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Aperçus sur la lutte des classes en France en temps de pandémie mondiale

Maintenant que la vie semble reprendre son cours « normal », (ou plutôt « anormal », comme disent bien des travailleurs), une nouvelle offensive généralisée s’engage contre le monde du travail. Les patrons, qui n’ont pas attendu le déconfinement pour se débarrasser des intérimaires, annoncent une première avalanche de licenciements. Loin de s’y opposer, le gouvernement Macron entend appuyer cette attaque par une série d’atteintes aux droits des salariés, voire jouer les chefs d’orchestre. Mais loin de mener à la résignation, le déconfinement a été marqué par des explosions de colères : celle des jeunes face à la police (suite au meurtre de George Floyd), celle du personnel hospitalier face au gouvernement, et les premières réactions des travailleurs à la vague de licenciements.

I – La pandémie, entre révélation et accélération des inégalités sociales

Le 13 mars dernier, Macron décrétait le confinement contre le Covid-19. Il pouvait alors croire qu’il bénéficiait d’une pause. Après presque une année de mobilisations hebdomadaires des Gilets jaunes, puis un hiver de grève contre la réforme des retraites, l’urgence sanitaire gelait toute possibilité de contestation. Elle le mettait en position de sommer son opposition parlementaire de le soutenir au nom d’une « union sacrée » contre l’épidémie. Tout l’éventail politique institutionnel, de gauche comme de droite, votait au Parlement comme un seul homme une série de mesures d’exception, et des aides massives aux grandes entreprises. Par la suite, les partis parlementaires de gauche – le Parti socialiste, le Parti communiste et cet autre parti politique réformiste qu’est la France insoumise –, tous dans l’opposition, se sont dissociés du gouvernement, à mesure que sa gestion de la crise sanitaire le rendait à nouveau impopulaire, mais seulement sur le terrain des critiques politiciennes, jamais pour dénoncer les aides au patronat.

Le gouvernement français se targue aujourd’hui d’avoir bien géré la pandémie. Ses dirigeants ont certes été moins pires que Trump ou Bolsonaro. Cependant, loin de mettre tous les moyens pour protéger la population, il s’est contenté de mettre temporairement et partiellement l’économie en pause. Surtout, l’hécatombe des 30 000 morts du Covid-19 est à mettre au compte de la politique menée dans le système de santé depuis plusieurs décennies : fermeture de lits, d’hôpitaux, diminution d’effectifs, gestion managériale des hôpitaux, politique que Macron a poursuivie méthodiquement depuis 2017. Avec pour résultat que la France comptait de l’ordre de 7 000 places en réanimation, d’après le directeur général de la Santé... contre 20 000 en Allemagne !

Une majorité de la population a pris conscience de tout cela – pour combien de temps ? C’est une autre question… Aussi, c’est spontanément que les applaudissements ont commencé à résonner tous les soirs à 20 heures pour encourager les hospitaliers. Le gouvernement s’est efforcé de capter cette solidarité, souvent platonique, pour mieux se dispenser de donner autre chose que des médailles à « nos héros ». Mais ici et là des banderoles disant tout autre chose ont fleuri sur les balcons. À tel point que la police est intervenue pour en faire décrocher certaines qui dénonçaient clairement les responsabilités gouvernementales.

Le gouvernement avait du reste prévu initialement de ne fermer que les écoles, certains services publics et magasins, et les lieux de loisirs. À La Poste et dans les entreprises de logistique ou dans la métallurgie, ce sont des travailleurs craignant pour leur santé, leur vie et celles de leurs proches qui ont contraint les patrons à lever le pied sur la production. Ils l’ont fait en débrayant, en faisant valoir leur droit de retrait [1], mais aussi, quand ils ne se sentaient pas de taille à défier leur patron, en obtenant un arrêt de travail médical ou en prenant des congés au titre de la garde des enfants. Le clivage entre des cadres autorisés à télé-travailler, parfois plusieurs semaines avant le confinement décrété par Macron, et des agents d’exécution contraints de prendre des risques, est devenu proprement insupportable aux yeux de ces derniers, et parfois même au-delà. Dans le bâtiment, nombre de petits patrons ont mis les chantiers à l’arrêt dès que le gouvernement a commencé à parler d’indemniser le chômage technique. Ils n’avaient pas plus envie que leurs salariés d’être contaminés au contact des clients ou des fournisseurs.

