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Du génocide rwandais à la destruction de Brazzaville, la sale guerre de la France en Afrique Centrale

1er avril 1999 Monde

C’était il y a cinq ans, le 6 avril 1994. L’avion transportant les présidents rwandais et burundais Juvénal Habyarimana et Cyprien Ntaryamira était abattu par deux missiles à l’approche de Kigali. L’attentat donna le coup d’envoi à l’une des plus sanglantes tragédies africaines de ce siècle, l’assassinat collectif de près d’un million de civils rwandais en moins de cent jours.

Avec cinq années de recul sur les événements, on peut aujourd’hui évaluer avec précision le degré de responsabilité de l’État français dans ce génocide. Les témoignages et révélations se sont accumulés, donnant la certitude que l’alliance entre l’impérialisme français et les extrémistes hutus rwandais n’était en rien le fruit du hasard, de l’insouciance ou d’une méconnaissance de la situation locale. Bien au contraire cette alliance fut mûrement pesée, calculée et assumée jusque dans ses dernières conséquences.

Ces cinq années sont également marquées par la poursuite acharnée de la même stratégie française, avant comme après l’accession de la gauche plurielle au pouvoir. Le génocide rwandais a ainsi été le point de départ d’une déstabilisation de la région tout entière : conflit international dans l’ex-Zaïre (actuellement République Démocratique du Congo, encore appelée Congo-Kinshasa), reprise de la guerre civile angolaise, implosion du Congo-Brazzaville. Dans ce dernier cas, la restauration de la dictature de Sassou Nguesso en 1997 avec l’appui direct de l’armée française et de la compagnie pétrolière Elf s’est accompagnée de la reproduction à moindre échelle du drame rwandais.

Un aspect nouveau de cette dernière période est l’internationalisation des conflits. Une seule ligne de front coupe en deux l’ex-Zaïre, le Soudan, le Congo-Brazzaville et l’Angola. L’affrontement direct de contingents zimbabwéens, namibiens, angolais et tchadiens d’une part, rwandais et ougandais d’autre part (et bien d’autres, à titre officieux) sur le sol de l’ex-Zaïre constitue une situation inédite, même en regard de conflits de grande ampleur comme la guerre du Biafra au Nigeria (1967-1970).

Rwanda, 1994 : la responsabilité de la France

Au Rwanda, le colonisateur belge avait creusé et exploité le clivage entre la majorité hutue et la minorité tutsie. Mais la France, qui s’est alliée dès 1975 au régime à dominante hutue par un accord de coopération militaire, n’a pas hésité à cautionner les mêmes pratiques ethnistes. En Ouganda s’est formé le Front Patriotique Rwandais, un mouvement armé formé de Tutsis rwandais en exil qui ont contribué à la prise du pouvoir, en 1986, de l’opposant ougandais Yoweri Museveni, lié à l’impérialisme américain. Depuis l’Ouganda, le Front Patriotique Rwandais prépare alors le renversement du régime rwandais de Juvénal Habyarimana, et lance une offensive durant l’hiver 1990 qui sera stoppée par l’intervention d’un corps expéditionnaire franco-zaïrois (opération Noroît) venu à la rescousse des Forces Armées Rwandaises. Officiellement, des accords conclus à Arusha, en Tanzanie, le 4 août 1993, sous la pression des assauts du FPR entre le régime rwandais et l’opposition tutsie, prévoient une « réconciliation nationale ». Mais derrière cette façade, le régime en place à Kigali (la capitale rwandaise) accentue sa dérive ethniste et multiplie les exactions contre les Tutsis, tout en préparant leur extermination. Ce faisant, la coopération franco-rwandaise se développe. Au printemps 1994, l’assassinat du président Habyarimana fournira aux extrémistes hutus le prétexte au déclenchement du génocide. Une nouvelle offensive du Front Patriotique Rwandais balaie le régime hutu dont les cadres et les troupes devront se replier au Zaïre voisin, sous la protection d’un bouclier militaire français déployé à la hâte (sous les auspices de François Mitterrand et Edouard Balladur), le dispositif « Turquoise ». Un million de civils hutus seront entraînés de gré ou de force dans cet exil.

Quatre ans et demi plus tard, fin 1998, la « mission d’information sur les opérations militaires menées par la France, d’autres pays et l’ONU au Rwanda entre 1990 et 1994 », tire ses conclusions sous la présidence de Paul Quilès. Cette « mission d’information » visait avant tout à dissimuler les responsabilités de la France dans cette catastrophe. De nombreuses sources avaient commencé à faire état, y compris auprès du grand public, de la collusion entre la France et les extrémistes hutus. Mieux valait dès lors allumer un contre-feu et charger des parlementaires complaisants d’établir une vérité officielle, sous la présidence d’un ancien ministre de la Défense de Mitterrand. Qu’il se soit agi d’une mission d’information, et non d’une véritable commission d’enquête dotée de pouvoirs légaux d’investigation, n’a pas été un choix innocent.

