Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 115, novembre 2017

Portugal : à qui profitent les incendies meurtriers ?

7 novembre 2017 Convergences Monde

Cette année 118 personnes ont trouvé la mort dans les incendies qui ont ravagé de vastes zones du pays. Cette situation catastrophique a discrédité le gouvernement actuel dont certains responsables n’ont eu d’autre choix que de dénoncer timidement l’existence d’une véritable « industrie incendiaire » sévissant dans le pays depuis des années. La population qui a perdu logement et travail à cause des incendies attend des solutions.

Au mois de juin, un incendie avait ravagé Pedrogao Grande au centre du Portugal, tuant 65 personnes, sans compter les blessés et des milliers de personnes sans domicile. Puis à nouveau entre le 15 et le 17 octobre, plus de 500 incendies ont ravagé toute la zone centre et bien d’autres au nord, faisant encore 45 victimes et deux disparus. 300 PME et exploitations agricoles ont été détruites ainsi que 9 000 des 11 000 hectares de la plus grande pinède du pays. Les autorités, Protection civile et ministère de l’intérieur – Ministre et Secrétaire d’État viennent d’être limogés – se renvoient la balle, car les dysfonctionnements qui ont provoqué ces désastres sont multiples : budget de l’assainissement des forêts réduit au fil des années, sociétés privées de lutte contre les incendies soupçonnées de payer des incendiaires, système de communication des pompiers géré par un partenariat public-privé notoirement défaillant depuis plus d’une décennie. Même si officiellement c’est une ligne à haute tension qui a causé l’incendie de Pedrogao et l’ouragan Ophélie qui a propagé ceux d’octobre.

La responsabilité de l’État en masque une autre plus profonde : les bénéfices tirés de cette situation par des industriels de la cellulose et de l’aggloméré de bois et leurs intermédiaires sont pointés par quelques journalistes et experts depuis des années. L’omerta règne dans ce domaine car de grands groupes comme la SONAE, l’un des plus grands producteurs mondiaux de matériel de construction à base d’aggloméré de bois, sont largement gagnants dans l’affaire : le bois brûlé est acheté au quart ou au cinquième du prix du bois sain par les intermédiaires aux petits producteurs.

Last but not least : malgré une loi qui l’interdit, des zones brûlées ont été vendues à des bâtisseurs et récemment urbanisées. En 2016, l’ex-secrétaire d’État à l’Intérieur, Jorge Gomes, s’aventurait donc à parler d’une « industrie du feu qui fait gagner de l’argent à beaucoup de monde ».

Des pyromanes professionnels

Depuis la fin des années 1980, ce sont des sociétés privées qui fournissent tout le matériel d’extinction des incendies. D’autres comme la société Everjets pourvoient en avions canadair et hélicoptères. De très forts soupçons pèsent sur celles-ci, qui facturent par exemple 1 500 euros de l’heure pour l’utilisation d’un hélicoptère extincteur. Une discussion est donc engagée entre responsables politiques pour savoir si cette activité doit revenir à l’armée de l’air et à la gendarmerie comme cela se faisait auparavant. L’armée, malgré l’amputation des budgets alloués à cette activité, dispose de pilotes formés et d’avions équipés qui sont cependant cloués au sol, certains en attente de réparation. Cette situation a été dénoncée notamment par le colonel Joao Marquito qui avait publié un article signé sur Facebook en 2016 [1]. Les pompiers, qui ont perdu nombre de leurs camarades, demandent à l’État d’acheter une dizaine de canadairs supplémentaires, ce qui coûterait 200 millions d’euros, c’est-à-dire le budget d’un an de lutte contre les incendies. Mais les gouvernements successifs ont préféré payer rubis sur l’ongle des sociétés en partenariat public-privé, il y en a eu pour un milliard d‘euros ces trois dernières années !

Il est de notoriété publique que des « pyromanes », dont certains sont sous les verrous actuellement, sont de vrais professionnels, allumant les feux dans des endroits stratégiques la nuit. Cependant les enquêtes sont bâclées d’après le journaliste José Gomes Ferreira [2] : les procès se font dans la plus grande discrétion et concluent souvent par la pyromanie maladive des incendiaires inculpés. Les autorités suggèrent aux médias de ne pas ébruiter les affaires pour ne pas en « inspirer d’autres ».

Gabegie au sommet

Le système de communication dédié aux catastrophes et incendies est lui aussi mis en cause, plusieurs pompiers étant morts à cause de ses dysfonctionnements graves : en 2005, année où un million d’hectares avaient brûlé, une enquête avait été ouverte et classée sans suite concernant la société SIRESP, qui a développé le réseau jugé à plusieurs reprises défaillant et ce malgré des largesses budgétaires. Les investisseurs de ce partenariat public-privé, les groupe bancaires Espirito Santo et BPN ainsi que Portugal Telecom, sont depuis quelques années inculpés dans des affaires de corruption, trafic d’influence et ont été démantelés ou rachetés. Les procès en cours impliquent plusieurs responsables politiques dont des proches de l’ancien président de la République, Cavaco Silva. Son Ministre de l’Intérieur de l’époque, Manuel Dias Loureiro, était administrateur du groupe SLN, lié à la BPN et investisseur direct de la SIRESP [3].

