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En Iran, la colère des enseignants s’exprime dans un puissant mouvement

17 février 2022 Article Monde

La mobilisation des enseignants depuis la mi-décembre 2021 marque sans aucun doute un renouveau de la lutte des classes en Iran. Bien d’autres grèves et luttes, comme celles des travailleurs du sucre, des plateformes pétrolières ou des retraités, ont émaillé la scène sociale depuis 2018. Mais ce conflit, syndical à l’origine, a pris une dimension politique nationale, mettant face à face des équipes militantes expérimentées, coordonnées et une dictature brutale dirigée par le conservateur Ebrahim Raïssi incapable de surmonter le marasme économique.

Inégalités croissantes et contestation sociale

Jomhouri-e Eslami, quotidien conservateur et proche du pouvoir, n’y va pas de main morte. Dans son édition du 15 janvier, il titre : « Prenez garde à l’avertissement ! » Dans une note cinglante où sont dénoncés la corruption et les dysfonctionnements de la gestion gouvernementale de la crise sans précédent que traverse l’Iran, cet organe, pilier du régime, va jusqu’à poser les enjeux de la situation : alors que les négociations à Vienne sur le nucléaire ont repris le mois dernier, que les affrontements au Yémen sont relancés, l’inflation s’est invitée plus violemment que d’habitude à la table des familles iraniennes. Le Centre de statistiques d’Iran a relevé la reprise de l’inflation en janvier à 32 %, après être passée de 59 % en septembre à 22 % en novembre, démontrant l’échec cuisant des conservateurs au pouvoir. Le même institut a montré pour l’année précédente (de mars à mars) que la croissance avait atteint 3,6 % en 2020 et au premier trimestre 2021, permettant la création de 200 000 postes de travail. Mais, comme le note Djavad Salehi-Isfahani, professeur d’économie à l’Institut polytechnique et université d’État de Virginie aux États-Unis, « c’est tout à fait logique puisque la baisse des salaires réels, qui nuit au bien-être, est favorable à l’emploi et à la production ». [1]

Les contraintes, réelles, du blocus américain, ne suffisent pas à expliquer la baisse de 25 % du niveau de vie moyen entre 2007 et 2020. Baisse qui s’est faite de façon inégale : selon un rapport du ministère de la Coopération et du Travail, cette baisse touche plus fortement les campagnes (– 39 %) et les villes moyennes (– 26 %) que la capitale Téhéran (– 11 %).

Chose nouvelle et inédite révélée à l’été 2021, le quotidien économique de référence, Donyaye Eghtesad, livre les premiers extraits d’un rapport officiel sur la pauvreté en Iran – un sujet tabou. Le rapport noie complètement le poisson en relevant le seuil de pauvreté artificiellement au-dessus des conventions internationales. Cette étude, qui estime que 32 % des Iraniens se situent en dessous du seuil de pauvreté, montre des Iraniens sous ce seuil de pauvreté islamique mais dont 30 % possèdent une voiture personnelle, 48 % leur propre logement et 37 % une machine à laver. Selon l’économiste Djavad Salehi-Isfahani, déjà cité, le seuil de pauvreté calculé selon les normes internationales se situe à 5,6 dollars [2] par jour. Selon lui, 12 % de la population iranienne se situent en dessous du seuil de pauvreté ainsi calculé. La surestimation officielle vise à discréditer par avance toute intervention structurelle de l’État dans la lutte contre la pauvreté qui est entièrement abandonnée aux institutions caritatives… Avec le salaire minimum, de l’ordre de 86 euros, les associations militantes jugent qu’à peine 10 % des frais d’un ménage peuvent être réglés. Les aides du gouvernement, via ses fondations islamiques caritatives, ne peuvent compenser cet effondrement du niveau de vie. Les débats sur le prochain budget au Majlis (Parlement) le reconnaissent malgré les chiffres trafiqués de 32 % de pauvres. La réalité est impossible à masquer même avec des « statistiques » directement inspirées par le Guide suprême et la colère apparaît au grand jour à travers des grèves, des rassemblements et des manifestations.