Le corps du rapport contient néanmoins des aperçus édifiants. Entre autres, quand Jean-Pierre Chevènement relate ses souvenirs du mois d’octobre 1990 (il était alors ministre de la Défense), au moment où le président rwandais Habyarimana confronté à l’offensive du Front Patriotique Rwandais (tutsi) depuis l’Ouganda requiert l’aide française. François Mitterrand reçoit le message à bord de la frégate Dupleix, y répond favorablement, et donne le coup d’envoi à l’opération Noroît. « Ensuite, commente Chevènement, on dira que c’est pour assurer la sécurité de nos ressortissants. €a, c’est ce qu’on dit toujours. »

Le rapport Quilès ne peut camoufler l’implication croissante des Français aux côtés des Forces Armées Rwandaises à partir de 1990. Le Détachement d’Assistance Militaire et d’Instruction ou DAMI, baptisé « Panda », n’a cessé d’accroître ses effectifs et le champ de son intervention. L’armée française s’est située « à la limite de l’engagement direct », selon le rapport, elle est « intervenue sur le terrain de façon extrêmement proche des Forces Armées Rwandaises. » C’est un euphémisme.

En revanche, la commission s’est ingéniée à escamoter les témoignages les plus accablants pour l’armée française. Tel celui de Jean Carbonare, responsable humanitaire qui a vu les instructeurs français à l’oeuvre au camp de Bigogwe où les civils, amenés par camions entiers, étaient torturés à mort. Evoquons aussi un témoin de cette période, Yvonne Galinier-Mutimura, qui raconte notamment comment, sur les barrages près de Kigali, les militaires français contrôlaient les civils, vérifiaient leur ethnie, se saoulaient, se livraient à des viols. Elle a également confirmé que les instructeurs français formaient les miliciens extrémistes Interhahamwe dans la perspective des massacres.

La commission a bien pris garde de ne pas étudier sérieusement les informations transmises par l’organisation de défense des Droits de l’Homme Human Rights Watch, selon lesquelles les Forces Armées Rwandaises et les milices hutues Interhahamwe ont continué à recevoir aide et armements français pendant et après les massacres. Des informations qui démontrent qu’au moment où les forces génocidaires étaient en pleine déroute face à la contre-offensive tutsie soutenue par l’Ouganda et les États-Unis, l’opération Turquoise déclenchée par Mitterrand et Balladur a permis de protéger leur repli, de les réarmer, d’en évacuer les cadres. Les bordereaux de livraison des armes françaises (Giat Industrie, Luchaire, Sofremas) tombés aux mains de l’adversaire ne font que corroborer le témoignage de Human Rights Watch. « Sur ces différents points, la mission n’a pas pu obtenir à ce jour d’éléments probants », dit le rapport Quilès. Des éléments qu’elle a pris soin de ne pas rechercher !

La coopération militaire française aurait été suspendue durant les massacres ? Que faisait alors cet agent officieux de l’État français, Paul Barril (de son propre aveu), et d’autres cadres, aux côtés de l’état-major des forces armées rwandaises ? Les parlementaires français ont préféré ne pas se poser de telles questions.

En édulcorant la réalité, en dissimulant les faits les plus gênants, la mission Quilès a pu accréditer la thèse d’une France « prise au piège » par son partenaire rwandais, une France qui aurait oeuvré à la paix, à la réconciliation nationale dans le cadre des accords d’Arusha sans savoir ce qui se tramait dans les milieux extrémistes hutus. Comme le déclarait Hubert Védrine, actuel ministre des Affaires étrangères, « la France a proposé une formation, une coopération pour que le pays apprenne à assurer sa sécurité. On a formé l’armée au Rwanda. Ce n’est pas à la France de dire qu’on va former ceux-ci et pas ceux-là » (sous-entendu, une ethnie plutôt qu’une autre).

En d’autres termes, la France aurait agi benoîtement. C’est en ignorant tout de leurs projets qu’elle aurait forgé les forces du génocide qui, en quatre ans décuplèrent leur effectif, de 5000 à 50 000 hommes, et qu’elle aurait combattu le FPR à leurs côtés. Malgré l’ambiance de haine raciale excitée par le courant « Hutu Power » et les membres de l’Akazu, le clan familial du président et les médias qu’ils contrôlaient (Kangura, Radio Mille Collines), malgré les importations massives d’armes à feu, de machettes, houes, serpes, haches, etc. (avec la garantie financière de banques françaises, notamment le Crédit Lyonnais, d’après Colette Braeckman dans le Monde Diplomatique), malgré le tri ethnique et le quadrillage des populations, malgré les exactions anti-Tutsis sous le nez des militaires français, malgré les chants racistes des miliciens encadrés par les instructeurs français, la France aurait mis sur pied l’armée hutue en croyant oeuvrer à la paix d’Arusha, à la « sécurité », à la « démocratisation ».

Si Quilès a pu accréditer cette fable de la France « piégée », il le doit surtout à l’hypocrisie de ses collègues du Palais Bourbon et à la complaisance des médias. Le black-out de la presse française écrite et parlée sur ce qui déroule en Afrique est impressionnant. Nul besoin de recourir à la censure, comme au temps de la guerre d’Algérie : des pressions en tous genres, mais aussi l’indifférence et l’autocensure de la presse bourgeoise suffisent à occulter les crimes de l’impérialisme français.

