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Tchad. La seule perspective qui en vaille la peine

23 mai 2021 Article Monde

Nous publions ci-dessous le point de vue d’un militant tchadien, tant sur ce que sont les diverses fractions de l’opposition tchadienne, ces politiciens dont parle ici la presse, que sur le mécontentent social dans le pays et des perspectives pour les travailleurs tchadiens qui ne sont pas celles qu’ouvrent les personnalités les plus en vue, et aspirant au pouvoir, de l’opposition tchadienne.

Face à la volonté du camp de la dictature de conserver le pouvoir par tous les moyens, les partis de l’opposition, les groupes armés, comme le FACT, et les diverses organisations de la société civile n’affichent pas une même vision des choses. Deux des grosses pointures de ce qui était l’opposition parlementaire du temps de Déby père, Saleh Kebzabo et son parti l’URD (Union pour le renouveau et la démocratie), Mahamat Ahmat Alhabo du parti PLD (Parti pour les libertés et le développement), sont allés à la soupe en entrant dans le gouvernement nommé par le Comité militaire de transition (CMT).

Une opposition à l’affût des postes... loin des enjeux de l’heure

Mais en dehors de ces ralliés, tous les partis politiques de l’opposition, comme les groupes armés ou les organisations de la société civile, qui contestent le pouvoir du CMT, partagent, au moins, deux points : réclamer le respect de la Constitution (celle dont s’était servi Idriss Déby Itno pour imposer sa dictature pendant trente ans) et que la transition soit dirigée par un civil. Que celui-ci soit un autre larbin du dictateur Déby disparu semble ne pas les déranger outre mesure ! Ils revendiquent également la tenue d’un « dialogue inclusif », réunissant tout le monde, aussi bien le camp de la dictature, les partis politiques et les groupes armés, que les organisations de la société civile, afin de décider ensemble de la marche des événements tout au long de la période de transition jusqu’aux futures élections. D’en haut, comme il se doit pour ces gens-là, par-dessus la tête de la population tchadienne.

L’art de vouloir faire du neuf avec du vieux

Ainsi, si les intentions de Mahamat Idriss Déby Itno et des responsables du MPS [1] ne souffrent d’aucune ambiguïté, il n’en est pas de même pour celles des différentes composantes de l’opposition, qui prétendent parler au nom des aspirations populaires aux libertés fondamentales et à une vie digne de notre époque. Est-il vrai, comme elles le disent, qu’il est préférable que la transition soit dirigée par un civil, ancien sous-fifre d’Idriss Déby Itno, plutôt que par un autre larbin galonné de celui-ci ? Est-il vrai, comme elles le font croire, qu’un simple changement des hommes à la tête de l’État, une alternance donc, améliorerait de façon notable les conditions de vie des couches populaires ?

L’histoire politique singulière du Tchad et celle, générale, de l’Afrique ont déjà répondu négativement à ces questions. En effet, depuis les années 1990, marquées par l’avènement du multipartisme en Afrique, la plupart des crises politiques, dont de véritables révoltes populaires, ont, certes, donné naissance à des périodes de transition conduites souvent par des civils, parfois des militaires ou même des religieux. Mais toutes ces expériences politiques n’ont abouti qu’à de simples recompositions du paysage politique des différents pays au profit de nouvelles dictatures. Elles n’ont réglé aucun des problèmes majeurs des masses populaires, comme au Burkina Faso, au Mali, par exemple, deux pays ayant connu récemment des transitions dirigées par des civils. Avec Michel Kafando, dans le premier, pour aboutir au régime dont l’actuel « ministre de la réconciliation » est allé tout dernièrement rencontrer le président déchu, Blaise Compaoré, pourtant en procès pour complicité dans l’assassinat de son prédécesseur Thomas Sankara, et reste sourd aux revendications des 7 000 travailleurs licenciés sous le régime de Compaoré et toujours sans ressources. Avec Bah N’Daw, dans le second qui ne gouverne qu’à l’ombre des militaires putschistes [2].