Seuls le gouvernement et le Medef, syndicat des patrons de grandes entreprises, insistaient au contraire sur la nécessité de continuer à livrer envers et contre tout la « bataille de la production »… depuis le confortable confinement de leurs villas ou des palais de la république.

De fait, comme partout dans le monde, le confinement a été vécu de manière diamétralement opposée selon que l’on était entassé dans un appartement exigu, mal insonorisé, voire insalubre, ou une maison secondaire dans une campagne verdoyante, ou même seulement un pavillon morne, mais disposant d’un bout de jardin.

II – L’État au secours du capital

En avril, le taux d’utilisation des capacités industrielles a, selon la Banque de France, chuté à 47 %. La réouverture de nombreuses usines en mai ne l’a fait remonter qu’à 61 %. Aujourd’hui, le déconfinement est quasiment général en France. Les cinémas et les casinos sont à nouveau autorisés à ouvrir depuis le 22 juin. Les stades devraient suivre à la mi-juillet. Les limitations de fréquentation des crèches et des écoles sont levées. Seules les boîtes de nuit, les foires et salons et les festivals restent fermés, au moins jusqu’à septembre. Pour autant, l’activité économique reste inférieure de 12 % à ce qu’elle était avant l’épidémie.

Beaucoup de petits commerces, café et restaurants, petites entreprises et indépendants du tourisme et de la culture, peu soutenus par les plans d’aide gouvernementaux, pourraient disparaître, ou se faire absorber par plus gros qu’eux – ce qui est parfois le prélude à la même chose. D’autant que même si les banques se sont vu accorder des garanties sur leurs prêts par l’État, elles préfèrent réserver ces prêts pour leurs clients les plus gros et les plus sûrs. Les éventuels petits capitalistes bénéficiaires de prêts garantis devront de toute façon verser une plus grande part de leurs bénéfices aux banques. La petite bourgeoisie est menacée d’une sérieuse baisse de ses revenus. Sa partie la plus cossue risque surtout de se voir éjecter du marché, ses salariés, après le chômage temporaire du confinement, étant menacés du chômage tout court. On s’inquiète déjà de la hausse des demandes de Revenu de Solidarité Active [2], notamment de la part d’auto-entrepreneurs coulés par la crise – mais il s’agit là de travailleurs précaires déguisés que les illusions d’un statut trompeur avaient fait sortir des chiffres du chômage.

Pendant le confinement, l’État a assuré, tant au moyen de ses fonds propres que des caisses de chômage, l’indemnisation du chômage partiel à hauteur de 84 % du salaire net. Cette possibilité existait en France avant l’épidémie mais, là, tout était payé par l’État et les patrons ont eu pas mal de latitude pour y recourir massivement sans que cela ne leur coûte rien, y compris ceux qui sont assis sur un confortable stock de liquidités. Cela a certes évité à 13 millions de travailleurs une plongée brutale dans la misère. Mais d’une part, l’amputation de 16 % des revenus n’a pas été indolore pour tous les salariés : qui économise une telle part de son revenu tous les mois ? D’autre part, les caisses de la Sécurité sociale ont encaissé un déficit de 57 milliards pour cette année, soit plus de 10 % de son budget, principalement dû au dispositif des arrêts de travail pour garde d’enfants, là aussi d’autant plus généreusement ouvert que les patrons n’avaient rien à débourser. En définitive, ce sont bien les salariés qui paieront la note ultérieurement par la hausse de leurs impôts ou la dégradation des services publics.

Surtout, 500 000 emplois ont disparu dans les deux premières semaines de mars, dont deux tiers occupés par des intérimaires. Le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, estimait il y a peu à 800 000 les emplois menacés de disparition dans les prochains mois. De fait, les plans de licenciements se multiplient. Nombre d’entre eux étaient cependant déjà en cours d’élaboration, voire finalisés, avant l’explosion de l’épidémie en mars. Ainsi, la chaîne de magasins d’ameublement Conforama, ne parvenant à obtenir des banques un prêt garanti par l’État, s’est résolue à se laisser racheter par son principal concurrent, But. La première action du nouveau patron sera de financer le plan social acté il y a un an pour éjecter 1 500 des 8 000 salariés de Conforama. Le nouveau PDG de Renault, Jean-Dominique Senard, avait décidé dès février de supprimer 4 600 postes et fermer 4 sites en France. Il accuse d’ailleurs moins le Covid-19 que la stratégie industrielle de son prédécesseur Carlos Ghosn.

