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La France de Macron livre un opposant à la Turquie d’Erdoğan

2 octobre 2020 Article Monde

Alors qu’en Turquie la répression des opposants au régime d’Erdoğan n’en finit pas, l’État français vient d’arrêter mercredi 16 septembre l’un d’entre eux, Mehmet Yalçin, à son domicile près de Bordeaux. Transféré au centre de rétention du Mesnil-Amelot, il a été aussitôt expulsé vers la Turquie. Ce militant originaire de Varto dans le Kurdistan turc vivait depuis 2006 – quatorze ans… – en France où ses enfants sont scolarisés. Selon son avocat, sa vie en Turquie est en danger. Le discours belliqueux de Macron à l’encontre du despote d’Ankara d’il y a seulement six semaines, quand ce dernier faisait monter la tension autour de Chypre, semble oublié. Mais on peut à la fois vendre des rafales à la Grèce et soutenir, contre ses opposants, un Erdoğan dont le régime est profitable aux patrons français installés là-bas.

La fuite en avant sauvage d’Erdoğan

Depuis le milieu des années 2010 et sous l’impulsion de son dirigeant, le Premier ministre devenu président de la République Recep Tayyip Erdoğan, la Turquie prend un virage de plus en plus autoritaire. Le coup d’État militaire raté de juillet 2016 sert encore aujourd’hui d’épouvantail pour légitimer la répression de toutes sortes d’opposants. Non seulement des généraux putschistes appartenant au milieu des partisans de Fethullah Gülen, ancien allié de Erdoğan exilé aux États-Unis depuis 1999, mais y compris – et ces dernières années surtout – des défenseurs des droits humains, des syndicalistes et des militants politiques de gauche, aux antipodes des généraux putschistes.

Le pouvoir fait parfois disparaître pendant plusieurs mois des opposants, qui sont systématiquement torturés avant d’être officiellement placés en garde à vue et jugés… ou détenus on ne sait où. Un rapport d’Human Rights Watch datant de mai dernier liste seize cas depuis 2017. Le passage devant les tribunaux n’est pas moins arbitraire. Les prétoires, purgés de près de 3 000 juges révoqués, sont devenus des usines infernales, condamnant à la chaîne des dizaines de milliers de personnes à l’issue de parodies de jugement [1]. Il faut croire qu’après la purge des tribunaux, des juges indépendants du pouvoir se condamneraient eux-mêmes s’ils disculpaient les accusés. Et lorsque l’épidémie de Covid-19 a contraint les prisons surpeuplées à relâcher une partie de leurs 300 000 détenus, les prisonniers politiques ont été rigoureusement maintenus dans leurs cellules. Enfin, pas tous. Le militant du mouvement d’extrême droite ultranationaliste « Loups gris », Alaatin Çakiki, a été libéré, bien qu’il soit impliqué dans 41 meurtres…

En avril dernier, Helin Bölek et Ibrahim Gökçek mouraient à l’issue d’une longue grève de la faim pour l’arrêt des persécutions contre le Grup Yorum, une institution de la musique contestataire turque dont ils étaient membres. En août, c’est l’avocate Ebru Timtik qui mourait de la même façon, dans la prison où elle purgeait une peine de treize ans de réclusion. Elle réclamait… un procès équitable, sûre qu’elle était de pouvoir balayer une accusation inconsistante. Les avocats comme les journalistes sont particulièrement visés par la répression judiciaire.

C’est à cette Turquie-là que Paris livre ses opposants.

(Photo : l’acovate Ebru Timtik, morte en prison en août 2020)

Dans le collimateur de l’État turc : les Kurdes de l’étranger…

Mehmet Yalçin avait été condamné en France à deux ans de prison dont un an ferme en janvier 2019. En cause, son appartenance supposée aux réseaux de financement, dans la diaspora, du mouvement armé autonomiste kurde PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, dont le dirigeant historique, Abdullah Öçalan, est détenu depuis 1999 dans l’île-prison d’Imrali, au nord-ouest de la Turquie). Mehmet Yalçin avait purgé sa peine chez lui avec un bracelet électronique. Son extradition récente constitue donc une double peine qui ne dit pas son nom.

Fin juillet, la justice allemande a condamné, au terme d’une procédure qui aura duré quatre ans, dix militants maoïstes turcs (du TKP/ML) à des peines allant de presque trois ans à six ans et demi de prison. La justice allemande estime avoir fait la preuve qu’ils participaient au financement de leur mouvement. Mais la qualification « terroriste » de ce mouvement a reposé sur un dossier entièrement fabriqué en Turquie. Les pressions d’Ankara sont évidentes. Il semble fini le temps où le ministre des Affaires étrangères Sigmar Gabriel (social-démocrate) dénonçait l’incarcération de défenseurs des droits humains binationaux turcs et allemands, et laissait entendre que la Turquie se constituait ainsi une monnaie d’échange pour contraindre l’Allemagne à lui livrer les réfugiés politiques turcs qu’elle accueillait.

