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Transdev STBC : les raisons de la colère

2 octobre 2021 Article Entreprises

La Société des transports du Bassin chellois (STBC pour les intimes) est une filiale de Transdev. Les quelques cent vingt conducteurs qui la composent font partie des petites mains grâce auxquelles Transdev fait ses dizaines de millions de bénéfices annuels. Mais ce mercredi, les mains vont lâcher le volant, et prendre la forme de poings fermés : le dépôt chellois rejoint la grève commencée il y a plus d’un mois par leurs collègues de Seine-et-Marne et d’ailleurs.

La mise en concurrence des travailleurs

Le point de départ de la grève, début septembre, a été la dégradation brutale des conditions de travail et de rémunération des conducteurs. C’est la conséquence de ce que les patrons appellent « l’ouverture à la concurrence », qu’il faut comprendre non comme la concurrence entre les patrons, puisqu’ils ont voulu cette loi et qu’ils se partagent le gâteau autour de la même table, mais comme la mise en concurrence des travailleurs. Un conducteur chellois l’a bien compris. « C’est simple, avec les appels d’offre, l’entreprise est censée proposer un meilleur service à plus bas prix. Mais sur quoi est-ce qu’ils vont économiser ? Pas sur les bus, il faut qu’ils roulent. Ce n’est pas Total non plus qui va vendre son carburant au rabais. Conclusion : les économies se font sur le dos des salariés. »

Ce plan est prévu par le patronat du transport depuis des années. Pour le mettre en place, il a fait découper l’Île-de-France en lots, dont l’exploitation est confiée aux géants du secteur (Transdev, RATP Dev et Keolis) sous forme de « délégations de service public » (DSP). Ces DSP sont remises aux enchères tous les cinq ans, et c’est toujours l’entreprise qui imposera pour ses salariés l’exploitation la plus dure qui l’emportera. Mais pour éviter une révolte générale des conducteurs, les appels d’offre pour ces DSP sont étalés dans le temps – « diviser pour mieux régner ».

La STBC fait partie de la DSP no 9, dont les appels d’offres ne sont prévus que pour 2022. Mais plutôt que d’attendre de se faire croquer tout seuls, les conducteurs chellois partent en grève avec leurs collègues. Et ils ont bien raison. Car si les conducteurs de Lieusaint, Vaux-le-Pénil, Saint-Gratien, Bailly-Romainvilliers et Lagny obtiennent ce qu’ils revendiquent, cela mettra un coup d’arrêt à l’offensive des patrons du transport.

Nos vies, pas leurs profits !

De plus, les conditions de travail se sont déjà dégradées à Chelles. Un délégué raconte : « Les radars [1] ont bougé, pour nous préparer entre guillemets aux appels d’offres. On imaginait déjà ce qui nous attendait, parce qu’on sait qu’un appel d’offres c’est de la casse. Mais là, avec les plannings qui changent tout le temps, les roulements et les repos qui ne sont jamais les mêmes, pas besoin d’imaginer, on le sent déjà. » Comment organiser sa vie hors du travail, quand les horaires changent tout le temps ? Les patrons de Transdev n’ont rien à faire de la vie de leurs employés. « 90 % ici ce sont des nouveaux embauchés. Parce que pour alléger la masse salariale et être compétitifs dans les appels d’offres, la direction a mis la pression aux anciens qui avaient un salaire un peu moins bas. À un endroit par exemple, il y a un stop, mais sans route qui vient sur le côté. Bon, on a un collègue qui avait l’habitude de le glisser un peu. C’était rien de grave, ils auraient pu lui mettre un avertissement ! Mais non, licencié direct. »

Beaucoup des jeunes embauchés ne le restent pas longtemps, parce que les conditions sont trop dures. Un délégué raconte : « Des salariés viennent nous voir, et nous disent : ‘‘Mais vous attendez quoi pour lancer une grève ? Il faut la déclencher.’’ Pourtant c’est des nouveaux embauchés, ils ne peuvent même pas voir à quel point les conditions se sont dégradées. Mais ce qu’ils voient c’est qu’après chaque journée de travail ils rentrent à quatre pattes chez eux. » Un conducteur ajoute : « 8 heures 30 par jour, c’est plus possible. On ne tient plus. En plus, en cas d’accident, c’est la responsabilité du conducteur qui est engagée. Mais on n’est pas responsables de nos conditions de travail ! »

