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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 136, février 2021 > DOSSIER : G5 Sahel, les interminables guerres de la Françafrique

G5 Sahel : quésako ? Troupes françaises, hors d’Afrique !

15 février 2021 Convergences Monde

L’opération militaire Éclipse, menée du 2 au 30 janvier, a remis au premier plan de l’actualité la guerre que la France mène au Sahel. En janvier 2021, Macron recevait le dictateur tchadien Idriss Déby à Paris, puis Bah N’Daw, le président par intérim du Mali, nommé par ces officiers qui, au nez et à la barbe de la France, ont renversé le président en place l’été dernier. Après quelques pressions et sanctions sous la houlette de la France, tout le monde s’est réconcilié. Et c’est tout ce beau monde qui se retrouve les 15 et 16 février prochains au Tchad, pour un nouveau sommet du « G5 Sahel ».

De quoi s’agit-il ? Au-delà d’un blabla sur la coopération et le développement, ce G5 est une force militaire, mise en place depuis 2017, regroupant Tchad, Mali, Niger, Burkina Faso et Mauritanie, sous l’égide de la France. Celle-ci espère que ces nouvelles troupes relayent en partie l’opération militaire Barkhane, menée directement par l’armée française.

Objectif officiel : la lutte contre le djihadisme et l’insécurité dans la région.

Parlons-en !

L’opération Barkhane elle-même a commencé en 2014 sous Hollande et déploie actuellement plus de 5 000 militaires français. L’armée française met en scène ses prétendus succès dans la « guerre contre le terrorisme », et annonce qu’une centaine de « djihadistes » auraient été tués dans le courant de ce seul mois de janvier, lors de l’opération Éclipse dont on vient de parler.

Barkhane prenait le relais d’une autre opération militaire française, Serval (première intervention décidée par Hollande et son gouvernement), lancée en 2013, suite à la perte de contrôle par l’État malien sur tout le nord du pays, aux mains de groupes armés djihadistes et d’indépendantistes touaregs. D’abord accueillie plutôt favorablement semble-t-il, en 2013, par une population malienne inquiète des risques de massacres et d’éclatement du pays, l’intervention militaire française a pris la tournure d’une guerre sans fin, dans laquelle l’armée française et ses alliés se sont ensablés, au sein d’une zone qui fait dix fois la superficie de la France. Cette présence militaire française n’a rien réglé, bien au contraire. Elle est désormais rejetée par la population, qui réclame régulièrement son départ.

À cette hostilité s’ajoutent les récentes pertes dans les rangs de l’armée française : en raison de collisions d’hélicoptères et de quelques attaques, le bilan vient de dépasser les cinquante morts parmi les soldats français depuis le début de l’intervention militaire au Sahel (concernant les victimes civiles de cette guerre, dans le pays, il est en revanche impossible d’en avoir un bilan !). Pour toutes ces raisons, la France aimerait sans doute programmer un retrait partiel de ses soldats en passant la main à des troupes africaines, mais toujours sous son contrôle, évidemment. Le G5 est là pour ça.

Ce G5 n’est qu’un dispositif parmi d’autres

Car il s’agit de sous-traiter au maximum la guerre de la France en Afrique. Il y a aussi les 12 500 militaires de la Minusma (mission des Nations-Unies pour la stabilisation au Mali) qui sont déployés, pour l’essentiel des soldats africains. En revanche, les appels de la France aux pays européens ont rencontré peu de succès, ceux-ci se satisfaisant de la voir faire le gendarme en Afrique, pour leurs intérêts à tous.

Pour le gros des troupes, il ne reste donc plus aux gouvernants français qu’à placer leurs espoirs dans les armées du Mali, de la Mauritanie, du Niger, du Tchad et du Burkina Faso. Autant dire les troupes de régimes qui usent de la violence pour se maintenir au pouvoir, et dont les armées sont à leur image… honnies par la population.

Il est révélateur de voir que la clé de voûte de ce G5 Sahel est le Tchad, qui accueille aussi le quartier général de Barkhane. Le soutien militaire de la France a plusieurs fois sauvé la mise au président tchadien Idriss Déby, au pouvoir depuis trente ans, qui se proclame maintenant « maréchal » et va briguer en avril prochain un sixième mandat… La France l’a aidé à se maintenir au pouvoir en 2008 et plus récemment en janvier 2019, utilisant au passage le dispositif Barkhane pour mettre hors jeu un mouvement de rébellion.

L’armée tchadienne est bien connue pour ses exactions à l’égard des populations civiles. C’est également le cas de l’armée malienne. D’autant que ces armées brillent par des soldes insuffisantes et très irrégulièrement versées aux soldats, qui se paient… sur les habitants. De nombreux crimes de guerre ont été recensés par les organisations de défense des droits humains, dont des exécutions sommaires. Tantôt accusés de soutien à Barkhane, tantôt de complicité avec les rebelles, de nombreux villages sont victimes de règlements de comptes et d’exactions.

Face à l’insécurité grandissante, des milices dites d’autodéfense se sont aussi constituées, impulsées souvent par d’anciens officiers. Des milices qui, de fait, ont surtout alimenté la violence, avec des massacres entre les différents peuples qui se partagent la région : en 2019, des miliciens dogons ont tué cent trente villageois peuls au Mali, mais bien d’autres violences de ce type ont sévi, qui n’ont pas toutes été recensées.