… et ceux restés au pays

En Turquie même, le principal parti kurde, le HDP (Parti démocratique des peuples), est persécuté au prétexte qu’il ne serait qu’un faux-nez du PKK. L’accusation de « terrorisme » justifie toutes les exactions policières. L’arrestation de 82 dirigeants du parti vendredi 25 septembre est ainsi motivée par le caractère prétendument terroriste des manifestations auxquelles le HDP avait appelé la population en octobre 2014 en soutien aux Kurdes syriens de Kobané, quand l’État islamique semblait sur le point de prendre la ville et d’y faire un bain de sang. La presse turque, moins inféodée au pouvoir qu’aujourd’hui, venait de révéler que les services secrets turcs fournissaient des armes à l’ÉI (Daesh ou État islamique). Les manifestations avaient évidemment tourné à l’affrontement meurtrier avec les forces de sécurité, mais aussi avec un groupe islamiste sur lequel Ankara s’appuie dans sa politique contre les aspirations à l’autonomie des Kurdes.

En réalité, ce sont surtout des succès électoraux qui valent au HDP d’être la cible principale de l’appareil d’État turc. Sous l’impulsion d’une nouvelle génération de cadres menés par Selahattin Demirtaş, ce parti historiquement né de la défense des droits des Kurdes a commencé à gagner des voix bien au-delà de sa communauté d’origine. Selahattin Demirtaş, président du groupe parlementaire du HDP depuis 2007, s’était en particulier illustré en remportant près de 10 % des voix à l’élection présidentielle de 2014. Erdoğan a alors joué la stratégie de la tension, déclenchant à l’automne 2015 une véritable guerre dans les principales villes kurdes. La moitié ouest du centre-ville historique de Diyarbakır a ainsi été détruite à 70 %, au point que le géographe Matthieu Grosse parle « d’urbicide ».

Le putsch raté de l’année suivante a donné des marges de manœuvre supplémentaires à la répression. Des centaines de cadres et d’élus du HDP sont depuis sous les verrous, à commencer par Demirtaş. La plupart de ses maires ont été démis de leurs fonctions. Et pourtant, lors des législatives de 2018, le HDP a franchi à nouveau la barre des 10 % nécessaires pour avoir des députés, et même amélioré son score. Et en 2019, il a fait à nouveau élire des maires… que le pouvoir d’Ankara a destitués à nouveau, par dizaines, dans les jours qui ont suivi. En face, le parti d’Erdoğan, l’AKP, continue certes de dominer la vie politique. Mais il a depuis quelques années besoin du soutien de l’extrême droite nationaliste du MHP. Et les difficultés économiques qui se multiplient augurent de temps difficiles pour la coalition au pouvoir.

Turquie-Europe : montée des tensions entre… alliés ?

Tous ces facteurs contribuent à expliquer l’agressivité de la politique étrangère de la Turquie. Une agressivité relative, car elle est celle d’un petit poucet par rapport aux menées habituelles des impérialismes occidentaux. Il n’en reste pas moins que, tant dans l’engagement dans les guerres civiles libyenne ou syrienne et maintenant dans le Caucase, que dans l’affaire de la prospection d’hydrocarbures au large de Chypre, l’armée turque se déploie comme rarement dans le passé. Par exemple en Libye, elle n’hésite pas à affronter le seigneur de guerre Khalifa Haftar, qui a les faveurs de Paris. De quoi énerver Macron, lequel en retour n’a pas hésité non plus à montrer ses muscles cet été autour de Chypre. La presse s’est alarmée : à force de se frôler, bateaux de guerre et avions de chasse des deux camps ne finiraient-ils pas par vraiment ouvrir les hostilités ? La question continue à se poser.

L’extradition de Mehmet Yalçin rappelle qu’au-delà de ces frictions, les dirigeants turcs et français partagent des intérêts communs. L’Union européenne a fait de la Turquie son sous-traitant en gestion des flux migratoires. Cela autorise la Grèce à refouler chaque jour des centaines de migrants sur les rives opposées de la mer Égée… et la France de Macron à prétendre prendre sa part de l’accueil des migrants en acceptant quelques dizaines de mineurs du camp de Moria, quand des centaines de milliers de Syriens restent parqués dans des camps à travers la Turquie.

Si le soutien de la France à la Grèce contre la Turquie en mer Égée fleure le pétrole et les ventes d’armes – les avions de combat Rafale par exemple –, le soutien de Macron au dictateur turc contre ses opposants pue tout autant le fric : celui des patrons français implantés en Turquie, Renault en tête.

Mathieu Parant


[1À ce sujet, on peut lire Je ne reverrai plus le monde. Textes de prison de Ahmet Altan, publié par Actes Sud en septembre 2019. L’auteur, journaliste de gauche, a été condamné à perpétuité pour complicité avec les putschistes sur la base de ses articles critiques du régime.

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