Dans l’attente du redémarrage des échanges internationaux et d’une relance de l’économie, les capitalistes se réorganisent pour être le plus compétitifs possible. Les 5 milliards de prêts obtenus par Renault doivent servir à financer les licenciements, mais aussi s’équiper pour produire une part croissante de voitures électriques. Tout en réaménageant ses plans de vol et en préparant 8 000 suppressions d’emplois, la compagnie aérienne Air France liquide avec deux ans d’avance ses avions A380, dont la rentabilité est jugée insuffisante, au bénéfice d’appareils plus récents et moins consommateurs en carburant, tandis que le constructeur d’avion Airbus supprime 15 000 emplois en attendant d’y voir plus clair dans le redémarrage du transport aérien. Ainsi la pandémie participe d’un rebattement des cartes général entre les divers acteurs de l’économie capitaliste, pour prendre le virage vers les profits « verts » pour les uns ou vers une phase de concentration des capitaux éliminant les « canards boîteux » du secteur pour les autres, ou les deux à la fois.

Le gouvernement accompagne cette restructuration de grande ampleur en mettant sur la table au total pas loin de 500 milliards d’euros, entre aides directes et garanties de prêts bancaires. C’est un plan bien supérieur à celui qui avait suivi la crise des subprimes en 2008-2009. Le 14 juin dernier, dans un discours aux accents martiaux, Macron a exhorté à « travailler davantage »… alors même que les plans de licenciements et de suppressions de poste se multiplient. C’est surtout l’annonce d’une remise en cause de la réglementation française du temps de travail. Déjà, les patrons de certains secteurs ont été autorisés, au titre du rattrapage des profits perdus, à faire travailler les salariés jusqu’à 60 heures par semaine et à réduire le nombre de jours de congés. Et ils s’attaquent aux salaires, entre autres par le biais des Accords de performance collective [3] qui se multiplient. À l’instar de tous les travailleurs d’Europe, ceux de France devraient méditer la manière dont les Grecs paient depuis 2011 le prix léonin de l’austérité capitaliste. Les dirigeants français pourraient bien être tentés de s’inspirer de cette « expérience »… Mais la « remise à plat » des droits des travailleurs participe à la restructuration générale des entreprises capitalistes pour qu’elles soient dans la meilleure situation possible quand l’économie repartira et qu’il leur faudra se battre pour se partager les marchés.

III – Le déconfinement des luttes : ni explosion, ni résignation

À partir du 11 mai, le déconfinement s’est mis peu à peu en place. Son caractère progressif et la crainte d’une reprise de l’épidémie ont gêné les premières manifestations. Dans les EHPAD [4] et les hôpitaux, les salariés étaient épuisés. Ailleurs, c’est l’inquiétude de voir son entreprise et donc son emploi menacés qui dominait. Mais la colère est toujours là, perceptible dans les discussions avec collègues, les proches, les voisins. En témoignent les réactions à l’annonce des licenciements chez Renault. Certes, elles ne sont pas encore de nature à faire reculer la direction. Mais cela faisait bien longtemps qu’on n’avait pas vu une usine se mettre immédiatement en grève une semaine d’affilée à l’annonce de sa fermeture, comme aux Fonderies de Bretagne, filiale un temps externalisée et dont les salariés s’étaient battus pour réintégrer le groupe Renault. Leur grève a contraint la direction à faire mine de reculer. Pour mieux sauter ? L’avenir le dira. Car à l’usine de Maubeuge (dans le nord du pays), menacée de voir sa charge de travail transférée dans un autre site, la grève a éclaté quelques jours plus tard, avant qu’une manifestation ne rassemble plus de 5 000 personnes – une réussite, car l’usine compte 2 100 salariés, intérimaires compris : l’annonce de sa fermeture a soulevé l’émoi dans la ville et au-delà – le samedi 30 mai, avec la présence de délégations d’ouvriers d’usines de la région. Ceux de Choisy-le-Roi, en banlieue parisienne, en ont fait autant la semaine suivante, à leur échelle plus modeste (400 salariés, un millier de manifestants le samedi 6 juin).

Les hospitaliers ont de leur côté multiplié les rassemblements devant leurs établissements. La région parisienne s’est davantage fait voir et entendre, sans doute parce qu’elle a été plus touchée par l’épidémie que bien d’autres régions. Ailleurs, la colère s’est exprimée de manière plus disparate. En revanche, la journée nationale de mobilisation des hôpitaux du 16 juin a été presque partout un succès, tant par la taille des cortèges que par la proportion de soignants en leur sein. Cela faisait longtemps qu’ils n’avaient pas battu le pavé aussi nombreux, plusieurs dizaines de milliers dans toute la France.

