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L’Empire qui ne veut pas mourir : une histoire de la Françafrique, sous la direction de Thomas Borrel, Amzat Boukari-Yabara, Benoît Collombat, Thomas Deltombe

Seuil, 2021, 1008 p., 25 €

10 novembre 2021 Article Culture

Emmanuel Macron « sait que le cycle de la “Françafrique” est arrivé à son terme » déclarait à la sortie du sommet Afrique-France de Montpellier, Achille Mbembe. L’historien camerounais qui avait choisi de jouer les faire-valoir du président français en rassemblant quelques étudiants ou partisans de start-up africains pour ce sommet sans sommité avait sorti la brosse à reluire. Oubliée l’opération Barkhane et ses bavures, oublié le soutien inconditionnel au coup d’État permettant au fils Déby de prendre la place de son père. C’est sur cette mémoire volontairement défaillante qu’un collectif d’auteurs proches de l’association Survie, ont publié L’Empire qui ne veut pas mourir, une histoire de la Françafrique.

Ce gros-mot, la Françafrique, expliquent les auteurs, est « devenu champ de bataille » pour tous ceux qui veulent en nier la réalité. Ceux qui, dans les cercles officiels du pouvoir, acceptent de l’utiliser ne le font que pour en annoncer la mort, ou l’inexorable déclin. Chapitre après chapitre, ce livre prouve le contraire, une Françafrique bien vivante : système de prédation des ressources des pays appartenant au « pré carré », maintien de ceux-ci sous la sujétion française et volonté de l’étendre à d’autres. Pour les plus grands profits des Bolloré, Bouygues, de Total et bien d’autres.

Les crimes de la Françafrique

Tout commence avec les massacres coloniaux qui suivent la Seconde Guerre mondiale. Massacre des tirailleurs de Thiaroye au Sénégal en 1944, « morts pour la France, tués par la France », répression sanglante en Algérie ou à Madagascar... L’impérialisme français concède finalement des indépendances de façade dans les années 1960, conçues sur mesure pour préserver ses intérêts. Des dictatures à son service sont mises en place, pour lesquelles le soutien de l’armée française constitue une véritable « assurance-vie ». Les opposants sont éliminés. Face à la Guinée de Sékou Touré, en 1958, Pierre Messmer, haut commissaire de la France en AOF (Afrique occidentale française) n’hésite pas à dérouter 4 000 tonnes de riz pour affamer les Guinéens. Le livre évoque également la guerre secrète que la France va mener pendant dix ans au Cameroun (du milieu des années 1950 au milieu des années 1960) dans le but de maintenir le pays dans son orbite. Des dirigeants qui prétendent résister à la France sont éliminés, comme Sylvanus Olympio au Togo (1963) et plus tard Thomas Sankara au Burkina Fasso (1987).

La fameuse « indépendance énergétique » de la France se fait à ce prix pour de nombreux pays africains, qu’il s’agisse de se procurer du pétrole ou de l’uranium. Face à de Gaulle qui, selon Jacques Foccart, se plaint qu’ « on ne voit que des nègres tous les jours à l’Élysée » en parlant des présidents africains, ce conseiller Afrique de l’Élysée dégaine l’argument de l’uranium gabonais.

À travers sa description des réseaux Foccart, mercenaires à l’appui, en passant par les nombreux coopérants, acteurs clés de la présence française, l’ouvrage montre la continuité de la Françafrique, au delà des alternances politiques.

Les gouvernements passent, la Françafrique demeure

De ce point de vue c’est sous le titre « la fausse alternance » que les auteurs décrivent les années Mitterrand, durant lesquelles le système de pillage contre corruption des régimes africains, mis en place par Elf, triomphe. C’est également sous la présidence de Mitterrand que la France se rend coupable de soutien au génocide des Tutsis au Rwanda, pour soutenir un régime qui lui est favorable. La fin des années 1990 et les années 2000 sont marquées par certains succès dans la dénonciation de la Françafrique, notamment à travers le combat de François-Xavier Verschave, fondateur de Survie. Au point que la justice semble enfin s’y intéresser et s’occuper de quelques-uns des scandales : affaire Elf, Angolagate (ventes d’armes à l’Angola, en pleine guerre civile), affaire des « biens mal acquis » des présidents africains corrompus. Ces dénonciations peuvent faire entrevoir un changement.

Il est désormais de bon ton de proclamer la mort de la Françafrique, et chaque nouveau président promet la rupture… pour mieux s’inscrire dans la continuité. À l’image de Hollande, proclamant en 2012 que « le temps de la Françafrique est révolu », pour annoncer un an plus tard l’intervention militaire Serval au Mali. Ou comme Macron, qui annonce la fin de l’opération Barkhane au Sahel pour mieux rester derrière le paravent de la force spéciale européenne Takuba. Et qui annonce la fin du franc CFA pour un futur « éco » destiné à maintenir l’ingérence monétaire et le contrôle qu’elle permet des économies.

Loin du déclin, un terrain toujours florissant pour le capitalisme français

Ce sont aussi tous ces mécanismes économiques qui sont expliqués dans l’ouvrage. Alors que la théorie du déclin de la présence française en Afrique prospère, à coup de théories sur la Chinafrique ou sur la concurrence turque ou russe, tous les coups sont permis pour remporter les contrats… et la France est bien souvent en position de force. Relations particulières avec les autocrates au pouvoir, pour remporter les contrats sans appels d’offres, aide publique au développement ou « Contrats de désendettement et de développement » conçus comme une manière d’imposer les entreprises françaises sur le marché africain. Au nom de l’aide économique, la France continue à manier tous les outils de prédation possibles au service de ses entreprises.

Le roi est mort, vive le roi, la Françafrique est morte… mais ne veut décidément pas mourir. Le combat contre l’impérialisme français en Afrique est d’actualité, et doit être une préoccupation majeure pour les révolutionnaires. Ce livre volumineux, 1008 pages, mais qui se lit avec passion tant il foisonne d’informations concrètes, et où un système de renvois d’un article à l’autre permet de retrouver tous les fils conducteurs des multiples sujets abordés, donne de nombreuses clés d’analyse de la politique africaine de l’impérialisme français aujourd’hui.

Lydie Grimal

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