En outre, en 2020, malgré la pandémie de Covid-19 et les sanctions décidées par les États-Unis, le nombre de millionnaires iraniens en dollars a augmenté de 21,6 % pour atteindre 250 000, alors qu’il n’a augmenté que de 6,3 % au niveau mondial. Le rapport Forbes du 28 juin 2021 contenant ces données a été publié au moment même où des grèves sans précédent des travailleurs intérimaires et sous contrat d’entreprise dans l’industrie pétrolière avaient pris de l’ampleur. Cela fait désordre. Le blocus n’empêche pas les fortunes faciles et rapides : le capitalisme iranien fonctionne avec sa cruauté naturelle et crée non seulement des déséquilibres et des inégalités mais aussi une couche de profiteurs désormais bien visibles.

Un mouvement revendicatif puissant

C’est dans ce contexte de polarisation sociale qu’a débuté mi-décembre un mouvement des enseignants du premier degré puis du second degré. Profitant des discussions sur le budget national, pendant trois jours, les 10, 11 et 12 décembre, dans plus de 110 villes, des centaines de milliers d’enseignants se sont mis en grève. Avec une baisse annoncée des budgets sociaux (– 20 %) et une hausse de celui de l’armée, les revendications à l’origine salariales ont pris une coloration politique. Ce mouvement dans l’éducation avait été précédé d’une série de mobilisations de moindre ampleur sur le plan national mais bien ancrées localement, notamment au Kurdistan, mobilisations qui ont été très durement réprimées. Entre 2014 et 2019, quatre dirigeants syndicaux enseignants ont été condamnés à mort et trois ont été exécutés : H. Rashedi, H. Shabaninejad et F. Kamangar. C’est donc pour faire face à toute une série d’obstacles importants que les équipes militantes ont dû s’organiser – avec succès. Selon deux modalités : l’une, légale, à travers le Comité de coordination des enseignants, syndicat toléré bien qu’indépendant du régime, et, d’autre part, des comités informels de coordination faisant le lien avec les quartiers populaires via les associations de parents d’élèves et d’autres structures syndicales parfois légales d’autres entreprises. Le succès des trois jours de décembre a été renforcé par des journées nationales de grève les 23 décembre et 13 janvier, puis les 30 et 31 janvier, le mouvement prenant de l’ampleur puisqu’il touche désormais près de 300 villes, avec des dizaines de milliers de grévistes. Les revendications mises en avant par le comité de coordination sont au nombre de sept :

  • augmentation des salaires au niveau de 80 % de celui d’un maître de conférence d’université. Après 30 ans de carrière, un enseignant gagne l’équivalent de 250 euros (les loyers les moins chers à Téhéran se situent autour de 125 euros) ;
  • augmentation et paiement des pensions de retraite et accidents du travail ;
  • paiement immédiat en une seule fois des pensions impayées de l’année 2021 ;
  • éducation gratuite ;
  • liberté pour les militants syndicaux emprisonnés (ils sont plusieurs centaines depuis décembre) ;
  • arrêt du recrutement de vacataires et précaires par des agences privées ;
  • gestion paritaire des fonds de pension, allocations sur le plan national.

Au-delà de ces revendications, c’est la popularité du mouvement parmi les travailleurs et la population en général qui a le plus dérangé le régime. Malgré les arrestations, la population a défilé auprès des cortèges enseignants, des travailleurs d’entreprises sont venus spontanément les soutenir, des sections syndicales comme celles des travailleurs du pétrole ont apporté leur soutien matériel à la grève. Le régime a cédé en partie en prévoyant une augmentation pour 725 000 enseignants, mais en laissant de côté des dizaines de milliers que l’État refuse d’embaucher de manière permanente. Les discussions sur l’orientation du mouvement ont lieu en ce moment sur la nécessité d’une grève illimitée, dans des conditions difficiles qui rendent les prises de décisions lentes, mais où les militants de la grève sont conscients du niveau d’affrontement nécessaire pour faire céder le régime.

Cette lutte, avec ses formes particulières, s’inscrit dans un cadre international de montée de l’inflation violente dans les pays situés à la périphérie des puissances impérialistes occidentales – avec l’Argentine et ses 50 %, la Turquie et ses plus de 35 %, ou encore le Brésil –, et est peut-être annonciatrice de luttes importantes dans la période à venir.

Tristan Katz


[2En parité de pouvoir d’achat.

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