Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Accueil > Les articles du site

La Deutsche Bahn en Allemagne : guéguerre syndicale ou lutte de classe ?

16 avril 2021 Article Monde

(Photo : grève de 2007 à la Deutsche Bahn appelée par le syndicat GDL.)

En Allemagne, la Deutsche Bahn (DB), la société nationale allemande des chemins de fer [1], a choisi, comme tant d’entreprises, de profiter de la crise actuelle pour passer à l’offensive.

Après avoir fondé une « alliance du rail » avec le syndicat de branche des transports, l’EVG [2], la DB a sorti des tiroirs une loi qui n’avait jusque-là jamais été appliquée et qui annulerait les conventions négociées par des syndicats minoritaires, concrètement celle de la GDL, petit syndicat à la réputation plus combative que l’EVG. Sur ce fond germe ainsi depuis des semaines un conflit dans lequel la colère des salariés se mélange à une guérilla syndicale entre les deux syndicats présents à la DB.

« L’unité syndicale » à la sauce patronale

Dans le cadre de ses projets d’austérité, la Deutsche Bahn a donc conclu une « alliance pour le rail » avec l’EVG, ainsi qu’une nouvelle convention de branche sur trois ans [3].

En tout, ce sont deux millions d’euros d’économies sur le personnel qui sont prévues. La convention prévoit 1,5 % d’augmentation des salaires… sur trois ans, tout en excluant théoriquement des licenciements pour raisons économiques. Une convention de centaines de pages, un fatras qui englobe bien des sales coups contre les travailleurs, dont des possibilités de flexibiliser un peu plus le temps de travail. Et cerise sur le gâteau pour le patronat allemand : le « droit de grève » du pays interdit la grève sur des sujets négociés pendant la durée de validité de la convention. En l’occurrence, pas de grève avant trois ans !

Cet accord a suscité du mécontentement chez les cheminots et les militants de base de l’EVG, et la GDL a refusé l’intégration dans « l’alliance du rail ». Le syndicat s’est donc engagé dans une renégociation de sa propre convention (dont la validité a pris fin en février dernier), et revendique une augmentation de 4,8 %, de meilleures mesures en termes d’organisation du travail, la remise en place d’une retraite complémentaire payée par l’entreprise, entre autres.

La Deutsche Bahn a alors décidé de remobiliser la « loi de tarif unique » qui postule qu’en cas de coexistence de deux conventions dans une entreprise, celle obtenue par le syndicat minoritaire serait annulée. Jusqu’alors, cette loi avait déjà été brandie pour faire taire des syndicats (souvent corporatistes) trop revendicatifs, mais sans jamais être appliquée, servant plutôt de chantage en faveur d’« accords à l’amiable » exercés par des patrons jouant allégrement sur les rivalités syndicales. À ce jour, le recours à cette loi a déchaîné les polémiques juridiques, personne ne sachant ni comment compter les membres des deux syndicats pour les départager entre « minoritaire » ou « majoritaire » [4], ni même s’il serait légal qu’un syndicat doive divulguer la liste de ses membres. Et de quoi se mêleraient d’ailleurs le patronat et l’État à s’immiscer dans les affaires internes des syndicats ?

Depuis, la GDL a déclenché les hostilités : campagnes de dénigrement contre l’EVG (qualifié de « syndicat de perte de salaire »), tentative assumée de s’élargir à de nouveaux secteurs et de « piquer » des adhérents au syndicat concurrent, « menace » de grève, et bricolages juridiques.

À la mi-mars, la direction de la DB a décidé de procéder à un comptage unilatéral, s’appuyant sur des sondages, sur des chiffres fournis par l’EVG et les résultats des élections de listes syndicales se revendiquant de la GDL. Jusque-là, un compromis réglait la coexistence des deux conventions chez les roulants : les travailleurs des métiers concernés pouvaient choisir à quelle convention ils se rattachaient. Maintenant, c’est l’entreprise qui devrait établir quel syndicat est majoritaire sur quel « chantier » ou « région » ferroviaire (en fonction de sous-divisions et entités administratives et/ou juridiques), et appliquer la convention du syndicat majoritaire [5]. Cela veut dire par exemple que – tous métiers confondus –, les salariés des transports régionaux seront soumis à la convention de la GDL, tandis que leurs collègues de la Ruhr, ou ceux du tram hambourgeois le seront à celle de l’EVG (en étant tous salariés de la même filiale de la DB, DB Regio).

Pour certains cheminots qui avaient jusque-là choisi la convention de la GDL, cela signifie la perte de certains avantages, notamment des possibilités de cessation d’activité progressive avant la retraite avec compensation salariale.