Apparemment, Jospin, en exerçant son fameux « droit d’inventaire » sur l’héritage de la période Mitterrandienne, a décidé d’assumer les responsabilités françaises dans le génocide franco-rwandais. Dont acte.

Quelles étaient les motivations de l’impérialisme français au Rwanda ?

Si l’impérialisme français a sciemment partagé et matériellement soutenu le projet génocidaire, encore fallait-il que l’enjeu le justifie. C’est peu dire que les intérêts économiques français sont faibles au Rwanda. Ils sont négligeables comparés à l’exploitation du sous-sol zaïrois, du pétrole congolais, etc. Quand bien même Jean-Christophe Mitterrand aurait trempé dans les trafics de drogue du clan Habyarimana (selon Pascal Krop, Le génocide franco-africain, J.C. Lattès, 1994), ce qui n’est sans doute pas facile à prouver, c’est un aspect dérisoire qui n’aurait pas suffi à motiver un choix aussi lourd de conséquences de la part de l’impérialisme français.

Les mobiles de la politique française au Rwanda ne sont pas à chercher dans le registre économique. Le démantèlement du camp soviétique, à la fin des années 1980, a privé l’ex-colonisateur français de son rôle de gendarme, supplétif des États-Unis, chargé d’endiguer l’influence soviétique dans une partie de l’Afrique. Sentant son « pré carré » menacé par l’impérialisme américain, l’impérialisme français est parti à la recherche de nouveaux points d’appuis. Le contrôle d’un dictateur et de sa clique, la formation d’une garde présidentielle, l’organisation d’élections truquées ne garantissent pas le maintien d’un pays dans la zone d’influence française. Un dictateur peut jouer d’un impérialisme contre l’autre, des mercenaires peuvent se volatiliser ou se mutiner. L’idéal pour l’impérialisme français serait de disposer d’un soutien de masse, d’une réelle popularité, d’avoir avec un régime des attaches profondes, politiques et idéologiques, qui rendraient toute défection impossible.

C’est justement ce type d’ancrage de rechange que l’extrême-droite ethniste hutue pouvait fournir. Au Rwanda l’armée française pensait pouvoir s’appuyer sur des milliers de combattants liés à elle par l’anti-tutsisme, par des combats et des crimes communs, par une propagande omniprésente. Les forces françaises, souvent détestées des populations africaines qu’elles côtoient, auraient pu s’y établir dans un environnement plus favorable. D’où le projet de déplacer le centre opérationnel des armées de Bangui (capitale de Centrafrique) à Kigali (au Rwanda).

Peu à peu s’est donc élaborée une politique visant à faire du Rwanda un Hutuland, un bastion ethnique francophile face à l’Ouganda voisin pro-américain et menaçant, politique qui impliquait de suivre l’extrême-droite hutue jusqu’au terme de ses desseins. L’intervention française de 1990 ouvrait la porte à un tel processus. L’État français s’y est engouffré. L’occasion a fait le larron.

Le régime rwandais a préparé systématiquement le génocide, l’a planifié, avec des responsables de quartiers, des points de rassemblement, etc. Le fait même d’avoir importé des millions d’instruments agricoles (machettes, haches, pics, etc.) alors qu’on avait bien assez de grenades et d’armes à feu prouve qu’on voulait faire apparaître le massacre comme une explosion populaire spontanée, incontrôlable, bref qu’on se souciait à l’avance de l’image du régime génocidaire auprès de l’opinion publique internationale. Le génocide fut prémédité à un très haut niveau et l’impérialisme français laissa faire, accompagna, aida, parce qu’il y trouvait son compte.

L’impérialisme français n’est pas regardant sur les moyens quand il s’agit de sauvegarder une sphère d’influence ou de l’élargir, en l’occurrence en visant à la déstabilisation et l’affaiblissement de l’Ouganda perçu comme une dangereuse tête de pont américaine. Au Soudan, cela s’est traduit par la collaboration militaire, policière et financière avec le « Front National Islamique » au pouvoir depuis 1989, une junte qui s’est montrée capable d’organiser la famine au sud pour asphyxier la rébellion, de déporter les civils non-musulmans dans des camps, de couvrir un trafic d’esclaves, entre autres exactions. Dans le Nord de l’Ouganda, Paris équipe diverses guérillas dont l’Armée de Résistance du Seigneur, secte chrétienne qui enlève des enfants pour en faire des combattants. Bref la politique de la France au Rwanda prend place dans une stratégie d’ensemble, cynique et fort cohérente.

La recherche d’un soutien de masse auprès des extrémistes hutus a été partiellement couronnée de succès, en dépit de la débâcle des Forces Armées Rwandaises au printemps 1994. Car les débris des Forces Armées Rwandaises et des milices Interhahamwe, après leur repli sous la protection du dispositif Turquoise, ont continué à combattre, sur divers fronts, aux côtés de l’impérialisme français : au Zaïre lorsque la France se porta au secours de Mobutu ; au Congo-Brazzaville avec les Cobras de Sassou-Nguesso et les Angolais ; aux frontières du Rwanda où ils forment une armée de reconquête, l’ALIR ; en Ouganda où ils guerroient contre le régime de Museveni et viennent de massacrer des touristes anglophones ; aux côtés de Kabila enfin, désormais rabiboché avec la France. Bref, ils sont au bas mot 20 000 combattants exilés, peut-être bien plus, sans feu ni lieu, à combattre aux côtés de la France dont dépend leur unique espoir, la reconquête de la mère patrie. Faute d’un Hutuland, l’armée française s’est forgé une grosse Légion Etrangère-bis sans déroger à son plan initial.

