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Échec de la Constituante au Chili : quelques remarques sur le jour d’après

6 septembre 2022 Article Monde

Il faudra sans doute encore un peu de temps pour avoir une vue précise de la signification des résultats, et des retours des équipes militantes révolutionnaires. Les résultats sont sans appel – 62 % pour le refus avec des scores encore plus élevés en province dans le sud et le nord – et semblent en contradiction avec la dynamique sociale initiée en octobre 2019. Une bonne partie de la gauche de la gauche accuse l’inconstance de la population et invoque les mensonges et la peur pour expliquer, et soyons clairs, masquer l’échec du gouvernement de Gabriel Boric. Qu’en est-il vraiment ?

Quelles différences entre le scrutin de 2020 et celui de 2022 ?

Quelques faits. Les élections précédentes s’étaient tranchées à Santiago, la capitale, qui compte près de la moitié des Chiliens. Cette fois, ce sont les provinces qui ont donné le ton en basculant fortement vers le refus. Ensuite, quelles sont les différences entre le déroulement du vote de 2020 démarrant le processus constituant, et celui de 2022 ? Le premier – qui n’était pas obligatoire – avait vu la faible participation de 51 % des électeurs, soit 7,5 millions de votants. Le vote du 4 septembre dernier, lui obligatoire, a vu 15 millions de votants (+ 85,7 %). En 2020, 78 % pour une nouvelle Constitution, soit 5,8 millions de voix ; en 2022, les 38 % pour l’approbation donnent 4,8 millions de votes, soit un million de moins entre les deux scrutins. Le non gagne en deux ans 6,2 millions de voix [1]. Cela suggère que ceux qui n’ont pas voté en 2020, adoptant une position neutre ou ne désirant pas bloquer, ont cette fois décidé de participer pour exprimer un tournant conservateur. Une analyse des résultats plus précise par quartiers pourra peut-être donner la dynamique dans les milieux populaires. Mais il faut le répéter : les élections, surtout lorsqu’elles échappent au contrôle des travailleurs, ne sont qu’exceptionnellement un terrain favorable pour faire avancer leurs droits et libertés.

Du côté de la gauche

Quelles que soient les analyses des différentes organisations révolutionnaires (trotskistes ou libertaires) sur les consignes de vote, toutes soulignent à juste titre le bilan du court exercice de cette gauche dite radicale : austérité, répression, promesses non tenues. De quoi démobiliser les milieux populaires. Un constat très juste à condition d’ajouter l’indispensable : ce sont les modalités du processus constituant, hors du contrôle des travailleurs et des populations, qui ont dévoyé l’énergie sociale de l’Octobre chilien vers une impasse institutionnelle. La divergence vient de loin. Les militants le disent : à gauche, il y a d’un côté les « octobristes » (les partisans du mouvement extra-parlementaire) et de l’autre les « novembristes » (ceux, dont Gabriel Boric, qui en novembre 2019 ont refusé de faire tomber le gouvernement par « sens des responsabilités »). La recherche, le soir même du vote, ce 5 septembre, lors d’une déclaration solennelle de la présidence, d’une « alliance de tous les partis » pour « relancer le processus constituant » indique que la coalition de Gabriel Boric (qui inclut le Parti communiste) désire coûte que coûte persévérer dans la réforme institutionnelle sans la mobilisation des travailleurs et de la population. La droite savoure sa victoire et réserve sa réponse afin de mieux marchander. La gauche « réaliste » estime que le projet était trop radical, préparant ainsi des combinaisons dont elle a le secret pour éteindre la moindre radicalité, même de façade, dans une nouvelle mouture de Constitution.

Des affrontements ont eu lieu à l’annonce des résultats à Santiago, impliquant des milliers de jeunes – en grande partie critiquant sur la gauche le processus constituant – et la police du gouvernement de gauche. Ils ont la conviction, à juste titre, que les choses se feront hors des parlements. Mais les faits sont têtus : en octobre 2019, près de la moitié des Chiliens étaient dans les rues, près de dix millions, bien plus que les partisans du refus d’aujourd’hui. Les « octobristes » étaient plus nombreux que les « septembristes » d’aujourd’hui. Ils seront encore plus nombreux demain : la voie de la lutte hors des institutions est la seule à garantir un printemps chilien qui aille cette fois jusqu’au bout.

6 septembre 2022, Tristan Katz


[1Chiffres analysés par Carolina Cerda Guzman, enseignante en droit public à l’université de Bordeaux, sur ses réseaux personnels.

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