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Brésil : Lula bis...

20 novembre 2006 Monde

Lula a décroché son deuxième mandat, en gagnant haut la main le deuxième tour de l’élection présidentielle brésilienne, avec 60,83 % des voix contre 39,17 % à son adversaire de droite, Geraldo Alckmin. De toute évidence pour une bonne partie des couches populaires, il conserve l’image de l’ancien syndicaliste et ex-métallurgiste de la zone industrielle de Sao Paulo, venu du Nordeste misérable et qui a participé à la construction de l’avant-garde militante contre les profiteurs et la dictature.

Le Parti des travailleurs, le parti de Lula, lui, semble plus loin de cette époque glorieuse et de ses combats d’antan. En pleine crise politique due aux scandales créés par la révélation de la corruption de certains de ses dirigeants, il n’a eu la majorité ni au parlement, ni au sénat. Dans les deux chambres il perd même une dizaine de sièges. Du coup Lula devient encore plus dépendant des autres partis avec qui il a fait alliance et notamment du PMDB (Parti du mouvement démocratique du Brésil), même si une majorité des gouverneurs des Etats (15 sur 27) soutiennent désormais son gouvernement, contrairement à la législature précédente.

Ce second tour a sonné tout de même comme une revanche du premier où Lula était apparu relativement désavoué par ses partisans, avec seulement 48,6 % des voix. D’autant plus que les voix qui lui avaient alors manqué pour atteindre la majorité se sont portées sur la candidate d’extrême gauche, Heloïsa Helena, arrivée en troisième position avec 6,85 % des suffrages et six millions et demi d’électeurs.

Les masses populaires du Brésil, après lui avoir donné une sorte d’avertissement au premier tour, se sont donc résolues, au deuxième, à appuyer le président brésilien sortant. Ce qui ne les empêche pas de voir que derrière son discours, « faire réussir le Brésil », son action a surtout abouti à faire réussir les plus riches. Cela ne signifie pas non plus que les travailleurs aient l’espoir qu’il va changer vraiment leur sort ou la société brésilienne, ni qu’ils soient prêts à lui accorder un chèque en blanc ou un nouveau temps d’observation.

Les privatisations au cœur du débat

Le prédécesseur de Lula au poste de président, Fernando Henrique Cardoso, surnommé FHC, a déclaré au quotidien O Tempo du 11 octobre 2006 : « Lula est à la fois le père des pauvres et la mère des riches ».

En effet, si les travailleurs et les pauvres ne risquaient pas d’avoir des illusions sur Alckmin, les riches, eux, n’étaient pas défavorables à Lula. La liste des soutiens de la grande bourgeoisie que Lula a recueillis au cours de sa campagne électorale en témoigne : l’ancien président José Sarney, l’un des gros entrepreneurs de l’Etat du Para Jader Barbalho, l’ancien président Fernando Henrique Collor, le plus grand producteur de soja du pays Blairo Maggi (qui a bénéficié de l’autorisation du soja transgénique et d’une aide financière massive de 365 millions d’euros, selon Les Echos du 27 octobre) ou encore Antonio Delfim Neto, ancien ministre de l’économie à l’époque de la dictature militaire. Le président de la chambre patronale FIESP, le Medef brésilien, pouvait donc affirmer tranquillement entre les deux tours que « notre candidat sera celui qui obtiendra le plus grand nombre de suffrages (...) » avant de faire la liste des « réformes » voulues par les patrons et pour lesquelles il comptait aussi bien sur Lula que sur Alckmin. Ce à quoi, Lula lui-même, interviewé lors du premier tour de l’élection, répondait en écho : « Lorsqu’on gouverne, on ne fait pas de séparation entre riches et pauvres. »

La campagne du deuxième tour, entre Lula et Alckmin, s’est pourtant jouée en grande partie sur la question des privatisations. Celles-ci, en effet, sont détestées par le peuple brésilien depuis l’opération de vente massive des entreprises d’Etat (133 dont Telebras) réalisée par Fernando Henrique Cardoso. Si celui-ci est toujours l’objet d’une solide haine de la part des classes populaires, c’est que ses privatisations ont consisté à solder les richesses du Brésil au privé, souvent aux capitalistes des pays impérialistes, à des prix incroyablement bas, sans même s’en servir pour combler la dette du pays.

