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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 86, mars-avril 2013 > DOSSIER : Guerre au Mali

Affrontements intercommunautaires : l’engrenage

18 mars 2013 Convergences Monde

Le 6 mars, Hollande annonçait qu’il y aurait, à partir du mois d’avril « une diminution du nombre de soldats français au Mali dès lors que les forces africaines seront en relais, appuyées par des Européens ». On n’est pas obligé de le croire. Il y met d’ailleurs une condition… si l’armée française peut passer le relais à des armées africaines. C’était déjà cela en Afghanistan où les Américains et leurs alliés devaient se retirer « dès que » l’État, la police et l’armée afghane allaient être reconstitués. Onze ans après ils y sont toujours. Les Talibans, qui s’étaient réfugiés de l’autre côté de la frontière pakistanaise, sont de retour et ont récupéré leur influence (peut-être jamais vraiment perdue) dans la population, face à la corruption du régime de Karzaï et l’impopularité de l’occupation militaire. En ira-t-il différemment au Mali ? Le mois et demi de guerre écoulé a fait surgir tous les signes de l’embourbement.

Une guerre qui commence…

La prise, début mars, d’un camp retranché de l’Aqmi dans une vallée du massif de Ifoghas et la mort de deux de ses chefs revendiquée par le président tchadien étaient présentées comme des étapes décisives. La télé ou la presse, entre autres Le Monde, ne manquent pas de louanger notre armée super-équipée et ses alliés tchadiens. On sait combien de morts côté français. On le sait déjà moins côté tchadien, piétaille de l’opération. Les morts semblent plus nombreux que les 26 qui ont eu des funérailles nationales à N’Djamena. Mais les morts dans l’armée malienne ? Encore plus incertain, en tout cas dissimulé. Et c’est dans la région de Gao, prétendument reconquise depuis fin janvier, que l’armée française a subi son quatrième mort au cours de l’attaque d’un groupe armé du Mujao (l’autre branche djihadiste), qui est donc toujours présent dans la région. La traque des groupes djihadistes, prétexte officiel de la guerre, ne fait que commencer. Ces groupes pourraient bien n’être que repoussés d’un pays à l’autre et la guerre ainsi exportée, comme cela a déjà commencé avec la prise d’otages d’In Amenas en Algérie. Et qui sait si l’occupation française ou tchadienne, et les exactions de l’armée malienne, ne vont pas leur fournir de nouvelles recrues.

… et cultive le communautarisme et le racisme

Le problème le plus grave est probablement la montée, ou plutôt l’exacerbation, de sentiments communautaires, revanchistes voire racistes envers les « gens du nord », Arabes et Touareg en particulier. Certes, les chefs de clans et notables touareg qui dirigent le mouvement indépendantiste MNLA (certains riches et diplômés, car il y a des Touareg privilégiés), ont leur part de responsabilité : ce sont eux qui, forts des armes et des troupes qui leur revenaient de Libye, ont cru leur heure venue pour s’emparer du pouvoir dans le nord.

Mais les exactions, tortures, exécutions sommaires, perpétrées aujourd’hui au nord par l’armée malienne, procèdent aussi d’un calcul (quand ce n’est pas le « profit » pour les chefs militaires sur place de se servir eux-mêmes). Il ne s’agit pas tant de « libérer le nord » de l’oppression des bandes armées et de la charia que de soumettre les populations. L’armée française ferme les yeux. Prière de se taire ! Il a suffi qu’un reporter d’Envoyé spécial, le 7 février, montre l’image d’un puits où pourrissaient des corps pour qu’il se fasse rappeler à l’ordre.

Quant aux « vengeances » de la population, y compris dans le sud à Bamako même, à la chasse à ceux qui ont la peau trop claire, Touareg ou Arabes, elles sont entretenues par la propagande officielle, notamment dans la presse : « la communauté touareg ne trusterait-elle pas plus de postes dans l’administration, la police ou l’armée que son nombre dans la population globale du Mali ne le justifierait ? »… « Et les Touareg sont-ils poussés à l’immigration comme les hommes de la région sud ? » Etc.

Les accords passés entre le gouvernement malien et des notables touareg, notamment ceux signés en 2006 à Alger à la suite d’une précédente révolte du mouvement nationaliste, ont accordé aux Touareg des postes dans l’administration et l’armée. Oui, les divers clans se partagent ainsi le pouvoir. Ce qui ne fait pas de tout Touareg un privilégié et ne réduit pas le dénuement auquel bon nombre d’entre eux sont acculés, dans les régions désertiques du Nord du pays.

France-MNLA : un double jeu

Le gouvernement français joue son double jeu. Tout en s’appuyant sur le gouvernement provisoire de Bamako, il s’est empressé de répondre positivement aux offres de service du MNLA dès que celui-ci, à l’approche de la guerre, a décidé de changer d’alliance. C’est le MNLA qui a été convié à accompagner l’armée française, fin janvier, pour la prise de Kidal, la plus au nord des grandes villes, tandis que l’armée malienne était écartée de l’opération. Fief du MNLA en mars 2012, lorsque celui-ci en avait évincé l’armée malienne avant de se le voir faucher par les troupes islamistes, Kidal revenait donc à nouveau au mouvement nationaliste. Ce sont ses troupes qui patrouillent à nouveau dans la ville. Avec des grincements de dents dans les milieux officiels maliens, mais surtout des rancœurs populaires qui, savamment exploitées, pourraient tourner aux lynchages.

Si le gouvernement français tient à ménager le mouvement nationaliste touareg, à lui laisser sa petite part, ce n’est pas par souci démocratique ou humanitaire. C’est parce qu’il pense en avoir besoin au nord du Mali comme, plus largement, dans la région, en premier lieu au nord Niger où les mines d’uranium d’Arlit et d’Imouraren (la nouvelle mine qui doit entrer en activité cette année) sont en plein territoire touareg.

Unité africaine ou guerre des polices

De même, en faisant appel à l’armée tchadienne pour faire la police dans le nord Mali et mener la traque aux djihadistes, dont l’armée malienne en piteux état est exclue, François Hollande a choisi d’offrir au dictateur tchadien Idriss Déby une stature de leader et chef de guerre régional. Ledit Déby, au pouvoir depuis 22 ans après avoir renversé son prédécesseur par un putsch militaire, a commencé son règne par une répression brutale : en 1993, Amnesty International estimait que, depuis son arrivée au pouvoir « plus de mille personnes ont été arrêtées pour des motifs politiques, maintenues en détention et souvent torturées » et que « plusieurs centaines d’autres ont été exécutées de façon extra judicaire ». En 2008, c’est avec l’aide de l’armée française que le régime d’Idriss Déby était sauvé, alors que des troupes rebelles venues du sud du pays avaient occupé N’Djamena : Déby en profitait pour faire arrêter plusieurs opposants politiques et décréter l’état d’urgence.

Voilà l’homme en qui Laurent Fabius, en visite à N’Djamena fin juillet dernier pour préparer l’opération au Mali, aurait trouvé « un interlocuteur extrêmement ouvert à ce partenariat dont je me réjouis » (le partenariat avec la France) et « connu pour l’expérience qu’il a sur toute une série de problèmes qui concernent la région ». Et dont on serait en train de faire aujourd’hui l’un des gendarmes de l’Afrique.

La France joue à l’apprenti sorcier, en développant des rivalités entre communautés, entre notables régionaux, entre peuples. Qui ne peuvent avoir que des conséquences dramatiques.

Olivier BELIN

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