révolution islamique de 1979. Raïssi a une réputation méritée de boucher. En effet, il a personnellement dirigé l’exécution de dizaines de milliers d’opposants, en majorité de gauche et d’extrême gauche, en 1988, au moment où la fin de la longue guerre meurtrière avec l’Irak faisait craindre au régime la reprise de la contestation révolutionnaire.. Il joue la carte populiste sur son parcours modeste, d’un « Iranien du peuple qui a connu la faim », et multiplie les promesses sociales. Enfin, il ne ménage pas son nationalisme et une politique plus agressive à l’égard des Occidentaux, au moins dans les mots, pour marquer la rupture avec les hésitations supposées de son prédécesseur Rohani. Mais ce profil à la poigne de fer ne sera sans doute pas suffisant pour sortir le régime de ses contradictions et de sa contestation.

Tensions sociales et crispations politiques

Malgré la répression, des secteurs significatifs de la classe ouvrière ont profité de la campagne électorale pour mettre en avant leurs revendications, que ce soient les travailleurs du pétrole fin mai avec des appels à la grève, ou des mouvements contre les salaires impayés. L’Iran combine trois problèmes qui s’additionnent et se révèlent explosifs. Il y a bien sûr le poids d’un système dépendant de ses exportations de pétrole et de gaz et des fluctuations de leur prix. S’y ajoutent les sanctions internationales qui empêchent l’Iran d’importer, de s’intégrer dans le commerce international, de satisfaire les besoins de sa population mais aussi... de développer une bourgeoisie moins liée à l’appareil d’État, ainsi que toute une série de couches sociales intermédiaires étouffées politiquement et économiquement. Depuis 2017, l’inflation se situe à des niveaux hallucinants (46 %), le chômage des jeunes est au-dessus de 22 % ; l’effort des guerres à l’étranger (Syrie, Irak, Yémen, etc.) pèse lourdement surtout sur les secteurs populaires qui, de plus en plus, se désolidarisent de cette politique internationale du régime. Enfin, la pandémie touche lourdement l’Iran et ce au-delà des 83 000 victimes officielles du Covid, avec tous les problèmes que connaissent tous les travailleurs dans le monde.

Derrière cette révolte électorale passive, un certain nombre de signes indiquent un possible réveil politique. L’Iran fait partie des pays qui ont connu une vague de révolte de la jeunesse en 2019, très durement réprimée. Mais la question sociale revient sur le devant de la scène et même les monarchistes, depuis l’étranger, font des réunions sur... le socialisme ! Des collectifs de travailleurs ont lancé des tentatives de coordinations, comme l’appel du Premier Mai, qui, impulsés par des syndicalistes et des militants ouvriers, posent la perspective de créer des organisations indépendantes sur leurs lieux de travail ; les réunions étudiantes se multiplient, encore de façon clandestine, mais leur fréquence et leur participation ont sensiblement augmenté. Sans les exagérer, ce sont peut-être des éléments avant-coureurs d’une crise à venir.

Le régime iranien sait tout cela et, au-delà des rodomontades sur la « victoire » électorale, il se prépare.

Tristan Katz


Comment Ebrahim Raïssi a fait fortune

En Iran la classe dirigeante, très liée au régime des ayatollahs, a plusieurs moyens de s’en mettre plein les poches, tout en serrant la ceinture du reste de la population. L’un d’entre eux est de se faire nommer à la tête d’un « bonyad », une fondation caritative créée à partir des biens confisqués lors de la révolution khomeyniste de 1979 et qui est censée aider les pauvres. En fait, elle sert à surtout récompenser grassement les suppôts du régime.

Et Ebrahim Raïssi en a largement bénéficié. Il n’a pas le titre d’ayatollah mais celui de hodjatoleslam, rang un peu inférieur dans la hiérarchie du clergé chiite. Bref, c’est plutôt un archiprêtre qu’un évêque.

En 2016, le guide suprême, Ali Khamenei, l’avait placé à la tête de la fondation Astan-é Qods Razavi qui gère le mausolée de l’imam Reza à Mashad, dans le nord-est de l’Iran. « Fondation caritative », « mausolée » ces termes pourraient faire penser à une association religieuse du genre de celle qui s’occupe de la grotte de Bernadette Soubirous à Lourdes.

Vous n’y êtes pas du tout. Si l’aspect proprement religieux existe, il est largement secondaire. Il s’agit en fait d’un immense conglomérat industriel et foncier qui possède soixante-quatre filiales, certaines cotées en bourse, actives dans le bâtiment, l’industrie automobile, les transports, les mines et les énergies fossiles. Elle a créé en 1996 une zone franche à Sarakhs, à la frontière avec les Turkménistan, où se trouve un riche complexe industriel et agroalimentaire doté de son propre aéroport. On estime à 125 000 le nombre de familles qui travaillent directement ou indirectement pour la Fondation, dont 18 000 salariés. Donc être nommé à la tête d’un bonyad est un moyen facile et rapide de s’enrichir en jouissant d’un luxe et d’un confort dont est privée l’immense majorité de la population. Et aussi de mettre de côté un confortable pécule pour ses vieux jours.

Mais cette fondation fait pâle figure à côté du holding industriel Khatam al-Anbia et des deux bonyads contrôlés par le bras armé du régime, les Pasdarans, les Gardiens de la Révolution. Ce holding pèse au moins 10 milliards de dollars dans le seul domaine pétrolier et gazier et possède des pans entiers de l’économie dans l’immobilier, la chirurgie laser, le tourisme, l’optique, le tabac, l’agriculture, l’électronique, l’informatique, la construction navale, l’automobile, la distribution d’eau, les transports terrestres, les mines de cuivre, de zinc, de plomb, la compagnie aérienne Pars, les banques Mehr et Ansar, etc.

C’est la preuve qu’on peut tout à la fois adorer Allah et le Veau d’Or.

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