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Union européenne : face à la crise économique, les États tiraillés entre coopération et chacun pour soi

9 juin 2020 Article Économie

(Photo : https://commons.wikimedia.org/wiki/...)

Avec la récession provoquée par la crise sanitaire, l’Union européenne a oscillé entre le « chacun pour soi » et le besoin de maintenir un marché commun nécessaire aux économies de tous les pays membres, mais aussi celui de faire front dans une concurrence internationale évidemment aiguisée par la crise, face aux géants américain ou chinois.

Des plans de relance à l’échelle nationale

D’après la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, le PIB de la zone euro pourrait baisser de 8 à 12 % cette année, nettement plus que durant la crise de 2008-2009.

Pour tenter de limiter la crise, ce sont d’abord les États qui sont intervenus pour soutenir leur propre économie. L’Union européenne a laissé faire en autorisant les pays membres à dépasser les 3 % de déficit public, d’autant que ces derniers n’ont pas attendu son autorisation pour soutenir le patronat et l’aider à passer la crise avec l’argent public. Elle a également assoupli les conditions des aides que les États ont le droit d’apporter aux entreprises. La première chose sur laquelle les États européens se sont donc entendus face à la crise économique a été d’ouvrir la porte au chacun pour soi : à chaque État de soutenir sa propre bourgeoisie et survive qui pourra.

Bien entendu, les plans de relance sont beaucoup plus importants dans certains pays de l’UE – ceux qui, parce qu’ils ont des budgets maîtrisés ou, tout simplement, sont riches, peuvent disposer de larges crédits sur les marchés financiers – que dans d’autres. Sur les 1 900 milliards d’euros d’aides des États autorisés par la Commission européenne, l’Allemagne en a fourni à « son » économie plus de la moitié : 994 milliards soit 29 % de son PIB. Avec 324 milliards, la France y a consacré 13,4 % de son PIB, l’Italie 17 %, contre seulement 2,2 % pour l’Espagne [1].

Mais, si certains pays s’effondraient – l’Italie et l’Espagne représentent respectivement les troisième et quatrième économies de la zone euro –, cela représenterait une menace pour l’euro et le marché commun dans lequel les économies de chaque pays sont étroitement insérées et que les bourgeoisies européennes ne sont donc pas prêtes à lâcher. En tout cas jusqu’à maintenant. À quoi s’ajoute la nécessité de se positionner dans la compétition internationale qui repartira de plus belle quand la reprise économique sera surmontée. D’où la nécessité de faire front commun face aux géants que sont les États-Unis et les grands pays asiatiques, à commencer par la Chine. Les dirigeants des pays membres ont donc décidé d’agir à l’échelle de l’Union européenne pour éviter que la récession ne frappe trop durement certains États et menace la stabilité de la zone euro.

La BCE intervient en rachetant des dettes des États

L’Union européenne est intervenue tout d’abord par l’intermédiaire de la Banque centrale européenne, qui a décidé de racheter les dettes contractées par les États sur les marchés financiers du fait de la récession due à la crise sanitaire. En rassurant ainsi les banques prêteuses, la BCE permet aux États d’éviter que les taux d’intérêts auxquels ils s’endettent sur les marchés financiers ne s’envolent. Cela leur permet donc de conserver leurs lignes de crédit auprès des banques et de pouvoir emprunter demain à ces dernières de quoi rembourser leurs dettes d’aujourd’hui [2].

En 2020, la BCE avait prévu de racheter pour 300 milliards d’euros de dette publique. Après diverses rallonges, avec les décisions prises le 4 juin, elle a porté à 1 350 milliards d’euros le Programme d’achat d’urgence pandémique (PEPP) qui lui permet de racheter la dette des États. Ce plan a été vu d’un mauvais œil par les pays dont les budgets sont les mieux maîtrisés – essentiellement l’Allemagne et les Pays-Bas, les pays dits « du Nord » – qui craignent de payer pour les autres et trouvent que l’Union Européenne est allée trop loin, non seulement dans la crise actuelle, mais depuis 2015, et dépasse ses prérogatives. C’est ainsi que la Cour constitutionnelle allemande vient de mettre en cause la politique menée par la BCE depuis 2015 dans une injonction faite à cette dernière et qui menacerait, si aucun accord n’était trouvé, de faire sortir l’Allemagne de l’euro ! Ce qui ferait probablement disparaître la monnaie unique et, vraisemblablement, l’Union européenne elle-même. Mais on n’en est pas là, justement.