La continuité de la politique française après le génocide

Les gouvernements de Balladur, de Juppé et de Jospin, sous la présidence de Mitterrand puis de Chirac, n’ont pas seulement dissimulé la vérité, protégé les responsables du génocide, réorganisé leurs forces à l’extérieur du Zaïre. Ils ont également préparé la revanche de la France dans la région, quitte à plonger toute une série de pays dans la guerre.

La chute du régime Rwandais au printemps 1994 faisait planer une menace sur le régime du Maréchal Mobutu au Zaïre. Quoique lié étroitement à la CIA lorsqu’il prit le pouvoir en 1965, le maréchal à toque de léopard n’a cessé depuis de se rapprocher des intérêts français. Rapprochement qui ne fit que s’accentuer avec l’intervention de la France au Katanga (à Kolwezi) en 1977-78 ; la réorganisation de la Division Spéciale Présidentielle par la France ; la prise de contrôle de la Société Générale de Belgique par Suez en 1989, qui fit passer dans l’escarcelle française de nombreuses activités minières ; le transfert à Paris des sièges européens des grandes sociétés zaïroises ; la multiplication des conseillers français entourant le dictateur, etc. Même si Mobutu est tombé en disgrâce officielle après des massacres d’étudiants commis à Lubumbashi en 1991, la coopération est restée étroite. Paris mit tout en oeuvre pour sauver le régime zaïrois de la débâcle en 1996. En septembre 1996 éclata une rébellion (spontanée ou manipulée) de la part des Banyamulenge, une minorité tutsie implantée de longue date à l’Est, particulièrement opprimée depuis l’arrivée des forces hutues en exil. Cette rébellion devint la brèche par où s’engouffra l’offensive du Rwanda et de l’Ouganda, derrière la devanture de l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo-Kinshasa (AFDL) dirigée par un cheval de retour, l’ancien guérillero Laurent Désiré Kabila.

L’acharnement de la France à sauver le régime vermoulu de Mobutu se traduisit par l’irruption sur le terrain de mercenaires en provenance des quatre coins de la planète, quand ce ne sont pas directement les parachutistes français qui vinrent prêter main forte aux Forces Armées Zaïroises. Sans compter les bandes hutues en exil dont 17 000 hommes furent rendus à nouveau opérationnels pour l’occasion. Mais vu l’état de décomposition avancée de l’État zaïrois, il faudra moins d’un an aux troupes de l’AFDL de Kabila pour entrer victorieuses à Kinshasa, en mai 1997.

Guerre du pétrole à Brazzaville

Désarçonné dans l’ex-Zaïre, l’impérialisme français était menacé du même coup dans son bastion pétrolier du Congo-Brazzaville. De 1979 à 1991, la France avait pu compter à Brazzaville sur le fidèle colonel (soi-disant « marxiste-léniniste ») Denis Sassou Nguesso. Cet ancien de l’école d’application d’infanterie de Saint-Maixent, parvenu à la présidence après avoir pris part à quatre coups d’État, avait assuré des années de juteux profits à la compagnie pétrolière française Elf. Tandis que la compagnie pompait l’or noir au large, Sassou liquidait rivaux et opposants à terre (plus de 3000 assassinats en douze ans).

Mais l’usure du régime de Sassou Nguesso a contraint la France à s’accommoder d’une Conférence Nationale Souveraine et d’élections plus ou moins démocratiques qui, en 1992, portèrent Pascal Lissouba au pouvoir. Celui-ci, qui accomplit un pèlerinage sur la tombe de de Gaulle à Colombey-Les-Deux-Eglises, n’avait certes rien d’un révolutionnaire. Mais le nouveau président se permit toutefois de mettre Elf en concurrence avec la compagnie américaine OXY. La part des revenus pétroliers reversés par les compagnies au Trésor Public Congolais passa de 17 à 33 %, ce qui reste toutefois plus avantageux aux compagnies que le tarif généralement pratiqué par les pays producteurs de pétrole.

Dans le contexte créé par l’effondrement des régimes rwandais et zaïrois, Paris pouvait difficilement tolérer un partenaire aussi peu fiable que Lissouba à Brazzaville. Pour Elf, la découverte de gisements offshore d’une ampleur insoupçonnée dans les eaux territoriales du Congo-Brazzaville et de l’Angola rendait cette question cruciale.

La déstabilisation du régime du docteur Lissouba fut facilitée par l’ambiance de corruption généralisée et surtout par la décomposition des Forces Armées Congolaises en factions politico-militaires liées à chacun des trois ténors de la vie politique : les Cobras de Denis Sassou Nguesso ; les Cocoyes, Zoulous ou Aubevillois de Pascal Lissouba ; les Ninjas de Bernard Kolelas (ancien maire de Brazzaville, qui s’allia successivement aux deux autres leaders). Des milices bien souvent constituées d’adolescents qu’on rend dépendants de la drogue.