Pour l’instant, les syndicats ne sont pas débordés par la colère des travailleurs et tentent d’enfermer les travailleurs dans des politiques sans issue. À Renault, la CGT se limite à proposer un projet industriel alternatif à celui de la direction. Des ingénieurs membres du syndicat se veulent meilleurs gestionnaires capitalistes que leur patron et vont jusqu’à proposer un nouveau modèle de voiture « populaire » qui assurerait le maintien des emplois… et les profits de Renault ! La direction a balayé du revers de la main ces « conseils » dont elle n’a pas besoin : encore une fois, elle ignore quels seront les contours du marché de demain, d’autant qu’elle est bien placée pour savoir que les classes populaires (destinataires de la trouvaille des directions syndicales) risquent de manquer de moyens de se payer une nouvelle voiture, quand bien même elle serait « populaire » !

Dans la Santé, les syndicats se sont contentés d’utiliser le succès des manifestations du 16 juin pour tenter de peser plus fort sur les arbitrages de la négociation ouverte avec le gouvernement début juin et qui doit se prolonger jusqu’à mi-juillet. Les représentants de toutes les catégories du personnel hospitalier, jusqu’au corps médical, sont censés trouver la pierre philosophale : liquider la grande misère des hôpitaux… par la poursuite des économies budgétaires ! Le chiffre de 6 milliards d’euros lâché par le ministre après la mobilisation du 16 juin, destiné à l’ensemble des établissements de santé publiques et privés, y compris les EHPAD, s’avère déjà un trompe-l’œil. Un dirigeant CGT a d’ailleurs évalué à 32 milliards le montant nécessaire, ne serait-ce que pour augmenter de 300 euros net mensuels tous les salaires, comme le revendiquent les hospitaliers qui luttent depuis plus d’un an. Cela dit, pour l’instant, les dirigeants des confédérations syndicales continuent à jouer le jeu du dialogue. Y compris au sein du syndicat Sud, le seul à avoir quitté les négociations en claquant la porte, on discute… d’y revenir.

IV – L’irruption de la question des violences et du racisme policiers

Le mardi 2 juin, l’onde de choc internationale consécutive à l’assassinat de George Floyd parvenait en France. Plus de 20 000 personnes – des jeunes de toutes origines, dont c’était souvent la première manifestation – créaient la surprise en répondant à l’appel à descendre dans la rue lancé par des collectifs de soutien aux familles de victimes de la police, au premier rang desquels celle d’Adama Traoré. Loin de se cantonner à la capitale et à ses nombreuses banlieues populaires, la mobilisation contre le racisme et les violences policières a essaimé dans toute la France, jusqu’à des villes de moins de 10 000 habitants. Aujourd’hui, quatre semaines plus tard, cette mobilisation est à l’arrêt – mais tout le pays semble avoir basculé dans une ambiance « vacances » –, sans qu’on sache quand elle reprendra, ni si elle reprendra. Mais, au passage, comme dans les autres mouvements en fait, l’encadrement traditionnel par les organisations de la social-démocratie s’est révélé totalement dépassé. Lorsque SOS-racisme, l’organisation pilotée par des cadres du Parti socialiste qui, depuis longtemps, avait la main sur la lutte contre ce fléau, a appelé à son tour à un rassemblement à Paris et dans plusieurs grandes villes, malgré le ralliement de toute la gauche réformiste, syndicats inclus, a ce rendez-vous, la jeunesse l’a snobé. Il est vrai que SOS-racisme s’est montrée réticente à dénoncer les ravages du racisme dans la police par souci de préserver l’ordre « républicain » et a ignoré toutes ces dernières années le combat des familles de victimes. À Paris, sa mobilisation a à grand peine compté 2 400 personnes, dix fois moins que celui de la famille d’Adama Traoré la semaine précédente.

La police française est gangrenée par le racisme. Plusieurs scandales attestant l’influence de l’extrême-droite en son sein ou la violence ordinaire des patrouilles maintenant l’ordre social dans les quartiers pauvres ont éclaté. La presse a par exemple révélé l’existence d’un groupe privé Facebook comptant 8 000 membres, exclusivement composé de policiers, échangeant propos xénophobes et racistes. Le ministre de l’Intérieur Castaner s’est vu contraint de reconnaître l’existence des violences policières qu’il niait jusque là, et de concéder l’abandon de la technique d’arrestation dite « clé d’étranglement », mise en cause dans plusieurs affaires.

