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Dette Covid : les mensonges à propos du remboursement du « quoi qu’il en coûte »

18 novembre 2021 Article Économie

Le gouvernement, par la voix de Bruno Le Maire, mais aussi les ténors de la droite ont, depuis un moment, commencé à chanter un air bien connu : Il va bien falloir rembourser la dette du « quoi qu’il en coûte ». Dette Covid [1] que Bruno Le Maire a chiffrée, en marge d’une réunion à Bercy en août dernier, à 240 milliards d’euros.

Le 1er décembre 2020, déjà, il expliquait sur LCI que « la meilleure façon de rembourser [la dette Covid], c’est de retrouver de la croissance », en ajoutant bien sûr : « Ça ne suffira pas . » Que faudra-t-il, alors ? Devinez ! Des « réformes structurantes […] dans lesquelles je mets le moment venu une réforme des retraites, un équilibre des comptes sociaux qui nous permette d’avoir des systèmes sociaux, de santé et de retraite qui fonctionnent mieux en étant moins coûteux. »

Tiens donc ! Et voilà qu’on nous ressert les mêmes vieilles recettes camouflant, bien mal, attaques contre les travailleurs et classes populaires en général, sous prétexte de rembourser la dette Covid, cette fois.

Quand « l’argent magique » coule à flots

Au cas où quelqu’un y croirait, précisons d’entrée de jeu que tous ces gens mentent effrontément sur la nature et le remboursement de la dette en question.

La dette publique a effectivement considérablement augmenté avec les vannes largement ouvertes dès le début de la crise sanitaire. Il faut dire que, au gouvernement, on ne comptait plus : les dizaines de milliards mobilisés par l’État s’ajoutaient à d’autres dizaines de milliards – pour que l’État prenne en charge à la place du patronat une partie des salaires, pour garantir les revenus des commerçants et artisans, mais, surtout, pour distribuer généreusement les fonds publics afin que les grosses entreprises restructurent et visent à être plus compétitives en vue de la concurrence lors de la reprise économique – 15 milliards à la filière aéronautique, dont 7 milliards pour Air France, 5 milliards à Renault, etc. Bruno Le Maire a lui-même chiffré la dette Covid de l’État à 240 milliards d’euros – dont 80 milliards pour le maintien des salaires et le reste en prêts aux entreprises, dont on sait déjà qu’une partie au moins ne sera jamais remboursée.

Une particularité de la dette Covid : elle ne coûte rien…

Mais alors… n’ont-ils pas raison ? Toutes ces nouvelles dettes ne coûtent-elles pas très cher aux finances publiques en remboursement et intérêts ponctionnés sur le budget de l’État ? Eh bien non, justement. C’est bien le cas d’ordinaire avec les emprunts que l’État contracte et dont il fait reposer les intérêts servis aux banques commerciales sur le budget, c’est-à-dire sur les impôts et taxes, majoritairement payées par les classes populaires. Et ces intérêts pèsent lourd, plus d’un dixième du budget de l’État. Mais ce n’est pas ce qui se passe dans le cas de la dette Covid.

En 2019, avant la crise sanitaire donc, le service de la dette était de 42,47 milliards d’euros [2]. Il s’agit seulement des intérêts payés par l’État, puisque le montant de l’emprunt n’est remboursé qu’à l’échéance (voir notre encadré Qu’est-ce qu’un emprunt d’État ?). Or, en 2020, avec la crise sanitaire donc, le service de la dette a diminué de plus de 6 milliards, passant à 36,2 milliards d’euros. La dette prévue pour 2021 se situait à 36,8 milliards d’euros, quasi stable donc, et elle vient d’être réévaluée par le projet de loi de finance rectificative pour 2021, déposé début novembre, qui situe cette charge de la dette à 38,2 milliards pour 2021, en faible augmentation par rapport à 2020 et toujours en dessous de celle de 2019. Cela alors que la dette globale elle-même (qui englobe évidemment la dette Covid) est passée de 2 380,1 milliards d’euros (98,1 % du PIB) à 2 650,1 milliards (115,7 % du PIB). Autrement dit, alors que la dette publique a considérablement augmenté, les intérêts payés ont baissé…

Il n’y a là aucun miracle. C’est tout simplement que les nouveaux emprunts d’un pays riche comme la France, ceux lancés auprès des marchés financiers avec la crise sanitaire, bénéficient de taux voisins de zéro, autrement dit des emprunts pratiquement sans intérêt. De plus, la Banque centrale européenne a racheté le plus gros de ces emprunts. Comme il s’agit d’emprunts dont l’échéance est à plusieurs décennies – en tout cas, Bruno Le Maire a annoncé prévoir le remboursement de la dette Covid en 2042 –, cela signifie qu’il n’y aura dans les faits rien à payer pendant tout ce délai [3].