Lula a bénéficié du fait qu’il n’a réalisé durant son mandat aucune privatisation importante. Cela n’en fait pas un adversaire des privatisations. Mais sa méthode est différente de celle de FHC : il y va par étapes et discrètement. Il a effectué de nombreuses privatisations partielles comme celles de Petrobras, Banco di Brasil et Correios (La Poste). Il en a préparé d’autres en faisant voter la loi institutionnalisant les partenariats privé-public. Et il s’est toujours gardé de s’engager à ne pas privatiser. Mais débordé au premier tour sur sa gauche par la candidature d’Heloïsa Helena, il a été contraint de prendre position et, au moins, de dénoncer les privatisations de FHC, ce qu’il n’avait pas fait depuis 2002.

Alckmin était le candidat des partis de droite, PSDB (Parti social-démocrate du Brésil) et PFL (Parti du front libéral), c’est-à-dire justement les deux partis avaient porté Fernando Henrique Cardoso au pouvoir. Lui-même fervent partisan des privatisations il a conduit, comme gouverneur de l’Etat de Sao Paulo, la casse des emplois publics et la privatisation des transports ferroviaires, de l’énergie, de la voirie ou du secteur bancaire. De plus l’équipe électorale du candidat Alckmin a donné, entre les deux tours, des bâtons pour se faire frapper. Le directeur de campagne Marco Aurelio Garcia, cité par le journal Folha de Sao Paulo du 14 octobre, s’affirmait en faveur d’une politique active de privatisations et de suppressions d’emplois publics. L’économiste Yoshiaki Nakano, pressenti pour devenir ministre de l’Economie d’Alckmin, a claironné encore plus fort, entre les deux tours, qu’il allait trouver plus de 21 milliards d’euros pour le budget de l’Etat en relançant les privatisations. Cette déclaration incendiaire a eu un tel impact que Alckmin a dû la démentir publiquement.

C’est ainsi que Alckmin, positionné très à droite, lié à l’Opus Dei et à la grande bourgeoisie, a réussi à redonner à Lula une popularité quelque peu perdue dans les milieux populaires, en contribuant à mettre en évidence sa différence, au moins sur ce point . Il est significatif que le candidat de la droite a reculé entre les deux tours, passant de 41,6 % à 39,2 %.

La mère des riches ?

Lula n’en est pas moins un adversaire des travailleurs et des plus démunis. Un adversaire qui bénéficie même d’atouts dont ne disposait pas Alckmin. Car si les travailleurs ont été les principales victimes de sa politique d’austérité durant son premier mandat, il a toujours, par contre, un soutien parmi les directions des organisations syndicales, associatives et sociales dont ne bénéficiaient pas ses prédécesseurs comme FHC.

Le PT, la centrale syndicale CUT (Centrale unie des travailleurs) et l’organisation des sans-terre, MST, sont parmi les plus importantes organisations issues des luttes des années 1980 et du combat contre la dictature. Lula a transformé une partie des militants sans terre en clients dépendant de l’assistanat de l’Etat. Il a fait des dirigeants de la CUT des défenseurs de l’ordre social quand ce n’est pas des gestionnaires. Nombre de dirigeants syndicalistes de la CUT sont intégrés aux instances gouvernementales ou sont chargés de la gestion des fonds de pension, censés remplacer par une gestion privée la sécurité sociale démantelée. Par exemple, l’un d’eux, Sergio Rosa, est devenu président du fond de pension du Banco do Brasil. Le PT lui-même est de moins en moins un parti militant. Au point que le parti de Lula doit payer, paraît-il, les porteurs de drapeaux ou de pancartes et les distributeurs de tracts comme un quelconque parti bourgeois !