C’est sur l’ancien « colonel rouge » Sassou Nguesso que misa, pour l’essentiel, l’impérialisme français. Il est probable que Lissouba aurait cherché à éluder l’échéance électorale prévue pour fin juillet 1997. Sassou ne lui en laissa pas le temps, déclenchant les hostilités dès juin, après avoir fait l’objet d’une tentative d’arrestation manquée.

Durant les quatre mois que dura le conflit, Elf continua à régler les factures de Lissouba auprès des marchands d’armes internationaux, au titre des royalties de l’exploitation pétrolière. Mais l’essentiel du soutien français a bénéficié indéniablement à Sassou et à ses Cobras. Elf est coutumière de cette tactique de soutien aux deux camps, longtemps pratiquée en Angola, comme l’a reconnu l’ancien PDG Loïk Le Floch-Prigent dans sa « confession » au magazine l’Express du 12 décembre 1996.

Dès le début des hostilités le Canard Enchaîné signalait la livraison à l’intention de Sassou Nguesso, via l’aéroport du Bourget, de vingt-cinq tonnes de mystérieuses caisses. D’innombrables mercenaires français, marocains, tchadiens, gabonais, etc., ont pris part aux combats, de même que des milliers de membres des ex-Forces Armées Rwandaises et des miliciens hutus Interhahamwe.

La France a obtenu l’intervention de l’Angola dont les troupes ont débarqué à Pointe Noire (République du Congo) à bord des propres navettes de la compagnie Elf. Au Printemps 1997, au cours de l’opération « Pélican » destinée à évacuer depuis Brazzaville les ressortissants français de Kinshasa (les deux capitales ne sont séparées que par le fleuve), les troupes françaises auraient abandonné une partie de leur matériel à Sassou... en l’enterrant à certains endroits ! Il est également très probable qu’au cours des manoeuvres communes franco-gabonaises « koubia » à la fin de 1997, des équipements français, entre autres des chars de combat, aient franchi la frontière congolaise pour renforcer le camp de Sassou (d’après les associations Agir Ici et Survie, dans le numéro 12 des Dossiers noirs de la politique africaine de la France, La sécurité au sommet, l’insécurité à la base, L’Harmattan, 1998).

L’ampleur des moyens de destruction déployés (aviation, blindés, artillerie lourde, etc.) n’explique pas à elle seule le nombre élevé des victimes de la guerre de 1997 (au moins dix mille, plus du double selon certaines sources). Les différentes factions ont eu recours à l’ethnisme (Nord contre Sud) et ont fait preuve de sauvagerie à l’encontre des populations civiles. Les quartiers sud de Brazzaville (Bacongo, Makélékélé) et la région du Pool ont été la cible de tueries et de pillages de la part des Cobras, surtout après la fin des combats. Des événements qui, après quelques mois d’accalmie, se sont reproduits vers la fin de 1998 et continuent sporadiquement encore aujourd’hui. Vers Noël 1998, les quartiers sud de Brazzaville ont été nettoyés systématiquement sous prétexte d’empêcher l’infiltration de miliciens Ninjas. Ceux des 200 000 habitants qui n’avaient pas déguerpi ont été massacrés ou se sont jetés dans le fleuve. Bacongo et Makélékélé sont actuellement des no man’s land inhabités et bouclés par la troupe.

Le terrorisme des Cobras n’a pas rebuté Paris qui a continué à les équiper, notamment en véhicules militaires, et leur a même fourni des cadres : vingt-cinq officiers de gendarmerie officiellement chargés d’en faire une troupe régulière. Quant à Elf-Afrique, son rôle est encore moins reluisant puisqu’elle a financé les deux camps de façon à tirer son épingle du jeu quel que soit le sort des armes.

La valeur combative des soudards de Sassou Nguesso est apparue limitée et la guerre aurait pu s’éterniser sans la décisive intervention angolaise. Cette intervention fait partie d’un rapprochement entre la France et le régime de Luanda (capitale de l’Angola), pas seulement sur le plan militaire : Elf confirme sa présence au large des côtes angolaises et y talonne l’américain Exxon dans la course à l’attribution des blocs offshore les plus prometteurs.

Le parrainage français de l’invasion angolaise du Congo n’est un mystère pour personne. En visite à Luanda l’été dernier, Jacques Chirac ne déclarait-il pas sur les ondes de RFI : « Ce pays (le Congo) était en train de s’effondrer dans la guerre civile, de s’autodétruire, et... il était souhaitable que l’ordre revienne. Il y avait quelqu’un qui était capable de le faire revenir, c’était Denis Sassou Nguesso. Il lui fallait un soutien extérieur pour un certain nombre de raisons. L’Angola le lui a apporté. La paix est revenue ».