Quant au « dialogue inclusif » que l’opposition, toutes tendances confondues, présente comme une potion magique susceptible de guérir le pays de tous ses maux, il est aussi, en réalité, un piège pour les masses opprimées. Comme le fut ladite Conférence nationale de 1993 [3] ; elle n’échappera pas au sort d’être un simple rendez-vous au sommet de la classe dirigeante actuelle : incluant le camp de la dictature, les partis politiques de l’opposition, les groupes armés et quelques organisations de la société civile, la majorité des participants sera constituée des mêmes politiciens et autres chefs de guerre qui, comme larbins d’Hissène Habré ou d’Idriss Déby Itno ou même successivement des deux, ont tous, depuis des années, participé, à la tête de l’État, au processus politique qui a conduit à l’impasse actuelle.

Que pourrait-on en espérer d’autre qui ne soit déjà connu ? Quand bien même il y aurait la présence de quelques âmes généreuses, qui parleraient de liberté, de démocratie, de justice. Ce seront le camp de la dictature et celui de son opposition politique classique, qui, s’appuyant sur le rapport des forces en leur faveur, décideront des résolutions finales dudit dialogue. Gens d’un même monde, défendant rigoureusement les mêmes intérêts, les leurs et ceux de l’impérialisme français et ses différents valets locaux.

Ce n’est pas non plus une « alternance » quelconque, chère à certains de nos politiciens, qui permettra de résoudre les problèmes des couches populaires : le sort de ces dernières ne se résout pas dans les urnes ! Toutes les expériences d’élections qui ont eu lieu dans le pays, sous le parapluie de l’armée actuelle, le prouvent amplement. Même si, par miracle, un autre politicien de l’opposition, Succès Masra [4] par exemple, remporte les futures élections, cela ne changera rien dans les conditions de vie des masses populaires : nulle part dans le monde, un simple changement des politiciens au pouvoir ne règle le sort des couches populaires. Il suffit de voir ce qui se passe dans certains pays africains, tels le Bénin, le Sénégal, le Mali, le Burkina Faso, qui ont connu des alternances, pour s’en convaincre : les riches y deviennent de plus en plus riches alors que les pauvres s’enfoncent de plus en plus dans la misère.

WAKIT TAMMA [5] ! L’heure a sonné, en effet, mais pour une mobilisation générale des classes populaires

Pour sortir de la situation actuelle, la solution n’est donc dans aucune des différentes propositions qu’agite la classe politique. Pour leur émancipation du joug de la dictature et de la misère, les masses populaires ne peuvent compter que sur elles-mêmes, sur leurs propres luttes, avec leurs propres armes : la mobilisation, la grève, les manifestations, la rue ! Seule une riposte collective des travailleurs et de l’ensemble des opprimés en vue d’imposer eux-mêmes les changements nécessaires, conformes à leurs aspirations, tant sociales que politiques, pourrait permettre de faire plier la dictature.

Comme son père et ses partisans, Mahamat Idris Déby et son gouvernement ne changeront de politique et ne tiendront compte des revendications populaires que forcés et contraints. C’est notre mobilisation qu’il craint, comme on l’a vu tout dernièrement dans la répression sauvage de la manifestation du 8 mai, alors que celle-ci avait été initialement autorisée.

Par conséquent, la seule perspective capable de faire plier la dictature et de l’amener à satisfaire les revendications populaires, de lui faire respecter le droit à la vie des masses opprimées, est celle d’un mouvement d’ensemble, d’une mobilisation générale de tous les travailleurs du pays, du public et du privé, qui unifierait les salariés de l’Éducation nationale à ceux de la Sonasut (la compagnie sucrière du Tchad), ceux de la Santé à ceux de la CotonTchad, ceux de l’énergie à ceux du transport, ceux des banques à ceux du bâtiment, ceux de la Poste et Télécommunication à ceux du commerce, ceux du pétrole et des mines à ceux de l’information et de l’audiovisuel, ceux des assurances à ceux de la Culture, mais aussi les actifs et les chômeurs, les précaires et les retraités, les licenciés, etc. dans une riposte collective contre la politique du pouvoir, car, quels que soient les secteurs d’activité, la catégorie et le statut des uns et des autres, tous les travailleurs ont les mêmes intérêts et les mêmes ennemis, en l’occurrence, l’État, au-dessus duquel trône Mahamat Idriss Déby, et le patronat !