Il a fait volte-face en 48 heures devant la riposte organisée par des syndicats de flics et les réseaux d’extrême droite implantés dans la police. Ils ont refusé que Castaner semble mettre en cause leur impunité. En fait, ils ont profité de la situation pour renforcer leur position en obtenant l’appui de Macron, qui s’est positionné dans un récent discours télévisé sur la même longueur d’onde que l’extrême-droite et le Rassemblement national de Le Pen, dénonçant les jeunes qui manifestaient contre les violences policières plutôt que les violences elles-mêmes. Le rétropédalage de Castaner constitue pour cette extrême droite un incontestable succès qui ne peut que renforcer la brutalité des flics dès lors qu’ils interviennent dans des quartiers populaires.

En fait, le pouvoir ne peut se passer de son bras armé. Dernière démonstration en date : l’interpellation brutale (avec placage au sol) d’une cadre hospitalière qui, poussée à bout par l’encadrement policier et les lancers de gaz lacrymogènes de la manif du 16 juin, avait jeté des cailloux et adressé des injures aux flics.

V – Quelles interventions possibles pour les révolutionnaires ?

Le confinement a agi comme un révélateur des inégalités. Ce n’est pas un hasard si c’est en en sortant que des dizaines de milliers de jeunes issus de l’immigration se révoltent contre un arbitraire policier qui ne date pas d’hier. Il est impossible de dire si un mouvement durable est en train de mûrir, d’autant que l’extrême-gauche est coupée de cette jeunesse d’origine immigrée et d’une façon générale, de la jeunesse des cités ouvrières. Mais tout indique qu’une fraction de la jeune génération a pris conscience de la nécessité de lutter contre le racisme. Elle n’en est sans doute qu’aux débuts de sa politisation.

La gauche réformiste n’a rien à offrir à la jeunesse, sinon la canalisation de sa colère vers des impasses « républicaines ». De leur côté, face à la vague de licenciements et de fermetures de sites, les directions syndicales ne jurent que par la défense de « l’industrie française », voire la relocalisation, ce qui signifie rien d’autre qu’un appel au transfert du chômage hors de nos frontières par le rapatriement en France des usines turques et roumaines, pour prendre l’exemple de Renault. Loin de défendre les travailleurs, elles sont prêtes à aider le patronat à leur faire avaler tous les sacrifices (salaire, temps de travail, etc.), si on leur donne l’occasion de prétendre que des emplois ont été sauvés. Elles ont en fait déjà commencé à enfiler leur tenue de pompier des incendies sociaux.

Dans l’industrie, automobile notamment, aucun noyau militant n’a pour l’instant réussi à rendre visible et crédible une fédération des luttes pour dépasser la défense des emplois usine par usine. Il s’agit d’un secteur où les militants révolutionnaires – de Lutte Ouvrière ou du NPA – occupent des positions non négligeables, dirigeant ou jouant un rôle majeur dans les syndicats CGT de plusieurs grandes usines : à Renault, dans les usines de Flins, de Cléon ; à PSA, dans les usines de Sochaux, de Mulhouse, de Poissy. Sans parler des Fonderies du Poitou, et d’autres entreprises liées à l’Automobile.

Impossible, donc, de se retrancher derrière « l’inaction » des appareils syndicaux ! La présence de militants révolutionnaires dans ces différentes usines ne suffit évidemment pas à déclencher ces luttes. Mais il leur confère une certaine responsabilité dans la préparation de la nécessaire riposte aux plans patronaux.

Dans la confusion d’annonces volontairement obscures, partielles, voire contradictoires pour dérouter la colère qui risque de se propager, il n’est pas facile pour les équipes militantes de mobiliser. Tous les sites ont eu pourtant leurs mobilisations locales plus ou moins suivies (de très grosses AG et manifestations à Maubeuge et au Fonderies de Bretagne, manifestation à Choisy, débrayages à Flins, rassemblement à Lardy, etc.).

Pour le moment, les équipes militantes en sont essentiellement à faire de la propagande. Il s’agit toutefois d’affirmer que les travailleurs n’ont pas de « solution industrielle » à proposer au capitalisme français, contrairement à ce qu’avancent tous les syndicats de Renault.

Contre les projets des patrons de Renault (épaulés par toutes les structures juridiques, financières, répressives de l’appareil d’État), il s’agit bien sûr de mettre en avant des mesures de sauvegarde non seulement des salariés de Renault, mais de l’ensemble du monde du travail :

  • Partage du travail entre tous avec maintien du salaire,
  • Interdiction des licenciements (quelles que soient leurs formes),
  • Embauches définitives des précaires (intérimaires, CDD [5], prestataires, etc.),
  • Contrôle des comptes des entreprises.