Il n’y a donc pas à s’étonner si au sein de la bourgeoisie, nombre de gens pensent que Lula est le mieux placé pour museler les luttes, les organisations militantes, les syndicats, et, du coup, pour faire passer les contre-réformes dont les classes dirigeantes ont besoin : remise en cause du code du travail, règles de réorganisation des syndicats (retirant leurs droits aux syndicats locaux pour les donner à la bureaucratie), attaques contre la prévoyance sociale, libéralisation des fonds de pension, etc.

Dès le début de son premier mandat, Lula avait annoncé la couleur en choisissant comme vice-président Alencar, grand patron du textile, comme responsable de la banque Meirelles. En quatre ans, Lula a consacré 4 milliards à l’action sociale et 75 milliards rien que pour payer les intérêts de la dette. Le montant des intérêts des obligations d’Etat équivaut à la totalité des revenus de la moitié la plus pauvre de la population. Alors que l’austérité sévit dans le domaine social et que l’on coupe dans les budgets de la santé ou de l’éducation, 23 % du budget de l’Etat servent à payer ces intérêts. 36 % des profits des bénéfices des banques proviennent des obligations sur l’Etat brésilien, c’est-à-dire du service de la dette interne. La hausse des taux d’intérêt garantit aux prêteurs des profits de 15 %. Ceux des cinq plus grandes banques brésiliennes ont atteint le volume record de 18,4 milliards de reals en 2005. Lula a lui-même déclaré à Folha de Sao Paulo le 18/9/2006 que « les riches, les entreprises et les banques ont gagné davantage d’argent que personne d’autre. » Ce n’est pas les trusts brésiliens qui ont pignon sur rue dans le monde entier qui diront le contraire : le pétrolier Pétrobras (dans ce pays pétrolier, le prix d’un litre d’essence vaut 22 fois plus cher qu’au Venezuela), CVRD exportateur de minerai de fer, l’avionneur Embraer ou encore les banquiers et autres trusts de l’agroalimentaire.

L’attaque la plus importante a porté sur les retraites, car le secteur privé est intéressé à mettre en place des fonds de pensions, et la prévoyance sociale, car là aussi les intérêts privés sont à l’affût. Et les dernières décisions du gouvernement Lula confirment cette orientation en faveur des plus riches : augmentation des taux d’intérêts, limitation d’attribution des terres à ceux qui n’en ont pas, aide massive à l’agrobusiness, vente à bas prix de l’énergie électrique au secteur privé...

Immense nation de plus de 180 millions d’habitants, aux dimensions continentales, le Brésil est aujourd’hui le phare du capitalisme en Amérique latine sous l’égide des Etats-Unis. L’entente Bush-Lula tranche d’ailleurs sur les mauvaises relations affichées du président américain avec nombre de chefs d’Etats latino-américains comme Chavez, Castro ou Morales. Le Brésil est aussi un exemple de la concentration des richesses à un pôle et de pauvreté à l’autre, avec des inégalités parmi les plus criantes du monde (10% de la population possèdent 45 % des richesses et 50 % n’en ont que 14 %).

Le père des pauvres ?

Dans un Brésil où plus de 43 millions vivent avec moins d’un dollar par jour, un tiers de la population est sous le seuil de pauvreté et où le chômage a augmenté d’un tiers en quatre ans, on a pu dire que Lula était « l’élu des pauvres », alors qu’Alckmin était le « candidat des élites ». En fait, la campagne du premier tour aurait difficilement pu distinguer les deux candidats. Ce sont les difficultés rencontrées au premier tour, et en particulier la contestation qui s’est portée sur une candidature d’extrême gauche, qui ont contraint Lula à radicaliser un peu son discours et à affirmer qu’il serait le « président de tous les Brésiliens, surtout les plus pauvres » ou que « l’adversaire, maintenant, c’est les inégalités sociales. »

Les commentateurs ont pu certes souligner le vote massif de l’Etat du Nordeste, extrêmement pauvre, en faveur de Lula (plus de 70 % des suffrages) et le vote de l’Etat riche de Sao Paulo pour Alckmin. Mais le relatif échec du président sortant dans les régions les plus industrielles ou les capitales administratives souligne surtout qu’une partie de la classe ouvrière, des employés, des fonctionnaires, des militants sociaux ou des classes moyennes qui étaient lulistes, s’en est détournée. Dans les Etats de Sao Paulo et de Rio Grande del Sur, qui étaient des fiefs du PT, Lula n’a pas obtenu plus d’un tiers des voix.