Un plan de relance budgétaire européen

Mais, en parallèle de cette nouvelle version de « Je t’aime, moi non plus ! », la Commission européenne a présenté un plan de relance de 750 milliards d’euros, qui doit encore être validé par le Parlement européen (190 milliards pour le budget européen, 310 milliards reversés aux États sous forme de subventions et 250 milliards de prêts). Cela représenterait une hausse importante du budget européen (1 100 milliards d’euros étaient prévus pour 2021-2027, soit une hausse du budget de 68 %).

Ce qu’il y a de nouveau, c’est que, pour financer ce plan de relance, la Commission européenne serait autorisée à emprunter directement sur les marchés financiers. Cette option avait été repoussée lors de la crise des dettes souveraines de 2010, mais, cette fois, la possibilité d’émettre des titres européens, les « coronabonds », pourrait se concrétiser. Jusqu’à présent, la Commission européenne était tenue de présenter un budget à l’équilibre : pour augmenter les dépenses, il fallait obligatoirement augmenter la contribution des États. C’est cette barrière qui sauterait avec ce plan de relance, qui serait financé en partie par un endettement direct de la Commission, dont tous les États seraient donc solidaires. C’est cette « solidarité » face à la dette qui rebute les États actuellement les moins endettés en Europe, Allemagne et Pays-Bas en tête, et qui continuent de donner lieu à des tractations difficiles.

Union européenne ou État nation, deux options complémentaires pour les bourgeoisies afin de préserver leurs intérêts

Les politiciens de tous bords se sont saisis de cette décision pour critiquer une prétendue perte de souveraineté nationale, comme l’eurodéputé LR François Xavier Bellamy : « Il est très dangereux d’utiliser une crise pour faire avancer un agenda fédéraliste ». Ou encore l’eurodéputé du RN Jérôme Rivière : « C’est une poussée fédéraliste organisée par la Commission […] qui va court-circuiter les États et la souveraineté nationale » ; et la perte de contrôle démocratique avec l’eurodéputé de la France insoumise Manuel Bompard « C’est la Commission qui va décider si les plans de relance des États sont compatibles avec les éléments du semestre européen ».

Mais, que ce soit à l’échelle de l’Union ou à l’échelle nationale, le « contrôle démocratique » et la « souveraineté » sonnent bien creux puisqu’ils sont conditionnés à la préservation des intérêts de la bourgeoisie.

En tout cas, qu’ils se la jouent « chacun pour soi » ou « unis face à la crise », les États européens comme la Commission européenne manient les milliards avec générosité dès lors qu’il s’agit de voler au secours des entreprises capitalistes menacées par la récession. Pour les travailleurs, non seulement il n’y a pas grand-chose, mais il faut s’attendre à ce que, tous bien à l’unisson cette fois, ils se tournent vers les travailleurs et les classes populaires pour leur demander de se serrer la ceinture afin de « rembourser les dettes ».

Il ne s’agit donc pas de pleurer sur les prérogatives respectives des États nationaux et de l’Union européenne, mais bien plutôt de tenter d’unifier les luttes que les travailleurs engageraient contre de tels plans.

Zoe Liazo


[1« La pandémie due au coronavirus menace l’Europe d’une fracture économique majeure », Le Monde, 28 mai 2020.

Les chiffres donnés par Le Monde ne concernent que les aides pour lesquelles une autorisation de la Commission européenne était nécessaire. Pour la France, par exemple, le montant total est bien plus important. Avec 300 milliards en garantie des prêts bancaires, 110 milliards de rallonge budgétaire déjà votés et 40 autres à venir pour le plan de sauvegarde sectoriel, on en est à 450 milliards, dont 150 de dépenses déjà effectives ; quant aux 300 milliards en garantie, il faut s’attendre à ce qu’une partie soit effectivement utilisée avec les défaillances prévisibles d’entreprises ayant eu recours à ces prêts.

[2Un État bien « noté » pourrait ainsi ne jamais rembourser ses dettes. En revanche, il paye en permanence des intérêts aux prêteurs (banques ou détenteurs de « bons du trésor ») qui constituent un flot continu d’argent public allant dans les poches de la bourgeoisie.

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