Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Accueil > Les articles du site

Du rififi sur le Vieux Port

1er janvier 2021 Article Politique

Après quelques jours sans vrai suspense, le conseil municipal du 21 décembre a élu le socialiste Benoît Payan au poste de maire de Marseille, après la démission de Michèle Rubirola une semaine plus tôt. Un revirement de façade à quelques mois seulement des élections, qui officialise le retour aux affaires… d’un Parti socialiste pourtant déjà largement à la manœuvre dans la coalition du « Printemps marseillais » victorieuse aux dernières municipales.

La presse nationale et internationale avait largement souligné, en juillet, l’accession à la mairie de Marseille « d’une maire écologiste », situant Michèle Rubirola dans le même sillage que les nouveaux maires EELV de Lyon, Strasbourg ou Bordeaux. Même si en se plaçant à la tête de la liste du Printemps marseillais, Rubirola avait pourtant été suspendue d’EELV qui présentait une liste concurrente… un parti qu’elle n’a réintégré qu’après le ralliement de ce dernier à sa liste, entre les deux tours. Ce « Printemps », présenté comme une liste de « rassemblement de la gauche, des écologistes et des citoyens », ressemblait en réalité bien plus à une classique liste d’union de la gauche autour de la galaxie socialiste (PS, Génération.s, Nouvelle Donne, Place publique, Gauche républicaine et socialiste (Filoche), PRG, PCF, quelques dissidents EELV, et une partie de la FI et d’Ensemble) pour reconquérir la ville après 25 ans de gestion par la droite. Et la constitution de l’exécutif municipal ne laissait d’ailleurs que peu de doute sur la centralité du PS, dont les élus occupaient la plupart des postes clés [1].

Le système Gaudin en bout de course

Il faut dire qu’après un quart de siècle passé à la mairie, Gaudin laissait un héritage peu flatteur. Les écoles publiques sont délabrées, les quartiers populaires ont été abandonnés… sans parler des transports et de la santé. Gaudin a maintenu son clan au pouvoir par un système clientéliste n’ayant rien à envier à celui des socialistes l’ayant précédé. Si elle n’améliorait pas les conditions de vie des Marseillais, sa politique lui assurait de nombreux soutiens : développement du secteur du tourisme par l’augmentation du nombre de bateaux de croisière, projet Euroméditerranée qui garantit de nombreux travaux pour les entreprises du BTP, mais aussi augmentation de 150 % du financement des écoles privées en 25 ans, tentative échouée d’instauration d’un PPP (partenariat public-privé) à un milliard d’euros pour rénover les écoles… Mais l’annonce de son départ a accentué les divisions de la droite avec une multiplication des candidats. Deux de ses dauphins finiront par se présenter en concurrence.

Surtout, la fin de son troisième mandat a été marquée par l’effondrement de deux immeubles de la rue d’Aubagne, le 5 novembre 2018, dans le quartier populaire de Noailles. Huit habitants sont décédés, et la mairie a été obligée de prendre en urgence de nombreux arrêtés de péril [2] : 4 500 personnes ont été évacuées dans les semaines qui ont suivi les effondrements, dont une partie n’est toujours pas relogée. Gaudin se déclarera « effondré par ce qui vient de se passer », avant d’accuser la pluie d’être responsable du drame.

Vécues comme de véritables provocations, ces déclarations remettaient au grand jour sa politique en matière de logement. La mairie laissait l’habitat se dégrader pour favoriser la spéculation et la gentrification quel qu’en soit le prix, et ce dans de nombreux quartiers populaires, notamment du centre-ville. En outre, on apprend l’implication de plusieurs politiques, proche de Gaudin, dans des affaires de locations de taudis. En particulier, un des vice-présidents de la région et bras droit du maire qui était propriétaire d’un des logements rue d’Aubagne.

En novembre et décembre 2018, de nombreuses manifestations ont été organisées pour exprimer la colère accumulée. Ces manifestations se mélangeant avec les premiers actes du mouvement des Gilets jaunes furent fortement réprimées, c’est à cette occasion qu’est morte Zineb Redouane, tuée par la police le 2 décembre 2018 [3].

Espoirs et illusions

Pendant cette fin de règne déliquescente, plusieurs initiatives se sont conjuguées pour en finir avec Gaudin et sa clique.

En juillet 2019, une tribune publiée dans Libération lançait la course à la mairie, réunissant quelques figures locales marquées à gauche (l’actrice Ariane Ascaride, le réalisateur Robert Guédiguian ou encore le journaliste d’investigation Philippe Pujol), des représentants d’associations diverses (autour du collectif Mad Mars [4]) et déjà la plupart des représentants de partis qui formeraient ensuite le Printemps marseillais (représentants PS, EELV, PCF, FI, PRG, etc). La tribune mettait en avant une initiative « citoyenne », pour s’en remettre immédiatement aux professionnels de la politique : « Les collectifs, associations et habitant·es multiplient les initiatives [et] privilégient une action sur le temps long, en contre-pouvoir […] À cet engagement citoyen répond l’engagement de militant·es politiques et d’élu·es qui défendent quotidiennement les conditions de vie des Marseillais. Ils sont déterminés à coconstruire un rassemblement inédit, pour conquérir la ville de Marseille et donner un avenir solidaire, démocratique et écologique à ses habitants. »

Pendant plusieurs mois, divers collectifs militants (Syndicat des quartiers Nord, Gilets jaunes, Collectif des écoles de Marseille, Collectif du 5 novembre) appuyés par des militants politiques (FI, Ensemble) réunis autour d’une plate-forme appelée « Pacte démocratique » ont également cherché à peser sur la préparation des élections, en défendant aussi l’union des forces « progressistes », mais surtout une forme de démocratie plus « participative ». Mais, après des semaines de tractations, le Pacte en arrive à la conclusion qu’« une partie bloquante du Printemps marseillais ne souhaite pas la participation des mouvements sociaux locaux et des assemblées citoyennes à un processus électoral » [5].