Autrefois, le Nordeste votait à droite, pour les partis fonctionnant sur le clientélisme. Désormais, le clientélisme est aux mains de Lula. Car l’essentiel des aides « ciblées » sont exactement les mêmes que celles mises en place par FHC. C’est le cas en particulier de la Bolsa-Familia (la moitié de ses bénéficiaires viennent du Nordeste), bourse de la famille (aides à l’achat de la bonbonne de gaz, du lait ou de la nourriture de base) dont bénéficient 40 millions de personnes (sur 180 millions d’habitants). Le maximum est de 25 à 35 euros par mois (moins de trois bouteilles de gaz). C’est très peu, mais c’est souvent la seule rentrée d’argent ou en tout cas la principale. Et il faut être enregistré comme ayant droit. C’est donc la base d’un vaste clientélisme qui permet à Lula de s’attacher les plus pauvres tout en achetant (pour combien de temps ?) le calme social. Mais ce ne sont que des miettes : pour 8 milliards de reals distribués à la Bolsa-familia, il y en a eu 140 transférés de l’Etat au secteur financier. La Bourse des familles a bien moins d’importance que la Bourse (la vraie, celle de la finance) !

Quant au programme « Faim zéro », lancé par Lula, lors de son arrivée au pouvoir, en janvier 2003, le sociologue Chico de Oliveira a pu ironiser : « C’est l’extrême onction. Il sauve l’âme, pas le corps ! »

La réforme agraire aurait dû être la base d’une politique de lutte contre la misère. Elle est enterrée. Trente deux mille propriétaires, possédant chacun plus de 2 000 hectares, détiennent 31,6 % des terres cultivables, bien sûr les meilleures ! Le second plan national de réforme agraire se terminant en 2006 prévoyait un million de familles paysannes ayant reçu une terre. On en est très loin ! En réalité, selon le leader du MST, pourtant lié à Lula, ce dernier a fait accéder à la terre « moins de paysans en deux ans que ne l’avait fait FHC  ». Un plan (dit Sampaio du nom de son auteur) dressé à la demande de Lula au début de son premier mandat prévoyait l’installation, avec des aides, d’un million de familles jusqu’en 2006, après rachat aux propriétaires (pas d’expropriation bien sûr !). Moins d’un cinquième de cet objectif a été réalisé et les terres fournies l’ont été surtout en ponctionnant la forêt amazonienne. Pas touche aux latifundia ! Pas d’expropriations dans le sud et des grands propriétaires du Para ! Par contre la commission pastorale de la terre estime qu’une sorte de contre-réforme a expulsé 176 000 familles des terres qu’elles occupaient. Le gouvernement n’a rien fait pour supprimer le lien entre grands propriétaires, justice et forces de l’ordre. Les assassinats d’occupants de terre n’ont pas diminué et l’impunité des assassins reste la règle. Les responsables d’un massacre de 1996 (19 morts et 70 blessés) n’ont toujours pas été inquiétés. Même l’esclavage qui sévit massivement dans l’Etat de Para, par exemple, n’a pas été sérieusement combattu. José Rainha, leader du Mouvement des sans terre, qui était pourtant un ami de Lula, croupit en prison.

Les milieux populaires les plus pauvres continuent sans doute de considérer Lula comme un des leurs. Mais les illusions et l’enthousiasme suscités lors de sa première élection sont retombés. Il y avait dix fois moins de manifestants dans la rue, cette fois, à l’annonce de la victoire. La mobilisation née de la lutte contre la dictature dans les années 1980, de la lutte contre les patrons d’industrie et de celle contre les grands propriétaire latifundiaires semble, momentanément ou durablement, en grande partie dissipée. C’est là que Lula s’est montré irremplaçable pour les classes possédantes. Bien mieux que n’importe quel homme de droite, il a contribué à démoraliser, détourner ou dévoyer les organisations populaires qui étaient nées dans le cadre de la lutte de masse.