Une dette qui sera remboursée… par de nouveaux emprunts

On peut donc déjà dire que, si un jour problème il y a avec la dette Covid de l’État français, ce ne sera pas avant 2042, c’est Bruno Le Maire lui-même qui a livré la date. Mais la réalité, c’est que l’État n’a absolument pas l’intention de rembourser cette dette, ni en 2042 ni jamais, pas plus qu’il n’a remboursé les précédentes. Cela fait des lustres que l’on nous dit qu’il faut réduire les dépenses pour payer la dette, alors que les baisses des dépenses n’ont jamais servi à cela, mais à dégager de quoi accorder des nouveaux cadeaux aux riches et aux patrons, ou à augmenter les budgets militaires et de la police. Les États comme la France payent leur dette en lançant de nouveaux emprunts. Ils ne savent pas quels seront les taux d’intérêts au moment du remboursement, mais ce qu’ils savent, c’est qu’eux ou leurs successeurs financeront de toute façon la charge de la dette sur le budget, c’est-à-dire essentiellement par les impôts et taxes payés par les classes populaires. Cette pratique est aussi vieille que la dette publique.

Pour en revenir à la particularité de la dette Covid, tout se passe donc comme si l’on vous prêtait disons 100 000 euros en vous garantissant que vous n’avez rien à rembourser avant vingt ans. Et en vous tranquillisant en vous disant que, dans vingt ans, vous pourrez toujours emprunter 100 000 euros, ou davantage, pour rembourser la dette. Vous penseriez, à juste titre, que ça ne vous coûtera rien ! On peut légitimement se demander quel intérêt ont les banques à prêter dans ces conditions. À priori, dans une période où l’on ne sait pas trop de quoi demain sera fait – et la crise de 2008-2009 a montré que les plus grandes banques n’étaient pas à l’abri de la faillite –, les banques adossent une partie de leurs avoirs à des États réputés solides. Un peu comme de l’argent mis à l’abri dans un coffre-fort avec le raisonnement suivant : d’accord, on ne gagnera pas d’argent là-dessus, mais on sera sûr de ne pas le perdre.

La BCE a préféré racheter aux banques commerciales une grosse partie des emprunts Covid, afin de maintenir très bas les taux à long terme sur le marché des obligations, mais aussi afin de ne pas créer une importante différenciation entre les dettes contractées par les pays comme l’Allemagne ou la France d’une part, et d’autres comme l’Espagne, le Portugal ou la Grèce d’autre part [4]. Peut-être a-t-elle aussi agi ainsi pour inciter les banques commerciales à prêter aux entreprises, en particulier aux PME, prêts pour lesquelles les banques se sont montrées très frileuses, même quand ils étaient garantis par l’État. La BCE pratique en effet actuellement une politique d’incitation aux crédits bancaires [5].

Quel que soit le contexte, la réponse des gouvernants est toujours la même : faire payer les classes populaires

Ainsi, rien n’est vrai dans les affirmations sur le nécessaire remboursement du « quoi qu’il en coûte ». En revanche, ce qui est certain, c’est l’intention affichée de s’en prendre aux travailleurs. Pas par ce qu’ils appelaient une « politique d’austérité », c’est-à-dire resserrer le budget, réduire les dépenses : l’État n’a jamais été aussi dépensier qu’en ce moment ! Les gouvernants ne voudraient surtout pas risquer, en refermant les cordons de la bourse, de « freiner la reprise ». Mais le laxisme envers les entreprises et leurs actionnaires ne les empêche pas de vouloir réduire la part des classes populaires dans le revenu national afin de subventionner les capitalistes opérant sur leur territoire. Dans le but de leur permettre de faire meilleure figure dans la concurrence internationale et donc, en fin de compte, de distribuer toujours plus d’argent aux actionnaires. Les recettes pour réduire la part des travailleurs sont aussi vieilles que le capitalisme – faire que les heures travaillées augmentent plus vite que la masse salariale, réduire les services publics dépendant de l’État ou des collectivités territoriales – éducation, santé, voirie, etc. – afin d’obtenir toujours plus de fonds disponibles pour subventionner les capitalistes. Bref, pas une politique d’austérité au sens général, mais… les vaches maigres pour tout ce qui touche à la vie des classes populaires !

