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Livre

Affaires personnelles, de Agata Tuszynska

5 novembre 2020 Article Culture

Cet ouvrage, paru en juin 2020, s’inscrit dans la lignée des récits « choraux », élaborés à partir de témoignages comme le fait Svetlana Alexievitch (prix Nobel de littérature) sur l’ex-URSS. Ici, l’autrice est polonaise. Elle s’était fait remarquer en 2006 avec Une histoire familiale de la peur, ouvrage dans lequel elle racontait sa découverte tardive du fait qu’une partie de sa famille était juive mais le cachait. Occasion pour elle de se pencher sur la situation des Juifs en Pologne et de dresser un tableau de l’antisémitisme dans le pays après la guerre.

Dans Affaires personnelles, elle s’intéresse à un fait historique relativement méconnu : celui de la vague d’antisémitisme orchestrée par le pouvoir « communiste » polonais entre 1967 et 1969, destinée à désamorcer une contestation grandissante, notamment chez les étudiants. Entre 20 000 et 50 000 personnes ont alors quitté la Pologne, essentiellement des jeunes. Ils sont partis avec une valise et un passeport stipulant qu’ils renonçaient à la nationalité polonaise. Ils se sont installés au Danemark, en Suède, en France, au Canada ou encore en Israël. Agata Tuszynska (encore jeune au moment des faits et qui a vécu ensuite avec un Juif polonais exilé au Canada) est partie à la rencontre de ces exilés pour recueillir leurs témoignages sur cette histoire.

Retour au pays du socialisme réel ?

La plupart d’entre eux étaient des enfants de Juifs communistes faisant partie de la nomenklatura (intellectuels, hauts fonctionnaires et même un général) revenus en Pologne après la guerre pour y participer à l’édification d’une société socialiste – disaient-ils ou pensaient-ils. La plupart n’avaient pas conscience d’être juifs, sauf quand on les faisait sortir de classe pour le cours de religion car très peu de leurs familles étaient religieuses ; d’autres racontent que l’antisémitisme régnant, surtout, leur en avait fait prendre conscience.

« Bien sûr que je savais qu’on était juifs. Les antisémites nous le rappelaient suffisamment souvent. Les copains dans la cour disaient que pour un youpin j’étais sympa. »

Ou encore : « Quand j’ai commencé à aller à l’école, mon père m’a expliqué que j’étais “d’origine juive”. Je lui ai demandé si c’était bien ou pas. Ça l’a énervé d’avoir une fille aussi bête, il m’a envoyée voir ma mère. Elle m’a longuement raconté l’histoire récente des Juifs. Je n’ai rien compris. Je ne sais pas comment on peut expliquer ça à un enfant. Elle a fini par se lasser puis m’a dit : « demain quand tu iras à l’école, si quelqu’un t’insulte, frappe-le ! »

Une saga

L’ouvrage est organisé par thème et de manière chronologique : les souvenirs d’enfance, l’histoire familiale et la judéité, puis les événements et la vague d’antisémitisme poussant au départ (à partir de mars 68), ensuite l’arrivée dans un pays étranger et enfin les relations avec la Pologne ensuite. Quelques rares témoignages émanent de gens qui ne sont pas partis, ont parfois milité au KOR, Comité de défense des ouvriers, organisation fondée par des intellectuels qui a soutenu ensuite Solidarnosc, syndicat « libre » fondé par Lech Walesa en août 1980 en opposition au régime, dans le contexte d’une grève de portée nationale aux chantiers navals de Gdansk – avant que plus tard Walesa devienne président de la république. Tous les aspects sont intéressants : ce qui est raconté sur la génération des parents, pour la plupart militants communistes (staliniens), ayant combattu dans les Brigades internationales en Espagne puis aux côtés de l’Armée rouge ou rescapés des camps ; la vie en Pologne dans des milieux souvent privilégiés mais en butte à l’antisémitisme ; l’exil, toujours douloureux mais tellement plus simple quand on est accueillis. Ainsi en Suède : « Le matin, je suis allé à l’agence pour l’emploi, on m’a donné de l’argent, une chambre dans une résidence universitaire et on m’a inscrit à un cours de suédois. »

Un ouvrage instructif et intéressant, qui fait réfléchir au poison de l’antisémitisme, qu’il soit distillé par l’Église catholique et les réactionnaires ou par le stalinisme, même si l’autrice ne le replace pas dans le contexte plus large des vagues d’antisémitisme (entre autres des années 1950) en URSS et de la répression des opposants dans les « démocraties populaires », parfois cachée et déguisée sous l’antisémitisme. Sa lecture invite à d’autres lectures (dont l’ouvrage de Tuszynska cité plus haut).

Liliane Lafargue

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