L’industrie du bois en cause

Le problème ne date pas d’aujourd’hui, loin s’en faut. Les dégâts engendrés par l’industrie de la cellulose et des matériaux agglomérés sont divers, notamment du fait de l’extension des forêts d’eucalyptus dédiés à cette production. Cette monoculture a pour effet notamment de dessécher les sols en profondeur dans un pays où l’eau est peu disponible.

Mais là où l’affaire se corse, c’est quand les implications des intermédiaires qui vendent le bois des petits producteurs forestiers aux groupes industriels sont mises en lumière dans les récents incendies. Certains (« madeireiros ») ont été incarcérés récemment, soupçonnés d’avoir commandité des incendiaires. La tonne de bois brûlé (tout à fait viable pour l’industrie) se vend à 27 euros au lieu de 36 euros pour le bois sain et le prix ne fait que chuter depuis les incendies monstrueux de 2017 [4]. D’où l’intérêt de mettre la main, à bas prix, sur une nouvelle manne de bois brûlé.

Si cette implication de l’industrie du bois n’est pas nouvelle – elle est même un secret de polichinelle depuis 50 ans – aujourd’hui elle tue impunément et le mécontentement gronde. Sont aussi pointés du doigt des groupes du BTP qui construisent dans des zones ravagées par les flammes malgré une loi l’interdisant, avec la complicité des autorités.

Alors des députés, de droite comme de gauche, dépensent beaucoup de salive à discuter du budget de prévention des feux (rien qu’en 2012, ce budget avait été amputé de 200 millions d’euros) et d’une éventuelle fixation d’un prix minimum du bois par l’État pour endiguer la spéculation incendiaire. Un projet de loi a été déposé le 19 juillet en ce sens à la demande des petits exploitants qui espèrent que le ministère de l’Agriculture collecte le bois mort et en assure la commercialisation. Ce qui signifierait que l’État mettrait encore la main à la poche pour gérer les millions de tonnes de bois brûlé qui moisissent actuellement en raison des cours très bas.

La population touchée par la catastrophe n’a pas grand-chose à attendre de ces palabres. Si quelques dizaines de lampistes ont été mis sous les verrous, les vrais responsables de cette flambée destructrice courent toujours.

29 octobre 2017, Anne HANSEN


Californie : des incendies causées par un système pyromane

Jamais la Californie n’avait connu d’incendies plus meurtriers et plus destructeurs depuis un siècle. 850 millions de mètres carrés ont brûlé, 5 700 infrastructures ont été détruites, plus de 90 000 personnes évacuées, 42 personnes ont perdu la vie, des centaines souffrent suite à l’inhalation de fumées ou d’autres syndromes liés aux incendies, et des milliers ont perdu leur maison ou leur appartement.

Loin d’être de simples calamités naturelles, les conséquences de ces incendies peuvent être expliqués par une série de facteurs politiques, économiques et sociaux, qui ont favorisé la catastrophe.

Plusieurs de ces incendies ont été déclenchés par des court-circuits sur des lignes électriques, alors qu’au moins onze violations des normes de sécurité électrique ont été enregistrées, ces douze derniers mois, de la part de l’entreprise privée en charge du réseau (Pacific Gas & Electric). Certes, ces départs de feu n’auraient pas eu de telles conséquences sans la situation de sécheresse depuis des années, aggravée par le dérèglement climatique. Mais il faut aussi évoquer une politique d’aménagement des terrains autorisant d’immenses accumulations de branchages et d’arbres morts dans les forêts. À quoi il faut également ajouter un déficit d’investissements dans les infrastructures électriques, d’eau et de transport qui, combiné à des décennies de coupes des dépenses dans les services sociaux et d’urgence, ont rendu très difficile de répondre efficacement aux incendies.

Correspondant de San Francisco


[1« L’armée de l’air peut en finir avec l’industrie des incendies » https://sol.sapo.pt/artigo/521774/f....

[2« L’industrie des incendies » par José Gomes Ferreira, 2013 http://www.alegriaeboadisposicao.co....

[3« SIRESP : Les polémiques sur le système de communication qui a failli (encore une fois) » 2017 http://observador.pt/2017/06/18/sir....

[4« Business du bois brulé à Pedrogao », Radio Noticias septembre 2017 https://www.tsf.pt/sociedade/interi....

Mots-clés :

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article