Les syndicats à la Deutsche Bahn

Le syndicat GDL, à l’origine (il existe sous différents nom depuis 1867) syndicat corporatiste des conducteurs, s’est construit depuis une vingtaine d’années en opposition à l’EVG en réussissant, à la faveur de grèves où il a marqué quelques points, à s’ouvrir à d’autres métiers, surtout chez le personnel roulant, en affichant un discours plus revendicatif. Bien plus petit (avec 35 000 membres revendiqués), il a pu se livrer à quelque surenchère, appeler à des grèves, même si Claus Weselsky, son actuel dirigeant, est membre de la CDU, le parti d’Angela Merkel…

En 2007 surtout, le syndicat a défrayé la chronique en appelant à plusieurs grèves et en revendiquant des embauches et des augmentations massives de salaire. Le fait que ce petit syndicat ait appelé à des grèves, de courte durée mais massives et efficaces, lui a valu une campagne indignée des médias bourgeois. Depuis, ce schéma s’est répété, en 2011, puis en 2014/2015 : des journées de grève massives, des menaces « radicales » de la direction de la GDL, et des campagnes déchaînées de l’autre côté. Les dirigeants se sont vus traités de terroristes, et des grèves interdites par les tribunaux, pour « atteinte au bien commun » (parce qu’il n’y aurait pas eu d’alternative au transport par la DB, d’un autre mot… parce qu’elle aurait eu un effet !).

Tout ça a presque fait oublier que si les journées de grève, décidées d’en haut par l’appareil syndical de la GDL, étaient largement suivies, elles étaient surtout courtes, rares, et encadrées de bout en bout ; consistant souvent en débrayages de deux ou trois heures ne laissant aux grévistes aucune possibilité de se rassembler pour discuter et décider de leur mouvement. Comme le disait Claus Weselsky, actuel dirigeant de la GDL, interrogé à propos de Karl Marx : « Ça fait très lutte de classe ça, nous on fait pas ça ici ».

Des militants cheminots à la recherche de perspectives propres

L’atmosphère parmi les collègues mélange colère et inquiétude. L’offensive d’austérité de la boîte passe mal pour ceux qui, aux côtés des soignants, étaient encore qualifiés « d’essentiels » pendant la première vague de Covid. Mais la volonté de faire grève est en partie entravée par cet embrouillamini juridique – médiatisé – entre directions syndicales et patronat. Par ailleurs, dans la situation actuelle, la crainte existe que la grève ne soit pas populaire ; le sentiment existe aussi de n’être pas parmi les plus malchanceux… par rapport à toutes celles et ceux qui ont perdu leur emploi.

À Berlin, des militants combatifs tentent de se saisir de la campagne de recrutement de la GDL pour aller vers des travailleurs du rail qui ne sont pas des « roulants », notamment des cheminots de la maintenance et des technicentres. Un « comité de préparation de la grève » regroupe quelques dizaines de cheminots qui ont participé à des mouvements de grève passés et cherchent à nouer des contacts hors de Berlin, et au-delà des frontières et barrières syndicales. Entre autres avec une campagne d’autocollants « Strike For Future [6] », dont des photos dans les cabines de conduite commencent à circuler.

L’atmosphère dépend des services, explosive dans certains, démotivée par les rivalités syndicales dans d’autres. De nombreux syndiqués de l’EVG pencheraient aussi pour la grève, car l’accord signé par leur direction syndicale a suscité un grand mécontentement (illustré par des lettres ouvertes de syndiqués de base).

Mais les dirigeants de la GDL ne parlent que timidement de grève, pas avant mai-juin… Et on imagine déjà le scénario classique : un débrayage massif de deux heures et… on rentre ! Claus Weselsky, actuel dirigeant de la GDL, annonçait la couleur dans une interview récente : « Quand je dis que la grève commence à 9 h et finit à 15 h, elle ne peut pas commencer à 8 h ou finir à 16 h. »

De toute évidence, l’attaque de la Deutsche Bahn contre un syndicat jugé trop revendicatif et quelques manœuvres pour favoriser celui qui paraît plus docile [7], serait un recul pour les travailleurs du rail allemand. Ils n’ont pas davantage à attendre de la bureaucratie dirigeante de la GDL. Chaque fois que celle-ci a appelé à la grève, y voyant son intérêt dans la rivalité avec la concurrente, c’est sous pression d’une base ayant envie d’en découdre. Il semblerait que la colère monte aujourd’hui, et pas si facile à canaliser !

Sandra Müller et Dima Rüger


[1Qui est organisée en société par actions, détenues à 100 % par l’État, depuis le milieu des années 1990 (et s’est depuis développée en multinationale avec sa filiale DB International Operations).

[2L’EVG (Eisenbahn- und Verkehrsgewerkschaft), est le syndicat de branche des transports et du chemin de fer, rattaché à la confédération principale, le DGB, et forte d’environ 190 000 membres, tous secteurs confondus.

[3En Allemagne, les syndicats de branche négocient régulièrement des conventions de branche à durée déterminée, qui fixent entre autres des augmentations de salaire et autres évolutions pour la durée de la convention.

[4Il n’y a pas de principe de « représentativité » en Allemagne, puisqu’il n’y a dans la majorité des cas qu’un syndicat de branche unique. Les élections des Betriebsrat (plus ou moins équivalent des CSE) se font sur la base de listes nominales et pas pour des syndicats, même si la plupart des listes sont de fait constituée de militants syndicaux.

[5Pour l’exemple, la filiale DB Regio, qui gère les réseaux régionaux, et les réseaux « RER » des grandes villes, est sous-divisée en 42 entités régionales, dont 30 à majorité EVG, et 12 à majorité GDL.

[6Inspiré du mouvement de la jeunesse pour le climat, « Fridays For Future », très fort en Allemagne.

[7L’EVG est déjà le fruit de la fusion de deux syndicats, Transnet et le GDBA (syndicat corporatiste des fonctionnaires du rail), en 2010.

Mots-clés :

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article

Mots-clés