Que Denis Sassou Nguesso soit capable de faire « revenir la paix » au sens où Chirac emploie ce terme (la paix des cimetières ?), cela reste à prouver car il n’est guère parvenu à imposer son autorité sur le pays dont, aux dernières nouvelles, l’axe ferroviaire principal reste coupé par les Ninjas. Néanmoins, pour Elf, la restauration de l’ancien dictateur se traduit déjà en espèces sonnantes et trébuchantes : « Sassou II » a abaissé à 12 % la part des revenus pétroliers dus au trésor public congolais. De même selon un diplomate cité par le journal Les Echos, « grâce à la production pétrolière en plein boom, les perspectives économiques sont prometteuses. Les sociétés ont très bien gagné leur vie avant la guerre et ont accumulé suffisamment de réserves pour repartir. » Le tout avec la bénédiction de la gauche au pouvoir. Selon Hubert Védrine, « le premier principe de notre politique est (...) la fidélité : fidélité à nos partenaires, (...) concertation politique renforcée (...) comme on l’a vu au Congo-Brazzaville » (Figaro du 25 juin 1998).

Mêlée générale au Congo-Kinshasa

La victoire de Sassou Nguesso marque un certain regain de l’impérialisme français dans la région après les revers des trois années précédentes. Le second acte en sera le spectaculaire revirement de Laurent Désiré Kabila en faveur de l’impérialisme français à l’été 1998.

Le refroidissement des relations entre Kabila et ses protecteurs américains date d’avant même sa prise de pouvoir. En mai 1997, alors que la faillite du mobutisme était consommée, les États-Unis avaient cherché à imposer au leader de la rébellion un processus de négociations à bord d’un vaisseau sud-africain, l’Outeniqua, sous l’égide de Nelson Mandela. Kabila avait d’abord boudé les discussions avant de les faire capoter.

Il est probable que les États-Unis redoutaient d’une part une déstabilisation du Zaïre consécutive à la chute de Mobutu, d’autre part que le nouveau maître de Kinshasa ne gagne trop d’autonomie et devienne incontrôlable. Des craintes en partie justifiées. L’ancien guérillero n’a pas tardé à trouver ses alliés rwandais et ougandais bien encombrants.

Les officiers supérieurs de ces troupes d’occupation ont profité de la campagne militaire pour faire main basse sur des pans entiers de l’économie zaïroise au détriment de Kabila, qui a entrepris de les expulser dès le printemps 1998. Le contentieux entre Kabila et ses alliés ressemble surtout à un règlement de comptes entre brigands au moment de se partager le butin. Le gouvernement français a exploité ces dissensions.

A partir du printemps 1998, les déclarations d’ouverture se multiplient entre la France et la République Démocratique du Congo (ex-Zaïre). Kabila envisageait-il vraiment de retourner sa veste ou s’agissait-il seulement pour lui de jouer à son profit de la rivalité franco-américaine comme le font régulièrement les poids lourds de la région, Angola et Nigeria ? Toujours est-il que les États-Unis, en allumant une nouvelle rébellion à l’été 1998 pour tenter de le désarçonner, ont mis le feu aux poudres et précipité le retour de l’ex-Zaïre dans le bercail français.

L’impérialisme français a rameuté, à la hâte, une coalition militaire hétéroclite pour sauver son ancien adversaire Kabila. La présence d’un corps expéditionnaire tchadien constitue à elle seule la signature de l’impérialisme français. Ce n’est pas à bord de leurs 4x4 Toyota que le millier d’hommes d’Idriss Déby ont franchi les centaines de kilomètres qui les séparent de la République Démocratique du Congo. Leur présence s’appuie sur les moyens aériens de la France dont la base d’Abéché au Tchad est, pour la coalition pro-Kabila, une véritable plaque tournante logistique.

La présence de l’Angola s’intègre dans l’alliance stratégique, peut-être provisoire, conclue avec Paris. Mais le président angolais Dos Santos défend aussi ses propres intérêts en sécurisant la portion de territoire congolais qui jouxte l’enclave pétrolière angolaise de Cabinda, en neutralisant les bases arrières de l’UNITA, la guérilla angolaise jadis tolérée par Mobutu en territoire zaïrois.

Quant au Zimbabwe (l’ex Rhodésie), ses milieux d’affaires et ses politiciens lorgnent sur les ressources minérales de l’ex-Zaïre dont l’Afrique du Sud s’était taillé une part importante après la chute de Mobutu. L’équipée zimbabwéenne au Congo n’est pas qu’une guerre de rapine, elle représente aussi une fuite en avant pour le régime de Mugabe confronté à de multiples difficultés internes dont l’agitation sociale (grèves générales très suivies en décembre 1997 et novembre 1998, émeutes de la faim en janvier 1998, grogne des paysans pauvres favorables au repartage des terres). Pressé de questions par la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International, Mugabe a dû reconnaître que le coût de l’expédition congolaise (près d’un million de dollars par jour) était pris en charge par des pays étrangers. La BBC s’est faite plus précise en citant la France, la Libye et l’Angola ce qui, à défaut d’être prouvé, est logique.