Enfin s’ajoutent les exactions de l’armée française elle-même, qui multiplie les frappes aériennes pour éviter d’exposer ses soldats directement sur le terrain, après s’être sommairement informée sur les cibles potentielles, grâce aux drones américains… Elle a été accusée début janvier d’avoir bombardé un mariage, au centre du Mali, dont les convives auraient été pris pour des terroristes. Elle a sans doute comptabilisé ces victimes parmi la centaine de djihadistes qu’elle prétend avoir éliminés au cours du mois de janvier dernier.

Loin de protéger les populations, comme la France le prétend, cette opération Barkhane et la présence des diverses forces militaires qui l’accompagnent, a donc renforcé la violence qui règne au Sahel, et n’a réglé aucun des problèmes qui l’alimentent.

Insécurité et terrorisme : la France impérialiste prétend les combattre alors qu’elle les a en grande partie créés

C’est l’intervention militaire des grandes puissances en Libye en 2011 pour renverser Kadhafi, qui a conduit au retour dans la région du Sahel de mercenaires d’origine touareg que Kadhafi avait recrutés, et à la dissémination des armes pillées dans les arsenaux libyens. Ainsi des bandes islamistes que la France et ses alliés avaient aussi armées et utilisées pour renverser Kadhafi sévissent encore aujourd’hui en Libye et plus au sud.

Des milices aux revendications très diverses se sont constituées, appartenant aux mouvements indépendantistes touaregs, ou à des groupes se proclamant, d’une manière ou d’une autre, liés à Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique), à l’État islamique ou à d’autres obédiences djihadistes.

Bien plus qu’Allah, c’est la misère et l’état de guerre permanent qui expliquent le recrutement de ces groupes armés. Ils vivent des multiples trafics qui alimentent la région – armes, drogue et or –, et constituent un moyen de survie. Parmi ces trafics, la traite des migrants… Un commerce fructueux lorsque les pays riches ferment leurs frontières !

La guerre, ainsi que les expropriations pour implanter ici une grande exploitation agricole, là une installation pétrolière, ont en effet déplacé des populations, aggravé les rivalités pour le contrôle des ressources, comme les terres ou le bétail. S’ajoutant à ces difficultés pour la survie quotidienne, les exactions des armées en présence ont rejeté des villageois dans les bras des différents groupes rebelles.

La rhétorique française de la « guerre contre le terrorisme » est donc bien réductrice et mensongère. Elle est bien peu crédible en Afrique. Elle est en fait surtout à usage interne, vis-à-vis de la population française, pour la persuader que, dans le cadre de l’opération Barkhane, les militaires français la protègent d’un danger qui nous menacerait, nous aussi, en Europe. Et on réserve des obsèques nationales aux morts français de cette guerre, qu’on prétend morts pour la paix !

Le 1er février dernier, lors d’un « comité exécutif » consacré au contre-terrorisme, le patron de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) déclarait que des attentats projetés vers l’Europe, depuis le Sahel, étaient actuellement possibles… Lors de cette même réunion, le général Lecointre, de son côté, se montrait bien plus préoccupé des nouveaux rapports de force dans la région, avec la Russie, la Chine et la Turquie.

L’impérialisme français intervient militairement au Sahel pour défendre ses intérêts

Quels sont-ils ? Avec la montée de l’hostilité des populations envers la France, dont la présence militaire s’éternise dans la région, les commentaires vont bon train sur le pillage des ressources que l’ancien colonisateur mène en sous-main : l’or, l’uranium, de nouveaux gisements de pétrole au Sahara… Mais la réalité est plus complexe, car si la France entend garder la main sur son pré-carré, en Afrique de l’Ouest, ce n’est pas uniquement pour des raisons de prédation directe. La Françafrique et ses anciennes colonies, ce n’est plus tout à fait une chasse gardée. Bien des multinationales américaines, anglaises, canadiennes ou autres y sont également présentes. La France impérialiste elle-même recherche aujourd’hui sur une aire bien plus vaste à mener ses prédations, y compris sur l’aire anglophone, comme au Nigeria, ou du côté d’anciennes colonies portugaises, comme en Angola ou au Mozambique.

C’est aussi valable pour ce qui concerne le commerce et la présence des entreprises françaises : pour faire face au recul des parts de marché dans les pays d’Afrique francophone, à la concurrence d’autres pays européens comme l’Allemagne, ou à celle de la Chine, de la Russie et de la Turquie, la France recherche de nouveaux clients et de nouveaux terrains d’investissements, en rivalité avec ces puissances.

Un exemple très récent est celui de l’Éthiopie, aujourd’hui terrain d’investissement privilégié pour la Chine. Mais voilà que Macron fait ami-ami, et a même signé un accord de coopération militaire, avec le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed. Or celui-ci, à peine nommé prix Nobel de la paix, s’est transformé en chef de guerre dans la région éthiopienne du Tigré et de nombreuses organisations humanitaires l’accusent d’être responsable de crimes de guerre. Macron ne veut pas risquer de remettre en cause de nombreux contrats en cours et à venir : Orange, Bolloré Logistics, Alstom et bien d’autres sont sur les rangs. Ce qui explique le silence de la France sur la guerre en cours au Tigré.

Pour la France impérialiste, la particularité de l’Afrique de l’Ouest, zone d’ancienne colonisation, reste qu’elle y conserve des rapports privilégiés avec des gouvernements assumant des liens de dépendance néocoloniale, dont le rôle de principal gendarme dévolu à l’ancienne puissance colonisatrice. Elle y garde ainsi sa première place dans la mainmise sur des ressources naturelles.

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