Cette mobilisation générale des travailleurs aurait intérêt à se transformer en un vaste et profond « tous ensemble » en s’ouvrant à d’autres catégories de la population qui, à un niveau ou à un autre, souffrent de la misère et de la dictature, comme eux : femmes, jeunes, étudiants et élèves, artisans, petits commerçants et paysans pauvres. À part le MPS et ses alliés, bien sûr, les organisations ou les militants politiques qui le désireraient pourraient aussi participer à cette mobilisation, à condition, toutefois, qu’ils se mettent au service des luttes et des revendications des masses laborieuses et non qu’ils en prennent la tête. C’est aux travailleurs et aux autres couches opprimées de diriger eux-mêmes leurs combats en choisissant et contrôlant leurs propres représentants. Ils ne doivent se mettre à la remorque de personne, en tout cas, pas derrière des politiciens opportunistes qui, à la moindre occasion, les trahiront !

Sans être exhaustif, car chaque syndicat, association, organisation participant à la riposte collective proposerait ses propres revendications, les plus importantes, pouvant fédérer tout le monde, seraient par exemple : une augmentation conséquente des salaires, tant du public que du privé, du smic, des allocations de chômage, des pensions de retraite, des bourses, instituées comme un droit pour tout étudiant, l’embauche de tous les contractuels, des précaires et des diplômés chômeurs, dans le public comme dans le privé, notamment dans les secteurs essentiels, l’Éducation, la Santé, mais aussi, une baisse importante des prix des produits et des articles de première nécessité, de l’eau, de l’électricité, du pétrole, de l’essence, du gaz, des prix du transport, des impôts, des loyers, la gratuité effective de l’éducation et des soins dans le public, la construction de logements sociaux, la défense et la jouissance des droits démocratiques élémentaires, de réunion, d’expression, d’organisation, de manifestation, sans aucune menace ou entrave de la part du pouvoir, la rupture du cordon ombilical qui lie les médias publics, la radio et la télévision notamment, au pouvoir du MPS, afin que celles-ci s’émancipent du joug de ce dernier et favorisent l’expression libre de toutes les sensibilités politiques, etc.

Notre objectif devrait en somme être le reflet de toutes les revendications vitales des masses opprimées, en passant en revue tous les problèmes fondamentaux que ces dernières rencontrent, sans oublier les autres aspects de la vie sociale et économique marquée par des injustices, des abus, des arrestations arbitraires, des assassinats, le pillage des fonds publics, la corruption, les humiliations de toutes sortes, les brutalités policières, qui sont devenus des mœurs courantes depuis bientôt trente ans que le pays se trouve placé sous la férule de la dictature du MPS.


[1MPS (Mouvement patriotique du salut) était le mouvement militaire clandestin d’Idriss Déby, transformé en parti politique présidentiel après le coup d’État qui a porté Déby au pouvoir en 1990.

[2Il s’agit du putsch militaire qui a renversé le 18 août dernier le président en place, Ibrahim Boubakar Keita. Voir notre article Mali : la Françafrique toujours aux commandes

[3Allusion à cette Conférence nationale qui fut réunie en Tchad en 1993 pour en quelque sorte entériner le régime instauré par Idriss Déby après qu’il eut renversé, par un coup d’État épaulé par la France en 1990, son prédécesseur Hissène Habré. Chargée de donner bonne figure à la « transition » elle mit en place la Constitution qui permis à Idris Déby d’être président pendant 30 ans, voire de briguer cette année, malgré les manifestations de rue ce 6e mandat qui ne lui a échappé que parce qu’il est mort le jour même où il venait d’être officiellement réélu.

[4Succèe Masra est le dirigeant du parti dit des Transformateurs.

[5Wakit Tamma (« L’heure a sonné ») :ce titre reprend, au pied de la lettre, le nom que s’est donné le large collectif un peu hétérogène regroupant toute l’opposition au Comité militaire de transition (CMT). Voir Tchad : Nouvelles manifestations contre les pouvoirs des militaires

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