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Chega ! : un trumpisme à la portugaise

29 janvier 2021 Article Monde

La campagne tapageuse d’André Ventura, candidat du nouveau parti d’extrême droite Chega ! (ça suffit !), très relayée dans les médias, a de quoi inquiéter : seul député de sa formation née en 2019, il a surfé sur la crise montante, se présente comme un « antisystème » dans les traces de Trump et a eu le soutien de Marine Le Pen présente au Portugal les 8 et 9 janvier derniers.

Sa campagne a charrié tous les poncifs nationalistes, xénophobes, sexistes et sécuritaires : se présentant comme le candidat des « gens de bien » par opposition aux bénéficiaires des aides sociales, aux « profiteurs » qui ne voudraient pas travailler, il a promis de rendre le pays grand à nouveau (Great again !) – ce qui au Portugal fait référence au « temps béni » de l’empire colonial…

Bien que suivi par des petits partis et groupes suprémacistes ou néo-nazis (PNR, Ergue-te, Portugais d’abord, Nouvel Ordre social…), il a tenu à se distinguer de la dictature salazariste qui a sévi dans le pays jusqu’en 1974 pour ratisser plus large et a fait le ménage de manière musclée dans ses rangs pour être plus présentable. Chega a été jusqu’à organiser des manifestations provocatrices avec des banderoles « le Portugal n’est pas raciste », avec la caution d’un petit neveu de Mobutu (ex-dictateur congolais), Luc Mombito, avec lequel Ventura a étudié au séminaire. Ce qui n’a pas empêché des tenants du parti d’adresser des menaces de mort au leader de SOS racisme Mamadou Ba. Ni à Ventura de déclarer que la députée noire Joacine Katar Moreira, issue d’un petit parti de gauche, Livre ! (Libre !), devrait être renvoyée « chez elle » pour avoir demandé la restitution par le Portugal d’objets d’art africains.

Le discours anti-immigré n’étant pas encore assez porteur, Ventura a fait du dénigrement des Roms son fer de lance (50 000 Portugais sont relégués dans une communauté tzigane mise au ban du monde du travail et des logements salubres, et dont 48 % déclarent avoir souffert de la faim), surfant sur un racisme latent. Il a notamment prôné que les Roms soient enfermés dans des camps, car ils seraient des vecteurs du Covid.

Un « antisystème » pur fruit du système

Mais qui est vraiment André Ventura, 38 ans, catholique anti-avortement, adepte du retrait des ovaires pour les femmes qui avortent et de la castration chimique des pédophiles ? Membre du parti de centre droit PSD jusqu’en 2018 (celui du président actuel), il a été éditorialiste du journal Correio da Manha et commentateur sportif, adepte fervent du club Benfica. Inspecteur du fisc pour l’État portugais, il a récemment pris un congé sans solde pour devenir consultant de la société d’avocats Caiado Guerreiro, experte en évasion fiscale pour investisseurs petits et grands. C’est un ami du vice-président du Benfica, Luis Felipe Vieira, mis en cause pour une dette de 600 000 euros auprès de la banque Novo Banco, après des scandales financiers d’envergure.

Flairant le filon de la montée des idées d’extrême droite, il a monté son propre parti, Chega !, avec d’autres militants du PSD en 2019 et a été élu député de la circonscription de Lisbonne la même année avec 70 000 voix. Il affirme dès aujourd’hui que le PSD devra compter sur lui pour gouverner si le gouvernement socialiste est remplacé. Ce qui est déjà le cas dans la région autonome des Açores.

Pour le financement, Chega jouit aujourd’hui du soutien d’une fondation « philanthropique » montée par un immigré portugais devenu millionnaire en Floride, César Depaço. Celui-ci a réussi l’exploit de devenir consul du Portugal à Palm Coast de 2014 à 2020 après avoir volé des bijoux en Algarve en 1989 et fui le pays avec la police portugaise à ses trousses. Mais il y a prescription… Ce parcours brillant a été décrit dans un reportage sur la formation de Chega ! réalisé par le journaliste Pedro Coelho pour la chaîne portugaise SIC (du groupe de médias Sociedade Independente de Comunicação) peu avant les élections et regardé par 1,7 million de Portugais [1].

Un danger pour les classes populaires

Aujourd’hui Chega compte un demi-million d’électeurs, parmi lesquels d’anciens électeurs du PSD et du CDS (autre parti conservateur discrédité comme le PSD à la suite de l’austérité sévère post-crise de 2008). Il fait ses meilleurs scores dans les régions du centre et du sud du Portugal où se développent des cultures intensives là où existait auparavant une petite et grande bourgeoisie terrienne et traditionaliste. Si les plus riches se bâtissent des fortunes, d’autres y nourrissent certainement du ressentiment au vu des investissements venus d’ailleurs. Mais il semble évident que Chega touche aussi une partie de l’électorat populaire en perte de perspectives et de repères, même si l’électorat communiste et de gauche y reste important (voir article sur les présidentielles au Portugal sur ce site).

Le leader de Chega a clairement menacé « l’extrême gauche » dans certains discours, visant par là le Bloc de gauche et le PCP et déclaré qu’il fallait en finir avec les syndicats. Les femmes n’auraient elles aussi qu’à bien se tenir, il a d’ailleurs évincé de son propre parti un certain nombre d’entre elles qui aspiraient à jouer un rôle plus en vue. Les travailleurs n’ont pas d’autre choix que de se défendre contre les attaques à venir en s’organisant sur leurs propres bases, pour défendre leurs intérêts de classe sans compter sur de tels défenseurs de l’ordre capitaliste si bien ancrés dans le système.

A.H. et M.P.

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