Y arriveront-ils ? Les travailleurs peuvent bousculer leurs plans en imposant leurs propres vues sur la « restructuration » de l’économie : zéro licenciement, « doubler les salaires des profs », comme proposé par Hidalgo (tellement timidement qu’elle n’en parle plus), mais aussi de tous ceux dont la crise sanitaire a montré à quel point rien ne pouvait se faire sans eux : soignants, caissières, chauffeurs routiers, travailleurs des transports – tous les travailleurs en fait ! Cela coûtera cher ? Mais… n’y a-t-il pas l’emprunt ? Et qui interdit d’« emprunter » l’argent nécessaire en le garantissant sur la fortune de tous les milliardaires qui ont montré, eux, qu’ils ne servaient à rien ?

Jean-Jacques Franquier


Qu’est-ce qu’un emprunt d’État ?

N’allez pas imaginer que, lorsqu’un État emprunte aux banques, c’est la même chose que lorsque vous faites un emprunt auprès de votre banque, pour acheter votre voiture par exemple. Votre emprunt est en général à taux fixe et, si vous avez emprunté sur cinq ans par exemple, vous payerez 60 mensualités identiques. Mais chaque mensualité se décompose en une partie de remboursement (qui diminue donc votre endettement) et une partie d’intérêts (qui vont dans les coffres de la banque). La partie intérêts diminue avec le temps (puisque votre dette diminue au fur et à mesure que vous remboursez), et, mécaniquement, la partie remboursement augmente puisque la mensualité est fixe.

Mais cela ne se passe absolument pas ainsi pour les États. Ces derniers empruntent le plus souvent sur les marchés financiers sous forme d’« obligations », un titre qui aura pour valeur, à la date d’échéance, le montant qui est inscrit dessus [6]. Normalement, l’émission du titre est accompagnée de… l’obligation pour l’emprunteur – ici l’État – de verser périodiquement (par exemple chaque année) des intérêts. Ainsi, pour une obligation de 10 000 euros à valeur au 1er décembre 2031 avec un taux d’intérêt fixe de 5 %, l’État paiera 500 euros d’intérêts chaque année et, à la date d’échéance, remboursera 10 000 euros. Au total, il aura remboursé 15 000 euros. Les 500 euros d’intérêts payés chaque année correspondent à ce qu’on appelle le service de la dette.

Mais, si, comme c’est le cas en ce moment, le taux d’intérêt est proche de 0, par exemple de 0,5 %, les intérêts versés annuellement seront de 50 euros, c’est-à-dire que, en fin de compte, l’État aura dû rembourser 10 500 euros, c’est-à-dire bien moins dans les faits que ce qu’il avait emprunté à cause de l’érosion monétaire.

J.-J.F.


Il y a États et États !

La population grecque n’est pas près d’oublier ce qu’a signifié et signifie encore pour elle le remboursement de sa dette : plus d’un tiers de la population est passée sous le seuil de pauvreté.

Tout le raisonnement fait plus haut sur les emprunts d’État valent… quand il est possible d’emprunter à l’échéance pour rembourser la dette. Et à des taux raisonnables. Or, c’est bien connu, on ne prête qu’aux riches. Plus exactement, on prête à des taux de faveur aux riches et à des taux usuraires aux pauvres.

Pour un pays comme la Grèce, la politique de la BCE intervenant pour imposer qu’il ne soit pas fait de différence entre les États de l’UE a, pour une fois, été protectrice puisque la Grèce a elle aussi pu emprunter durant la période récente à des taux voisins de zéro.

Mais aucun organisme n’est intervenu pour alléger les taux imposés aux pays pauvres d’Afrique, d’Asie, ou d’Amérique latine [7]. Or, tandis que les États de la zone Euro lèvent actuellement (août 2021) des emprunts à 0 %, ces taux vont de 4 % pour le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou le Burkina Faso, à 20 % pour l’Angola et même 60 % pour le Zimbabwe, en passant par 9,5 % pour Madagascar ou 8,25 % pour l’Égypte. En Asie ou au Moyen-Orient, les taux vont de – 0,1 % pour le Japon à 10 % pour le Liban, 18 % pour l’Iran et jusqu’à 28 % pour le Yémen. Sur le continent américain, les taux sont de 0,25 % pour les États-Unis ou le Canada, mais de 5 % pour le Mexique, 17 % pour Haïti, 38 % pour l’Argentine et 54,06 % pour le Venezuela !

