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Des deux côtés de la Manche, la force des travailleurs, c’est la grève !

19 octobre 2022 Article Monde

Alors que les luttes des travailleurs font l’actualité au Royaume-Uni et en France, des salariés du transport de Worker’s Liberty et de l’Étincelle du NPA se sont donné rendez-vous pour échanger sur les expériences militantes et les grèves en cours. Des deux côtés de la Manche, les situations sont bien sûr en partie différentes, et on ne parle pas la même langue. Mais c’est le même esprit de ras-le-bol, voire de revanche, qui anime celles et ceux qui nombreux ont décidé de lutter et, par-delà les frontières, sont la même classe sociale.
Petit panorama de la situation outre-Manche… toute ressemblance avec la France n’étant pas accidentelle !

Un gouvernement détesté

Au Royaume-Uni, Liz Truss a été nommée Première ministre début septembre. Son programme : baisse des impôts pour les plus riches et les entreprises, et démagogie xénophobe contre les réfugiés. Sa ministre de l’Intérieur, Suella Braverman, a déclaré récemment avec le sourire que son « rêve » était de voir « un avion décollant pour le Rwanda », Boris Johnson ayant conclu un accord financier avec ce pays pour y renvoyer les réfugiés illégaux, d’où qu’ils viennent initialement. Rêve en forme cauchemar qui reste pour l’instant heureusement seulement un fantasme de réactionnaires, le premier vol prévu du genre ayant été annulé en juin dernier, et surtout la population britannique étant, selon des sondages, majoritairement favorables à l’accueil des réfugiés.

Ce gouvernement qui veut diviser les travailleurs entre eux est aux petits soins… pour les patrons. Rien pour les besoins réels de la population. Un bouclier tarifaire pour les prix de l’énergie est certes à l’étude par le gouvernement. Mais d’une part, il est prévu largement en dessous de l’augmentation réelle des prix, laissant encore 1000 euros par an d’aggravation des factures – voire plus, si les capitalistes du secteur continuent d’augmenter leurs prix. Et de l’autre, ce bouclier tarifaire ne sera pas une baisse des prix de l’énergie, mais une compensation offerte aux grands groupes par l’État. Par le biais des impôts, ce sont donc bien les économies des travailleurs qui vont passer dans la poche des patrons. Bouclier non, mais coup de poignard oui !

Une bonne partie de la population outre-Manche a décidé de relever la tête et de se battre pour vivre décemment. Des travailleurs, cheminots, postiers, agents municipaux, conducteurs de bus mais aussi avocats se sont mis en grève, comme rarement vu depuis longtemps au Royaume-Uni. La réaction du gouvernement ? Il prévoit une limitation du droit de grève, à l’aide d’un service minimum obligatoire, et le durcissement des conditions qui permettent de partir en grève.

Un gouvernement au service des riches, qui utilise l’inflation comme arme de guerre contre la population, et réquisitionne les grévistes… It rings a bell, (ça nous rappelle quelque chose) comme on dit là-bas !

La petite musique d’une grève rythmée par des organisations syndicales conservatrices

Les journées « carrées » de grève de 24 heures ont certes été beaucoup suivies au Royaume-Uni, notamment dans le secteur du rail. Mais un coup de canon ne fait pas remporter la bataille. Gouvernement et patronat ont plus mal aux oreilles qu’au portefeuille. Et au-delà de l’impact sur la production, si la grève est l’arme des travailleurs, c’est qu’elle leur permet de dégager du temps pour discuter, s’organiser, et agir… difficile en 24 heures !

Dans le transport, c’est la première grève à l’échelle nationale depuis celle de 1994, qui était moins ample. Pour certains, c’est la première grève tout court. Les directions syndicales prennent appui sur ce fait pour justifier leur tactique : il ne faudrait pas épuiser les grévistes : « C’est un marathon, pas un sprint. » Mais on ne gagne pas non plus un marathon en s’arrêtant tous les deux jours. Et en réalité, c’est bien plus démoralisant de perdre des journées de salaire dans le vent que de faire quelques jours de suite gagnants.

Comment ces grèves d’une journée sont-elles vécues par les jeunes grévistes ? D’un côté RMT, un des principaux syndicats du transport est toujours vu plus ou moins comme l’avant-garde. Pourtant, de nouvelles expériences de grèves illimitées et victorieuses, dans des secteurs sans tradition syndicale forte, attirent l’œil. Tout le monde parle des avocats qui ont obtenu 15 % d’augmentation. Des conducteurs de bus (Arriva) ont levé leur grève après une augmentation de 11 % – chiffre qui peut paraître énorme mais est en fait un peu en dessous de l’inflation. Ces augmentations n’auraient pu être arrachées sans le dépassement de la grève « carrée » – phénomène qui tend à se généraliser dans les autres secteurs que le rail.

La nécessité de construire la grève à la base pour peser politiquement

En France comme au Royaume-Uni, les centrales syndicales n’appellent pas traditionnellement à la généralisation des grèves. De plus, les deux plus grosses centrales britanniques du rail, ASLEF et RMT, sont souvent prises dans des bagarres de boutique. Il n’y a donc pas à les attendre pour développer le mouvement et le coordonner.

Mais la grève illimitée n’est pas une fin en soi, car sous la pression des travailleurs, les centrales pourraient bien la déclencher, pour en garder le contrôle. C’est surtout sa reconduction, tous les jours, par des assemblées de grévistes organisées par un comité de grève élu démocratiquement, et coordonnées de piquet en piquet, qui peut permettre aux travailleurs de diriger leur mouvement en fonction de leurs intérêts véritables, et de peser ainsi politiquement.

Au Royaume-Uni, Liz Truss est en difficulté. En plus d’avoir sur le dos les luttes des travailleurs, son budget pro-patronal a été désavoué par la bourgeoisie. Les conditions sont donc en partie réunies pour que les travailleurs jouent un rôle politique en maximisant la pression sur le gouvernement. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une situation de grève générale, ou même de grève reconductible généralisée, il y a un grand chamboulement en cours dans la société britannique, en particulier par l’intervention sur la scène publique de jeunes grévistes du secteur privé. Alors que l’inflation était censée n’être qu’une arme de plus dans la guerre de classe que mène la bourgeoisie britannique, elle a au contraire provoqué un ras-le-bol, une envie d’en découdre et d’aller récupérer ce qui nous est dû. Il faudrait donc, à rebours de la politique conservatrice proposée par les centrales syndicales, attaquer maintenant alors que le gouvernement est faible, par un redoublement des grèves, avec des revendications bien sûr à propos des salaires, mais aussi plus générales et unificatrices.

Travailleurs de tous les pays, unissons-nous !

Gouvernement détesté, syndicats qui n’organisent pas les travailleurs comme il le faudrait, et naissance d’une nouvelle combativité qui bouscule les anciennes règles… toute ressemblance avec ce qui se passe en France n’est pas le fait du hasard. Marx écrivait dans le Manifeste du parti communiste que les travailleurs n’ont pas de patrie, car même s’il y a des particularités nationales, c’est partout la même exploitation du travail par le capital, qui provoque partout aussi des révoltes parmi les travailleurs. Aujourd’hui plus que jamais, et puisque les grandes entreprises aussi sont internationales et capables d’exploiter des travailleurs sur différents continents, il va falloir à ces travailleurs un outil pour s’organiser, et être à l’offensive contre le patronat, sans être limités par des frontières nationales. On n’en est pas encore là, mais la situation matérielle montre que c’est possible, et les efforts militants entre organisations en sont des premières ébauches.

Simon Vries, sur la base de discussions avec des salariés du transport de Workers’ Liberty.


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