Pour l’honneur des travailleurs, et pour un monde meilleur

« Quand tu fais une formation Transdev, ils insistent sur la qualité de service. Mais avec des conditions de travail comme ça, c’est impossible de faire un travail de qualité. » Beaucoup de conducteurs dans cette grève insistent : en se battant pour leurs conditions de travail, ils se battent aussi pour les usagers. « Les horaires affichés sont théoriques, c’est marqué sur les arrêts. Mais les rendez-vous des clients sont réels ! – Nous on a une conscience professionnelle, mais quand tous tes battements sautent, il faut revoir le radar ! À mon avis ils font les temps de parcours en Tmax ! [2] »

Un conducteur ajoute avec un air plus grave : « Il m’est arrivé un truc, c’est à dégoûter du métier. À un arrêt, il y a une PMR [personne à mobilité réduite] qui attend. Je m’arrête, je sors la rampe. Elle coince une première fois, tu sais comme elle fait, elle sort, elle rentre, elle sort, etc. Une deuxième fois. Une troisième. Là je sors du bus, et je demande à un gars de m’aider pour rentrer le fauteuil. Tu sais ce que me dit la PMR ? ‘‘J’suis désolé d’être handicapé.’’ Tu te rends compte comment ils bousillent le métier, le relationnel avec les clients ? Ils voudraient qu’on soit tous des robots, pas des humains. » Heureusement, entre grévistes, et avec les usagers, une solidarité réelle existe et se construit. Au rassemblement de mercredi dernier au tribunal, en soutien des collègues attaqués par Transdev, la dernière intervention au micro a été prise par un adulte handicapé. « Les associations de handicapés soutiennent les chauffeurs ! Attaquer les chauffeurs, c’est attaquer les handicapés. Ce gouvernement ne se prive pas d’attaquer les handicapés, ils parlent de supprimer la carte Améthyste [3]. Mais moi un chauffeur m’a dit : ‘‘S’ils le font, on vous prendra gratuit quand même !’’ »

La grève s’étend inéluctablement : il faut la coordonner !

Les salariés de la STBC s’apprêtent donc à leur tour à faire sentir à la direction ce qu’il en coûte de vouloir dégrader les conditions de travail pour augmenter les profits, en se lançant à la suite de nombre de leurs collègues d’autres dépôts dans la grève. « Ce qu’il faudrait c’est qu’on fasse grève tous ensemble ! Qu’on aille visiter les autres dépôts, et qu’ils viennent nous voir ! » Ça fait plus de deux semaines que des salariés de chez eux suivent avec attention la grève qui se propage dans la région. Ils l’auraient rejointe bien plus tôt, si l’arsenal des lois faites par les patrons ne faisait pas tout pour prévenir les départs de feu. Fin 2007, une loi de Sarkozy sur le service minimum oblige les grévistes à se déclarer individuellement au moins 48 heures avant leur entrée dans la grève. Cette loi complète la mal nommée « alarme sociale », une dizaine de jours de négociations incontournables avec le patron qui a lui-même causé la situation alarmante. Ces jours sont encore suivis par les cinq jours du préavis de grève. Une manière de diluer les coups de colère dans la paperasse et le « dialogue social ». Mais à Chelles, c’est manqué pour ce coup-ci. Peut-être en partie parce qu’un tract signé « Des grévistes de Lieusaint et de Vaux-le-Pénil » est affiché dans la salle de pause depuis deux semaines, pour motiver ceux qui resteraient encore indécis.

Un exemple de l’inutilité du « dialogue social » : la direction de Chelles dit regretter « la précipitation d’une telle procédure » (comprendre : ils ont peur de la grève !), car « l’expérimentation lancée » sur les conducteurs « est en cours d’étude ». Mais les conducteurs ne sont pas des rats de laboratoire ! Donc, les voilà, les résultats de son étude : c’est la grève ! La direction ajoute : « L’appréhension des salariés est tout à fait légitime face aux enjeux des appels d’offres, mais reste pour le moment non étayée et non fondée. » Légitime et non fondée ? Ils ne savent plus quoi inventer. Heureusement, les grévistes ont de la ressource, et au cours de l’assemblée générale de mercredi, ceux de Chelles pourront donner la parole à leurs collègues d’ailleurs, pour qu’ils étayent et fondent les raisons de la colère. Et qu’ils fassent de ces grèves dans différents dépôts une seule et même grève, contre les mêmes patrons.

La grève commence mercredi : on attend le tract chellois qui appellera le reste de leurs collègues à les rejoindre, de Villepinte à Marne-et-Morin. L’union fait la force !

Simon Vries


[1C’est le nom chellois des feuilles de service, qui déterminent les itinéraires et horaires à effectuer.

[2Un scooter sportif très populaire.

[3Qui offre la gratuité des transports aux personnes âgées et aux personnes handicapées.

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