N’oublions pas de citer parmi l’inventaire des supporters de Kabila... les bandes hutues rwandaises en exil depuis 1994. Le ministre belge des affaires étrangères, Erick Derycke, cité par la feuille d’information Billets d’Afrique, s’étonnait en ces termes, dans les colonnes du journal flamand Standaard, en décembre dernier : « J’aimerais bien savoir qui a armé ces miliciens hutus qui se battent désormais pour Kabila. Ils sont en train de former une véritable armée. ». Billets d’Afrique relève aussi cet extrait d’un rapport de la commission internationale de l’ONU sur les livraisons illicites d’armes dans la région des grands lacs, selon lequel « il y aurait déjà environ 5 000 à 8 000 (ex-Forces Armées Rwandaises et Interhahamwe) dans le nord-est de la RDC et 10 000 dans le sud. De nouvelles recrues sont arrivées, venant principalement de la République Centrafricaine, du Congo-Brazzaville et du Soudan. » Des troupes qui seraient commandées par de hauts responsables du génocide de 1994, tels le général Bizimungu. « Les ex-FAR et les Interhahamwe se sont maintenant effectivement associés au gouvernement de la RDC et à ses alliés, les gouvernements angolais, namibien, tchadien et zimbabwéen. Cette relation nouvelle (leur) a conféré une certaine légitimité(...). Un tel état de choses est profondément révoltant (...) », commente le rapporteur.

La responsabilité de l’impérialisme français dans la résurrection des forces génocidaires hutues est évidente. Que le gouvernement français soit de « gauche plurielle » n’a rien changé à l’affaire.

Suivant la logique du retournement d’alliance de juin 1998, une partie des anciens mobutistes ont quitté le camp français et se sont ralliés à la coalition rebelle du Rwanda et de l’Ouganda soutenue (financièrement, politiquement et via des « conseillers » en tous genres) par les États-Unis. On trouve ainsi Jean-Pierre Bemba, fils d’un des barons de Mobutu, Saolona Bemba, à la tête d’une des deux mouvances rebelles. Selon l’hebdomadaire Jeune Afrique, une unité de 1500 hommes de l’ex-Division Spéciale Présidentielle de Mobutu, qui s’était repliée avec armes et bagages au Congo-Brazzaville en 1997, vient de retraverser le fleuve pour ouvrir un troisième front contre Kabila, à 300 kilomètres de la capitale Kinshasa.

Cela n’empêche pas Kabila, de son côté, de raccoler comme il peut d’anciens pontes du régime de Mobutu, comme Saolona Bemba, qui vient de réapparaître au poste de... ministre de l’Economie. Bref, quel que soit le camp qui l’emporte, les mobutistes seront de nouveau de la partie.

Une internationalisation de la guerre

La responsabilité française dans la conflagration générale actuelle est immense. L’impérialisme français a cautionné, soutenu, co-organisé en l’espace de cinq ans, une impressionnante série de crimes : implication dans le génocide rwandais, soutien désespéré à Mobutu, complicité dans la destruction de Brazzaville et décimation ethniste des quartiers sud, restauration de la dictature de Sassou Nguesso, participation directe et indirecte à la guerre qui déchire le Congo-Kinshasa, réarmement des milices génocidaires hutues, alliance avec le régime soudanais exterminateur des sudistes.

« La France maintiendra en Afrique une présence stabilisante et utile », déclarait l’actuel ministre français des Affaires Etrangères, Hubert Védrine, peu après sa nomination. La gauche plurielle, c’est clair, n’a aucune intention d’infléchir en quoi que ce soit la politique africaine de l’impérialisme français. Chirac et Jospin n’ont eu aucun mal à s’afficher unis lors du sommet franco-africain du Louvre en novembre dernier. Les méthodes et les objectifs fondamentaux de l’impérialisme français en Afrique (et ailleurs) ne dépendent pas de l’équipe momentanément au pouvoir.

Certains commentateurs croient trouver la clé du problème en incriminant particulièrement tel ou tel responsable ou lobby : tantôt c’est le « Foccartisme », tantôt les « réseaux Pasqua », parfois on montre du doigt Mitterrand (c’est pratique, puisqu’il est mort), ou alors Elf-Afrique, ou la DGSE (les services secrets) ou bien encore selon certains, c’est l’état-major qui serait atteint d’un « complexe de Fachoda », en référence à une humiliation reçue des Anglais à l’époque de la conquête coloniale. Raisonner ainsi, c’est supposer que le capitalisme français pourrait mener une politique de coopération loyale et équitable avec l’Afrique à condition de se débarrasser de quelques hurluberlus malfaisants. Mais tous ces dirigeants, réseaux, agents de l’impérialisme, s’ils existent bel et bien, et se font parfois concurrence sur des intérêts ou des calculs particuliers, forment un tout, indissociable du néo-colonialisme français. L’impérialisme français ne peut pas être réformé, il ne peut qu’être combattu, détruit, et d’abord ici même, sur son propre sol.

Quant au ralliement des partis de gauche français à l’impérialisme, il ne date pas de Mitterrand, mais de 1914 pour le Parti Socialiste et du milieu des années 1930 pour le PCF (à la suite du pacte Laval Staline). Les guerres d’Indochine et d’Algérie, le massacre de Madagascar en 1947, ont été approuvés, et même commandités, par des dirigeants de gauche (Ramadier, Moutet, Mitterrand, Auriol, etc.). Qui pouvait donc croire que Jospin dérogerait à cette tradition ?