L’alliance électorale de l’extrême gauche

Un « Front de la gauche » constitué des principaux partis qui se disent d’extrême gauche, PSol, PSTU et PCB (un quatrième parti, le PDT, Parti démocratique travailliste, avec lequel le PSol n’avait pas, au départ, exclu de s’allier a été écarté sous la pression du PSTU exigeant que le front ne comprenne aucun « représentant de la bourgeoisie ») a présenté des candidats communs à différents échelons. L’extrême gauche a ainsi réussi à jouer les trouble-fête d’un jeu pourtant bien réglé malgré la faiblesse des moyens organisationnels et médiatiques (une minute pour Heloïsa Helena) dont elle disposait.

En fait c’est surtout grâce à la candidature d’Heloïsa Helena aux présidentielles. La candidate du « Front de la gauche » a en effet reçu plus de 7 % dans l’Etat de Sao Paulo, plus de 17 % dans l’Etat de Rio de Janeiro (son meilleur résultat à comparer aux 29 % d’Alckmin), 5,6 % dans l’Etat de Minas Gerais. Il est à remarquer aussi qu’à Rio de Janeiro, là où le Front de gauche a eu ses meilleurs résultats, l’appel au vote nul au second tour a été réellement suivi : 5,68 % contre 1% nationalement. Et, pour l’élection du gouverneur de l’Etat, le total blancs, nuls et abstentions atteint 32 %, l’équivalent du résultat du candidat arrivé second.

Il y a une grande différence cependant entre les résultats personnels de Heloïsa Helena aux présidentielles et ceux des candidats aux élections de gouverneur ou de sénateur. Si la candidate au présidentielles a recueilli 6,85 % des voix nationalement, les listes du Front de gauche aux législatives n’en ont reçu que 1,25 %. Luciana Genro, une ancienne députée PT démissionnée par le parti de Lula, a retrouvé son siège. Deux autres candidats du Front de gauche ont été élus dans l’Etat de Sao Paulo. Mais deux anciens députés PT qui avaient rejoint le PSol ne l’ont pas été. Et le PSTU n’a eu aucun élu.

Indépendamment des bons ou moins bons résultats, ce Front de la gauche ne va pas sans poser les problèmes habituels de ces sortes d’alliances faites de révolutionnaires, de gens qui balancent entre le réformisme et la révolution... et d’autres qui ont en fait choisi le premier contre la seconde. Car c’est bien cela, cette alliance entre le PSTU [1] qui se veut « parti de la révolution socialiste », le PSol [2] qui affiche vouloir « approfondir la démocratie » et le PCB [3] qui critique une certaine gestion des affaires de la bourgeoisie sans forcément refuser de les gérer un jour.

Le manifeste du Front de gauche avait défini un programme commun : la suspension du paiement de la dette interne et externe, la rupture avec le capital financier et l’impérialisme, la mobilisation contre la révision du code du travail, la suppression des attaques contre la sécurité sociale et la mise en place d’une véritable réforme agraire. La campagne électorale des uns ou des autres n’a pas toujours été conforme à ce programme. Ainsi Heloïsa Helena, avec son candidat vice-président Cesar Benjamin, a mis en avant le développement économique du Brésil fondé sur la baisse des taux d’intérêts. Elle a déclaré que les occupations de terre devaient se faire « uniquement dans le cadre de la loi », ce qui signifiait désavouer toute une partie des organisations de sans terre. Elle a pris des positions personnelles contre l’avortement, en relation avec son engagement personnel de militante catholique.

Ainsi, tandis qu’ « Heloïsa a fait une campagne centrée sur la corruption du gouvernement » comme le relevait le journal Pagina 12 du 15 octobre 2006, le PSTU centrait son intervention sur la lutte sociale. Il a avancé l’idée d’une réforme agraire qui retirerait la terre aux latifundiaires sans indemnisation. Il a affirmé son soutien aux ouvriers de Volkswagen de Sao Bernardo (Etat de Sao Paulo). Il a défendu les nationalisations des hydrocarbures de Bolivie contestées par les trusts pétroliers brésiliens.

