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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 118, mars-avril 2018

Comment le néocolonialisme français a créé une frontière meurtrière

23 mars 2018 Convergences Monde

En 2011, le mouvement contre la vie chère, le sous-équipement de l’île a mobilisé les Mahorais pendant un mois et demi avec barrages et grève générale. Depuis janvier 2014, Mayotte est devenue officiellement le 101e département français, mais les problèmes perdurent : les services publics sont sous tension, le taux de chômage serait de 26 % (moyenne nationale : 9 %) et des inégalités criantes (84 % de personnes sous le seuil de pauvreté).

Depuis le 20 février 2018, les manifestations se succèdent : blocage de routes, du port et de la reprise scolaire le 12 mars. Mais cette année, la population est surtout mobilisée contre l’insécurité, la violence sur l’île et l’immigration clandestine.

Mayotte fait face à un drame humain inextricable, conséquence de la politique néocoloniale de la France

L’île de Mayotte qui est demeurée « française », malgré les 26 arrêtés de l’ONU pour l’occupation illégale de ce territoire comorien, n’est qu’à quelques dizaines de kilomètres des autres îles de l’archipel des Comores indépendantes depuis 1975. Toutes partageaient la même culture et la même langue. Mais ces îles sous la coupe de la « Françafrique » ont subi les agissements de mercenaires français (dont le tristement célèbre Bob Denard) sur les dirigeants politiques locaux, entretenant dictatures et misère. [1]

En choisissant de garder Mayotte dans son giron, l’impérialisme français agit pour des raisons géostratégiques : surveillance satellitaire, présence militaire dans l’océan indien, à l’entrée du canal du Mozambique.

Mais pour la population de l’archipel c’est une bombe à retardement qui se met en place. Alors que depuis toujours la population comorienne circulait librement entre les différents îles, en 1995 le gouvernement français a construit une nouvelle frontière, avec force radars et vedettes de gendarmerie, pour couper le bras de mer de 80 kilomètres séparant l’île d’Anjouan de Mayotte : le « visa Balladur-Pasqua » devient une machine à fabriquer des étrangers. Alors que les Anjouanais et les Mahorais partageaient culture et langue, lorsqu’ils ne sont pas parents, l’État français va considérer les uns comme français (même de seconde zone...), et les autres comme des « étrangers ». Même si, comme les autres DOM, Mayotte est marquée par la pauvreté, le chômage, le manque d’infrastructures, elle est malgré tout plus développée que le reste de l’archipel comorien. Ainsi, des Anjouanais entreprennent au risque de leur vie la traversée en kwassa-kwassa, pour atteindre Mayotte, afin d’avoir accès à des soins ou de travailler comme domestique chez des fonctionnaires ou des riches Mahorais, dans les champs ou les chantiers du bâtiment (payés au noir, logeant dans des taudis).

Il y a trente ans, en 1997, 137 000 personnes habitaient à Mayotte, en 2017 c’est 256 000 personnes recensées (près de 40 % des habitants seraient des clandestins).

10 ans d’expulsions... des milliers d’enfants abandonnés

La politique policière y est violente : rafles, détentions dans des conditions indignes. En 2006 des municipalités ont exclu des enfants des écoles, et des véritables chasses à l’homme ont été organisées, mettant à feu des paillotes d’« étrangers » (les « décasages »).

« Les droits de protection des enfants sont bafoués. Ils peuvent être expulsés sans chercher leur filiation et, en 2010, 4 000 ont été abandonnés sur l’île suite à la reconduite à la frontière de leurs parents ! » [2]. En 2017, 20 000 migrants ont été refoulés, l’équivalent de 10% de la population de l’île. Mais entre 3 000 à 6 000 mineurs isolés vivraient dans la rue depuis une dizaine d’année. « Ils s’élèvent tout seuls en bande dans les rues de Mamoudzou, ils vont faire la manche, ils rackettent les gens ou alors ils volent ce qu’ils peuvent » explique Kalathoumi Abdil-Hadi, une journaliste mahoraise. Même entre eux, poursuit-elle, « ils peuvent être très violents. C’est la loi de la rue ».

En juin 2017, la Cimade [3] faisait ce constat : « Les difficultés de l’île sont connues et multiples : problème du foncier, saturation des services publics, chômage, pauvreté, délinquance en col blanc ou de jeunes désœuvrés, manque de formation et de personnes compétentes… C’est l’ensemble des habitants de l’île, qu’ils soient originaires d’ici ou d’ailleurs, qui sont victimes de cette situation, dans laquelle chacun espère avoir une vie meilleure. Aujourd’hui, la politique migratoire menée par l’État français, axée principalement sur la répression, est dans une impasse. Cela fait 10 ans que 20 000 expulsions annuelles sont réalisées, que des parents sont renvoyés en laissant des enfants isolés derrière eux, que la majeure partie revient malgré les dangers de la traversée. Cette politique demeurera vaine tant que le déséquilibre économique dans la région perdurera. »

La Cimade, association membre de la Fédération protestante de France, n’est pas un repaire de gauchistes. Mais tout est dit, même si ça l’est en termes mesurés, de la politique criminelle du gouvernement français.

12 mars 2018, Élise MOUTIER


[1Voir CR novembre 2011 et CR juillet 2009.

[2Comores-France : L’insoutenable légèreté du pouvoir, 3 décembre 2010, Pierre Caminade (survie.org).

[3Comité inter mouvements auprès des évacués, association loi de 1901 de solidarité active et de soutien politique aux migrants, aux réfugiés et aux déplacés, aux demandeurs d’asile et à tous les individus en situation irrégulière.

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