Il serait tout aussi naïf de penser que les régimes soutenus par l’impérialisme américain seraient des modèles de « bonne gouvernance » débarrassés des tares habituelles des dictatures du Tiers-Monde. Ce mythe des « nouveaux dirigeants africains » (Museveni en Ouganda, Guidada en Ethiopie, Afewerki en Erythrée, puis Kabila au Congo) ne résiste pas un seul instant à l’examen. L’Ouganda de Yoweri Museveni est l’un des États les plus corrompus de la planète. Les troupes d’occupation ougandaises et rwandaises au Congo-Kinshasa n’apparaissent pas plus soucieuses du sort des populations que leurs adversaires. Quant à l’Ethiopie et l’Erythrée, qui étaient eux aussi classés au rang de ces « modèles », ils se déchirent aujourd’hui en une guerre fratricide pour quelques kilomètres de désert. Les Ethiopiens (courtisés par la France) ont perdu 10 000 soldats au cours d’une seule offensive en février dernier sur la zone de Badmé : cela donne une idée de l’ampleur de cette boucherie. Le plus médiatisé de ces « nouveaux dirigeants africains » fut Laurent Désiré Kabila. Il lui a fallu à peine un an pour se métamorphoser en nouveau Mobutu.

Un seul conflit traverse donc aujourd’hui le Congo-Brazzaville, le Congo-Kinshasa, l’Angola, le Soudan et le Rwanda. Côté français, les Cobras de Sassou Nguesso, le gouvernement angolais de Dos Santos, les milices hutues ressuscitées, le gouvernement Kabila et une partie des mobutistes, le Tchad, le Zimbabwe, la Namibie, et à titre officieux, la Libye, le Centrafrique, le Gabon, le Soudan et les guérillas qu’il soutient dans le nord de l’Ouganda. Côté américain, l’Ouganda, le Front Patriotique Rwandais au pouvoir depuis 1994, la rébellion congolaise dont une partie de l’ancienne Division Présidentielle Spéciale, l’UNITA de Jonas Savimbi qui a repris les hostilités, probablement les Ninjas de Kolelas et l’armée de libération du Sud-Soudan de John Garang. Bien entendu ces camps ne sont pas plus figés aujourd’hui que par le passé et rien n’exclut que se produisent rebondissements et revirements en tous genres. Il n’en demeure pas moins que la formation de deux « axes » en Afrique centrale, polarisés par les impérialistes, et qui s’affrontent en une guerre ouverte, constitue un infléchissement de l’histoire post-coloniale.

Cette rivalité impérialiste en Afrique, depuis la fin du bloc soviétique, reflète le déséquilibre entre le poids limité de la France et l’étendue de sa domination néo-coloniale. En octobre 1996, le secrétaire d’État américain Warren Christopher déclarait « révolue l’époque où l’Afrique pouvait être divisée en sphères d’influence. » A la remise en cause de son « pré carré » la France a riposté de façon agressive, cherchant à mettre la main sur d’ex-colonies belges (Rwanda, Zaïre), portugaises (Angola) ou britanniques (Soudan), à se rapprocher du Nigeria ou encore à déstabiliser le Liberia, proche des États-Unis, en sponsorisant la razzia de Charles Taylor. La découverte de ressources pétrolières inespérées au large des côtes angolaises et congolaises n’a pu qu’exacerber la rivalité franco-américaine, tout en fournissant aux gouvernements locaux de nouveaux fonds pour alimenter les conflits.

Cette situation n’implique pas que les impérialistes rivaux soient entrés dans une logique d’affrontement direct, loin s’en faut. La tension entre Américains et Français n’exclut pas la connivence et pour une bonne part le partage des rôles. Chefs d’État et diplomates américains comme français se gardent d’ailleurs de toute déclaration publique à l’encontre l’un de l’autre. Il leur suffit de s’affronter suffisamment par militaires et miliciens africains interposés pour tester le rapport de forces et établir un nouvel équilibre des zones d’influence. La France, en tant qu’ex-puissance coloniale aujourd’hui fondamentalement subordonnée à l’impérialisme américain, tente de se payer elle-même ses services de gendarme d’une partie de l’Afrique en conquérant de nouvelles zones d’influence en échange de celles qu’elle a perdues ou est en passe de perdre. L’impérialisme américain, quant à lui, à la fois s’impose, joue les adversaires des protégés de la France, teste, et tolère plus ou moins. Ce processus peut prendre des années et coûter des millions de vies humaines pour se terminer finalement autour d’une table de négociations. Ou bien la région peut demeurer indéfiniment en état de guerre endémique avec des périodes de plus ou moins grande intensité.

Le seul obstacle sérieux aux menées impérialistes dans cette zone serait le soulèvement du prolétariat, surmontant les clivages ethniques et nationaux. Les mouvements de contestation sociale n’ont pas manqué en Afrique ces quinze dernières années. L’affrontement actuel entre bandes armées sous contrôle de l’impérialisme, n’exclut pas à terme des explosions sociales rebattant toutes les cartes en Afrique. Après tout, la guerre de 1914-1918, en Europe, a abouti au bout de trois ans, à des grèves, aux fraternisations et aux révolutions. Les souffrances endurées par les populations africaines peuvent un jour se retourner en colère contre les tyrans et les privilégiés locaux tout comme leurs parrains étrangers.

Publié dans Lutte de Classe n°42, avril 1999

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