Le PSTU n’a donc pas caché ses critiques ou ses désaccords avec la représentante de cette coalition, sans pour autant rompre le front. Cette tactique sera-t-elle payante pour le mouvement révolutionnaire brésilien ? L’histoire nous le dira sans doute bien vite. Mais on peut craindre toutefois que le bilan ne soit pas que positif. En effet, en s’intégrant dans ce front, le PSTU a fait, qu’il le veuille ou non, de tous les candidats présentés par ce front ses propres candidats, y compris des femmes et des hommes dont le passé ou les positions n’offrent aucune garantie qu’ils resteront longtemps dans le camp des travailleurs. Etait-il bien utile de leur apporter cette caution ? S’il était sans doute juste de faire voter pour Heloïsa Helena, par exemple, pour ce qu’elle représentait dans cette élection face à Lula, n’aurait-il pas mieux valu le faire en présentant ses propres raisons et ses propres objectifs, sans les mélanger, même un tout petit peu, avec ceux bien différents d’autres partisans de la même Heloïsa Helena ?

Certes, pour le deuxième tour, la prise de position du PSTU pour le vote nul a été suivie par le PSol : « Nous ne pouvons adopter une autre position que celle de dénoncer les candidatures d’Alckmin et de Lula comme des appuis à un modèle politique, économique et social injuste, dont l’une des facettes est la corruption généralisée (...) modèle qui maintiendra des millions de Brésiliens dans la misère et la dépendance (...) Aussi bien Lula qu’Alckmin sont les deux facettes d’une même médaille (...) par conséquent nous disons au peuple brésilien, votez pour qui vous voulez ou votez blanc ou nul mais n’ayez aucune illusion que l’un des deux représentera les intérêts du peuple. »

Mais si la direction du PSol a appelé finalement au vote nul, plusieurs de ses dirigeants se sont démarqués et ont appelé à voter Lula, comme le député Chico Alencar. Le candidat à la vice-présidence César Benjamin choisi par Heloïsa Helena (malgré le désaccord du PSTU qui proposait Zé Maria, un leader ouvrier connu), qui défendait l’option d’un dialogue avec Lula, en a profité pour quitter le PSol. Quant au PCB, il a appelé à voter Lula au deuxième tour.

Si certains des hommes et des groupes composant le front ont renié ou édulcoré leur opposition à Lula dès le lendemain du premier tour des élections, on peut se demander ce qu’ils feront face aux problèmes, autrement importants, qui vont immanquablement se poser au mouvement ouvrier et au mouvement révolutionnaire brésilien durant les prochaines quatre années de mandature de Lula !

Une classe ouvrière sur le qui vive ?

Dès l’élection terminée, Lula a annoncé qu’il offrait à tous les partis, et pas seulement au PMDB avec lequel il a fait campagne et gouverne déjà, de participer à sa majorité gouvernementale. Ça promet ! Comme promet l’engagement de payer la dette extérieure et de suivre les accords budgétaires négociés avec le FMI !

Aux manifestants qui acclamaient son élection, il a déclaré : « On ne peut dépenser plus que ce que l’on gagne. Malgré les revendications de mes compagnons syndicalistes, on ne pourra donner aux gens que ce que permet la responsabilité. » Voilà qui n’est guère rassurant non plus pour le monde du travail lorsqu’on sait que lors de son premier mandat, Lula n’a repoussé la réforme du code du travail visant à supprimer le treizième mois, réduire le mois de vacances et les indemnités de licenciement ou assouplir les mécanismes d’embauche, que pour éviter d’attaquer toutes les couches populaires en même temps et sur tout.

Heureusement, beaucoup de travailleurs qui ont donc voté Lula au deuxième tour l’ont fait sans illusion, pour voter contre une droite trop arrogante. Cela ne veut pas dire qu’ils attendent ou comptent sur lui pour régler les problèmes.