Loin d’en rester à la défense entreprise par entreprise, à la recherche de solutions locales, toutes plus illusoires les unes que les autres, ou à des appels à l’État ou aux pouvoirs publics, c’est à l’ensemble des travailleurs que ceux qui se retrouvent directement acculés à la lutte pour leur emplois peuvent s’adresser. D’autant que les travailleurs de l’automobile ne sont pas les seuls touchés par les licenciements – il suffit de jeter un œil du côté de l’aéronautique…

Bien qu’apparaissant distincte aux yeux de nombreux travailleurs – à commencer par les intéressés – de celle des travailleurs menacés de licenciement, la situation dans la santé illustre aussi les possibilités d’une politique révolutionnaire face aux difficultés de la situation. Même s’il n’y a pas de raz-de-marée, la poussée d’en-bas déborde un peu partout sans pour autant offrir une réelle issue.

Cette situation n’est pas nouvelle. Il y a encore quelques mois, les mobilisations dans le cadre des grèves des urgences étaient parties de personnels non syndiqués mais ultra-actifs. Ceux-ci ont remis au goût du jour des formes d’organisation autonomes par rapport aux syndicats, des revendications offensives sur les salaires et une attitude impertinente vis-à-vis du pouvoir. Durant la pandémie, une volonté de ne pas contester s’est exprimée. Le 16 juin, les agents hospitaliers sont souvent sortis dans la rue indépendamment des tracts et affiches. La mauvaise volonté des directions syndicales et médicales a fait d’une date annoncée six semaines à l’avance une mobilisation largement spontanée dans de nombreux endroits. Dans la perspective d’une jonction avec les autres secteurs en lutte, même si elle n’est pas acquise aujourd’hui dans les consciences, il s’agirait de viser en priorité à faire émerger des structures représentatives des mobilisations hospitalières, des structures qui pourraient mener jusqu’au bout le combat des hospitaliers et jouer un rôle déterminant dans la coordination de la mobilisation vers les salariés des Ehpad et d’autres secteurs de la santé, mais aussi l’ensemble du monde du travail comme souvent laissé à lui-même face aux attaques patronales.

Les menaces de licenciements et fermetures d’usine ne demandent pas seulement une riposte commune aux travailleurs directement concernés, mais aussi ceux à qui l’on promet l’arrivée d’une partie du travail supprimé ailleurs. À la politique globale du patronat, il faudrait une réponse globale des travailleurs. Il est nécessaire que la colère des ouvriers de Renault fasse tache d’huile, rejoigne celle de l’hôpital public, des salariés d’Air-France et de l’industrie aéronautique. Il serait nécessaire que les travailleurs en lutte de grandes entreprises comme Renault, PSA, ou Airbus soient un pôle de ralliement pour les milliers de précaires jetés au chômage. Cette riposte d’ensemble, il ne faut pas l’attendre des directions syndicales. Tout montre que ces dernières lui tournent le dos. Elle ne pourra venir que des travailleurs en lutte eux-mêmes, de leur compréhension de la nécessité de s’organiser et se coordonner d’un secteur à l’autre. Le climat social d’aujourd’hui, la simultanéité des attaques du patronat dans tous les secteurs en donne la possibilité.


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[1En France, une disposition du Code du travail autorise un salarié à refuser de travailler si cela l’expose à un « danger grave et imminent ».

[2Le dernier filet de protection sociale, quand on a épuisé ses droits au chômage.

[3Ces « accords » consistent à faire avaliser par les syndicats une dégradation des conditions de travail dans l’entreprise en échange du maintien des emplois. C’est l’institutionnalisation du chantage à l’emploi, créée en 2017 par les « lois Macron ». Voir l’article « Les APC, ou comment profiter de la crise pour attaquer les travailleurs », Convergences révolutionnaires, n°131, juillet-août 2020.

[4Les maisons de retraite : Établissement Hospitalier pour Personnes Âgées Dépendantes.

[5Contrat à Durée Déterminée : contrat de travail limité à une période allant de 1 à 18 mois. En théorie, le patron ne peut embaucher plusieurs fois d’affilée une personne sur un même poste en CDD et doit finir par offrir un Contrat à Durée Indéterminée, offrant plus de protection. Dans la pratique, les employeurs contournent souvent cette interdiction par divers subterfuges.

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