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Télétravail à 100 % ? Les patrons préfèrent garder les salariés à l’œil

10 novembre 2020 Article Entreprises

Avec le nouveau confinement, le télétravail n’est « plus une option », à en croire la ministre du Travail, Élisabeth Borne : c’est une obligation à 100 %, pour tous les postes qui le permettent. Mais le patronat n’a pas l’air de prendre très au sérieux cette injonction. Alors que le télétravail avait été mis en place très largement durant le premier confinement, la plupart des patrons sont désormais réticents.

C’est surtout la crainte de ce que certains encadrants appellent la « téléglandouille » qui bloque. Laisser les travailleurs sans surveillance, c’est impensable ! Pourtant, rien n’indique que les télétravailleurs sont moins productifs. Bien au contraire, là où il est courant, les heures de travail ont tendance à se prolonger avec des heures supplémentaires non payées. Alors quand il s’agit de cadres sous pression, habitués à travailler au-delà du raisonnable, et pour qui le télétravail sert surtout à prolonger les horaires les soirs et week-ends : pas de souci ! Mais pour les autres, la suspicion domine. Les chefs se font des angoisses à l’idée des nombreuses distractions qui pourraient détourner les employés de leur exploitation quotidienne.

Les contraintes du premier confinement ont disparu

Lors du premier confinement, le télétravail était à leurs yeux un moindre mal. Le confinement était plus rigoureux et le patronat a dû faire face à la juste inquiétude des travailleurs, qui a donné lieu à de multiples droits de retrait. Il y avait aussi les problèmes des gardes d’enfants et les arrêts de travail pour les personnes vulnérables ou côtoyant un proche vulnérable. Le travail à domicile a permis de maintenir l’activité, un choix plus rentable que le chômage partiel qui s’est répandu dans les secteurs « non essentiels » qui ne pouvaient télétravailler.

Du jour au lendemain, huit cadres sur dix et la moitié des techniciens et maîtrise (les « professions intermédiaires » dans le langage statistique) se sont retrouvés en télétravail [1] : deux fois plus que ce qui se pratiquait avant, et surtout avec une intensité plus importante, puisque le télétravail était tous les jours, alors qu’il était auparavant le plus souvent limité à un ou deux jours hebdomadaires. Le bond le plus spectaculaire a concerné les employés qualifiés, des services administratifs, de la comptabilité ou autres, peu accoutumés au télétravail et qui ont pu y goûter : quatre sur dix ont télétravaillé pendant le premier confinement, alors qu’à peine un sur vingt le faisait jusque-là.

En ce qui concerne les cadres administratifs et ingénieurs, certains patrons qui le pratiquaient déjà y ont trouvé l’occasion de l’intensifier : ainsi la direction du groupe automobile PSA a déclaré avoir beaucoup appris en ce domaine du premier confinement et prévoit déjà de se débarrasser d’un des grands immeubles de son « pôle tertiaire » de Poissy en mettant le maximum de personnes en télétravail. Quelle économie ! Mais cela ne concerne évidemment qu’une catégorie de salariés, pour qui d’ailleurs, hors de la nécessité sanitaire de la période d’épidémie, le télétravail est loin d’être un cadeau : absence des relations sociales, de discussions avec les collègues, chacun seul devant son boulot dont le découpage et les échéances sont fixées d’en haut par la hiérarchie. Marche ou crève et travaille la nuit si besoin pour tenir les délais impartis.

Néanmoins, dans une majorité de secteurs, le télétravail reste suspect. Or, avec le nouveau confinement, la donne a changé : aucune activité économique ne s’arrête dans les grandes entreprises, les écoles restent ouvertes, ceux qui côtoient des personnes vulnérables sont sommés d’aller au travail. Rien n’incite à redéployer le télétravail à grande échelle. Si ce ne sont les risques de répandre l’épidémie ! Mais puisque le gouvernement rabâche, en dépit des évidences, que la Covid ne s’attrape ni au travail, ni dans les transports bondés…

Les contaminations au travail : gouvernement et patrons s’en lavent les mains

Le télétravail aurait pu être remis en place dès septembre, lorsque la nouvelle vague épidémique commençait à se faire sentir. Pas forcément à 100 %, car il ne s’agit pas de se couper des collègues et les conditions de travail à la maison ne sont pas toujours idéales, l’entreprise se gardant souvent de fournir le matériel adéquat (siège, écran, etc.). Sans parler de ceux qui manquent de place ou d’une pièce pour s’isoler (mais pas toujours pire qu’un open space). Aux travailleurs justement d’en juger et de fixer ce qui leur permet de protéger leur santé. Car quelques jours par semaine pour ceux qui le souhaitent auraient limité les déplacements et réduit la présence sur site et donc le risque de contamination. Pourtant, beaucoup de salariés qui l’ont demandé se sont retrouvés face à un mur côté direction.

À Suez, par exemple, les salariés du traitement des eaux ne peuvent certes pas télétravailler quand il s’agit de se rendre sur chantier, mais pour rédiger les rapports et envoyer des mails, c’est tout à fait possible. Il a fallu attendre le nouveau confinement pour que la direction accepte une part de travail à domicile, et encore… pas à 100 %. À Arkema, dans la chimie, les salariés des fonctions support demandent à télétravailler une partie de la semaine depuis des mois, mais c’est le confinement qui a poussé la direction à accepter enfin trois jours de télétravail, seulement pour les postes jugés « éligibles ». Là encore loin du 100 %. Même son de cloche dans les banques, comme à la BNP, qui « invite » les salariés à venir au bureau au moins un à deux jours par semaine au nom du « lien social », la Caisse d’Épargne, Crédit Agricole et LCL refusent tout télétravail… sauf en cas de contamination ou de garde d’enfant.

En cas de contamination, ce sera la faute des salariés, car les employeurs prétendent appliquer le « protocole national pour assurer la santé et la sécurité des salariés en entreprise face à l’épidémie de Covid-19 ». Ce protocole sert surtout à les dédouaner en échange de quelques mesurettes, sans imposer grand-chose, même lorsque des cas sont déclarés dans l’entreprise. Quant au télétravail, ils se réfugient derrière la formule élastique du protocole, qui le porte à 100 % uniquement « pour les salariés qui peuvent effectuer l’ensemble de leurs tâches à distance ». Un courrier à poster, une photocopie : rien de plus facile que de trouver un petit quelque chose pour contourner l’obligation. Même quand le télétravail n’avait posé aucun problème au printemps.

Le gouvernement fait mine de montrer les dents et promet des sanctions. Mais entre le sous-effectif de l’inspection du travail, la souplesse de la règlementation et le « droit à l’erreur » (désormais la norme en droit du travail pour éviter de sanctionner les entreprises), les patrons ont peu d’inquiétude à se faire. D’autant que le Conseil d’État a relégué le protocole national au rang de simples « recommandations ». La seule contrainte sera celle imposée par les travailleurs eux-mêmes.

Maurice Spirz

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