Ainsi les sans terre ne se contentent pas d’attendre les mesures de Lula. Le MST (dont la direction a appelé à voter Lula au deuxième tour, alors qu’elle ne l’avait pas fait au premier) prévoit déjà une marche pour la terre qui doit débuter le 17 avril et arriver en mai à Brasilia. Or bien des courants du mouvement des sans terre vont beaucoup plus loin que le MST, ne craignant pas de contester le gouvernement et sa politique.

Par ailleurs il y a une agitation, principalement sur les salaires, dans plusieurs secteurs : parmi les employés fédéraux et municipaux, les postiers (qui ont dénoncé une perte de salaire de 45 % de 1994 à 2005), à General Motors de Sao José dos Campos (Etat de Sao Paulo), les employés de banque.

La lutte des travailleurs de Volkswagen contre les 1 300 licenciements programmés dans l’usine de Sao Bernardo, alors que les bénéfices de Volkswagen sont en hausse de 53,2 % en un an, a aussi interféré dans la campagne électorale. Le ministre du travail, Luiz Marinho, dirigeant de la CUT et ex salarié de Volkswagen, a déclaré : « Le gouvernement ne peut pas y faire grand-chose. » La direction du syndicat des métallurgistes a manœuvré pour briser la grève. Puis mis en minorité dans des assemblées de grévistes, elle a changé de tactique et divisé la grève « secteur par secteur ». Mais une opposition syndicale à la direction de la CUT a mené la contestation, remettant en cause l’accord syndicat-direction et avançant d’autres revendications : pas de licenciement, réduction de la journée de travail sans réduction de salaire, et que les actionnaires prennent sur leurs bénéfices !

Depuis un an ou deux, à l’initiative de plusieurs syndicats, notamment de fonctionnaires, et avec l’aide de militants d’extrême gauche, en particulier du PSTU, une nouvelle centrale appelée Conlutas (Coordination des luttes) a été mise en place en opposition à la CUT. Le congrès de Conlutas qui s’est réuni en août dernier a été jugé comme un succès par les syndicats et organisations présentes. Nombre de groupes d’extrême gauche, critiques jusque-là de cette initiative du PSTU, y ont participé, comme le PSol. Et depuis, Conlutas semble avoir développé son influence dans un certain nombre de secteurs, des métallos de Volta Ronde (Rio de Janeiro) au mineurs de Vale do Rio Doce (Minas Gerais) en passant par les enseignants de Rio de Janeiro ou les syndicats des pétroliers, sans compter des organisations de sans terre et d’étudiants qui ont elles aussi adhéré à Conlutas.

Le bras de fer entre Lula qui, n’en doutons pas, va maintenant tenter de mener la politique anti-sociale réclamée par le patronat et l’impérialisme, et la classe ouvrière brésilienne est inévitable. La combativité n’est pas revenue au niveau de ce qu’elle a été une ou deux décennies en arrière, mais elle ne semble pas nulle non plus. La partie n’est pas terminée, une partie dans laquelle les révolutionnaires ont un rôle à jouer et un crédit à gagner, et d’une toute autre importance que ceux joués ou gagnés dans les récentes élections.

10 novembre 2006


[1Le PSTU, Parti socialiste des travailleurs unifié, fondé en 1994, est une organisation trotskyste qui se revendique de l’héritage de la révolution d’octobre et se donne pour but le pouvoir aux travailleurs. Membre de la LIT, moréniste, il veut reconstruire une organisation révolutionnaire internationale, dans la continuité de la IVe internationale de Trotsky

[2Le PSol, parti du socialisme et de la liberté, a été fondé par Heloïsa Helena, alors sénatrice du PT, et les députés exclus de ce parti en 2003 pour avoir refusé de voter la réforme gouvernementale remettant en cause les retraites des fonctionnaires. Des militants et groupes révolutionnaires l’ont rejoint et une large fraction de la section brésilienne du Secrétariat unifié de la IVe Internationale l’anime. Mais il ne vise pas explicitement à la construction d’un parti révolutionnaire ni à la révolution. Son but est de reconstruire un PT à l’image de ce que celui-ci était à ses débuts.

[3Le PCB est le parti communiste brésilien, parti des ex-staliniens.

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