Pour qu’on comprenne bien ce que représentent ces taux, pour un emprunt d’un milliard fait à cinq ans par le Liban, les seuls intérêts versés au cours de ces cinq années seront d’un demi-milliard. La moitié de la dette… qui reste entière. Si l’Argentine emprunte le même montant d’un milliard, toujours sur cinq ans, les seuls intérêts auront représenté à l’échéance 1,9 milliard, près de deux fois le montant de l’emprunt. Toujours avec la dette initiale restant due [8]. Mais il y a plus. Un pays comme l’Argentine lève ses emprunts avec des clauses de paiement liées au taux de change avec le dollar. Le peso argentin connaissant une dégradation importante face au dollar, la situation créée par les taux d’intérêt élevés est donc aggravée puisqu’il faut toujours davantage de pesos pour rembourser l’équivalent dollars dû, qu’il s’agisse du service de la dette ou du remboursement proprement dit.

J.-J.F.


[1Il n’y a évidemment pas une dette étiquetée dette Covid. On désigne ainsi la dette contractée avec les mesures d’urgence prises lors de la crise sanitaire.

[3Un article publié par un organisme qui joue souvent le rôle de conseiller du gouvernement, l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), publié en octobre dernier, affirme : « le coût pour les finances publiques de la dette n’est pas la dette elle-même mais d’abord les charges d’intérêt sur la dette. Les États sont des agents économiques qui vivent des siècles, voire des millénaires. Si un État veut stabiliser sa dette à 100 et que le taux d’intérêt est 5 %, il devra émettre 100 euros de dette chaque année et payer seulement 5 % d’intérêt : il rembourse 105 chaque année en émettant 100 de dettes et paie 5 euros avec des recettes fiscales. Le coût de la dette pour les finances publiques est donc indéfiniment de 5. Qu’en est-il quand les taux d’intérêt sont nuls. Si le taux d’intérêt est de 0 %, l’État emprunte 100 et doit rembourser 100. Cette dette ne lui coûte donc rien. » https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf...

[4C’est en spéculant sur les différences de capacité présumée de remboursement que les marchés financiers avaient provoqué, après la crise de 2008-2009, ce qui a été appelé la « crise des dettes souveraines », dont on connaît les conséquences désastreuses pour la population qu’elle a eue dans les pays les moins riches d’Europe – Espagne, Portugal et, surtout, Grèce.

[5Pour cela, la BCE pratique des taux « négatifs », ce qui revient à faire payer une sorte de « taxe » sur les dépôts que les banques commerciales possèdent chez elle. Conserver des capitaux sur un compte de la BCE a donc en ce moment un coût pour les banques commerciales, ce qui les incite à sortir les capitaux conservés dans ces dépôts. D’une façon générale, le stockage des liquidités inemployées a un coût et les banques sont donc supposées préférer les prêter, quitte à ce que les taux soient très bas – elles se rattrapent, pour ce qui est des banques de dépôts en tout cas, en gonflant tous les frais bancaires, ce que tout un chacun a pu constater.

[6Les banques commerciales sont d’ailleurs légalement tenues de détenir une partie de leurs actifs en obligations émises par des États comme la France, l’Allemagne, les États-Unis, etc.

[7Le 1er mai 2020, le G20 a décidé « l’initiative de suspension du service de la dette » pour 73 pays pour un montant de 5 milliards de dollars. Cette suspension a pris fin en juin dernier. Cette suspension était assortie de conditions comme éviter de recourir à de nouveaux emprunts (dans la période où les pays du G20 empruntaient, eux, à tour de bras !), contrôler les dépenses, etc. Et, de toute façon, des pays pauvres comme Haïti, le Bangladesh, le Nigeéia ou le Soudan du Sud n’ont pas bénéficié de ce traitement.

[8L’ensemble des taux des emprunts contractés par les différents États dans le monde est accessible à l’adresse : https://fr.tradingeconomics.com/cou...

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