Au sein du Printemps marseillais, Benoît Payan n’avait pas caché sa volonté d’être tête de liste. Un temps secrétaire général des MJS, sous l’aile de Jean-Noël Guerini au département, au cabinet de Michel Vauzelle à la région Paca et à celui de la ministre Marie-Arlette Carlotti dans le gouvernement Ayrault, ce jeune-vieux briscard de la politique était élu depuis 2014, à la ville (et chef du groupe socialiste) puis au département… Briguer la mairie était finalement une étape logique dans sa carrière d’apparatchik. Mais c’est justement ça qui coinçait : trop politicard, trop associé peut-être à Guérini (pas encore sorti de ses affaires judiciaires)… Pour toute une partie des composantes du Printemps marseillais, la condition pour poursuivre a été précisément que Benoît Payan renonce à la tête de liste. Le choix s’est porté sur Michèle Rubirola, une femme présentée comme novice en politique, « médecin avant tout » (des arguments qui ressortent après sa démission, pour justifier son incapacité à gérer une ville de l’importance de Marseille). Mais s’il est certain qu’elle ne semblait pas assoiffée de pouvoir (répétant dans le cadre privé qu’elle ne voudrait pas rester maire), Rubirola n’est pas si novice en politique : adjointe d’une mairie de secteur depuis 2008, elle était élue depuis 2015 à la métropole (déjà en binôme avec Payan).

Il y a eu un certain engouement autour de la candidature de Rubirola. L’espoir de dégager la clique de Gaudin, quelques illusions sans doute autour du « renouvellement » du personnel politique. Mais aucun raz-de-marée. Si le très fort taux d’abstention (65 %) a peut-être été aggravé par la situation sanitaire, reste que le Printemps marseillais remporte les élections avec à peine 66 500 voix au second tour (38 % des votants, et même seulement 23 %, soit 38 000 voix au 1er tour), dans une ville qui compte 870 000 habitants. Au premier tour, la liste remporte même 14 000 voix de moins que celle du socialiste Menucci en 2014. Et si le Printemps marseillais remporte les arrondissements du centre et du sud, avec les votes des « classes moyennes et supérieures éduquées » (comme l’ont souligné des analystes), il peine à remporter quelques sièges dans les quartiers plus défavorisés.

C’est déjà l’hiver ?

L’annonce de la démission de Michèle Rubirola a déjà fait couler beaucoup d’encre et suscité de nombreuses interprétations : coup monté prévu depuis des mois, ou coup du sort pour raisons de santé ? À quel point Rubirola a-t-elle manqué d’un véritable appareil ? Les choses auraient-elles été différentes si elle avait été un homme ? Dans les milieux militants, y compris chez les soutiens du Printemps marseillais, au-delà de la déception de voir partir une femme en apparence sympathique, les discussions tournent plutôt autour des premiers renoncements (avec l’abattage des arbres de la Porte d’Aix) et des premières trahisons… Au conseil municipal du 21 décembre, l’élection du nouveau maire a reporté un point à l’ordre du jour : celui de la signature d’un accord avec FO remettant en cause le droit de grève des « tatas » dans les écoles (le personnel en charge à la fois de l’accompagnement des petites classes, mais aussi du ménage et des cantines), en grève quelques heures par jour depuis des mois pour demander davantage de moyens…

Sabine Beltrand


[1On y trouvait ainsi aux côtés de Benoît Payan, 1er adjoint en charge de « l’action municipale pour une ville plus juste, plus verte et plus démocratique » (vaste portefeuille !), des socialistes de longue date en charge du budget, de la sécurité, de l’économie et du tourisme, des bataillons de marins-pompiers, des relations internationales, des transports, des espaces verts, de l’état civil. La dissidente PS Samia Ghali faisait aussi son entrée dans l’exécutif en tant que 2e adjointe avec deux de ses fidèles.

[2En 2015, l’habitat indigne était estimé à 13 % du parc privé marseillais, soit 42 400 logements sur les 377 000 résidences principales que compte la ville.

[4Apparu en 2018, Mad Mars se définit comme « groupe de pression amical pour une liste unique de progressistes en 2020 ». À son bureau, on trouve notamment, entre autres, avocats, urbanistes, artisans et spécialistes du marketing, la cheffe d’entreprise Olivia Fortin, qui finira tête de liste victorieuse dans le quatrième secteur (6e/9e), puis adjointe estampillée « société civile ».

[5Incapable de constituer des listes partout, le Pacte démocratique ne se présentera que dans le septième secteur (13e/14e), avec le soutien de la FI et des écologistes, face au RN Stéphane Ravier.

Mots-clés : |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article