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Editorial

Suite à l’onde de choc contestataire parcourant le monde, quelles perspectives ?

Mis en ligne le 14 septembre 2020 Convergence révolutionnaire internationale Monde

L’année précédant la crise sanitaire, les révoltes s’étaient multipliées dans le monde entier. Au Chili, partie des étudiants protestant contre l’augmentation du prix du ticket de métro, la colère s’est étendue à l’ensemble des classes ouvrières. En Iran, elle a éclaté contre le régime des mollahs suite à l’augmentation du prix des carburants. Au Liban, elle a littéralement explosé suite à l’introduction d’une taxe sur les réseaux sociaux. En France, depuis plus de trois ans, les mobilisations se succèdent : contre le droit du travail qui impose des reculs considérables dans les droits des travailleurs sous le gouvernement « socialiste » de l’époque ; contre l’augmentation des taxes sur les carburants décidée par le gouvernement qui lui a succédé, avec le mouvement des Gilets jaunes ; contre le projet de réforme des retraites qui a paralysé pendant plusieurs mois le système de transport du pays l’hiver dernier. D’autres soulèvements dans des dizaines de pays ont également marqué le refus de divers peuples d’accepter le poids des sacrifices imposés par le système capitaliste. Et, bien sûr, les jeunes du monde entier ont pris la tête de la rébellion contre la catastrophe climatique mondiale croissante.

Si la pandémie due au coronavirus a ralenti ces soulèvements pendant un certain temps, elle ne les a pas arrêtés. De Hong Kong au Liban en passant par la France, nous continuons de voir des gens désespérés risquer leur vie dans leurs luttes contre les classes dirigeantes et les régimes qui les servent. En cette fin d’été, cette contestation ne faiblit pas, conduisant au Liban à la démission du gouvernement et embrasant la Biélorussie où, malgré une répression féroce, les manifestations contre la dictature ne cessent pas.

Partout, ce qui frappe – outre l’absence des forces politiques ou syndicales « traditionnelles » dans ces mobilisations, malgré leurs tentatives de détourner la colère vers des objectifs pseudo-politiques, en réalité autant de voies de garage institutionnelles et réformistes – est le fait que les classes populaires ont marqué ces mouvements du sceau de leurs aspirations propres. Des aspirations à la fois sociales et démocratiques.

Au Liban, les divisions confessionnelles qui semblaient profondément marquées dans le pays, structurant même l’organisation territoriale, ont volé en éclat : jeunes et adultes, musulmans ou chrétiens de toutes obédiences se sont retrouvés au coude à coude dans les manifestations.

En France, dans le mouvement des Gilets jaunes de 2018-2019, le milieu de petits patrons qui en avaient été au début une des composantes, relayée par l’extrême droite qui avait tenté d’en prendre la tête, s’est vite trouvé face à des revendications distinctes de ses intérêts. Elles se sont multipliées à propos des salaires, des loyers, des prix alimentaires. Elles traduisaient la présence massive d’un prolétariat précaire, en particulier féminin, travaillant dans de petites entreprises. Marginalisés dans le mouvement, les petits patrons l’ont le plus souvent tout simplement abandonné, et l’extrême droite n’a pas réussi à donner le ton.

Aujourd’hui, les États-Unis, avec la révolte contre les violences policières racistes, ont rejoint les pays où la population est entrée en lutte. C’est la première fois depuis plus d’un demi-siècle, depuis les mouvements pour les droits civiques et contre la guerre du Vietnam des années 1960 et 1970, que des mobilisations de cette ampleur ont eu lieu à travers le pays. Les jeunes – issus de la classe ouvrière ou des classes moyennes – ont manifesté massivement sans se préoccuper de savoir si celui qui était à côté d’eux était blanc, noir, latino ou asiatique. Et l’onde de choc s’est propagée à travers le monde, à Madrid, Göteborg, Stockholm, Rome, Londres, Bristol, Bruxelles, Maastricht, Lausanne, Budapest, Paris, Berlin, Munich, Hambourg, Vienne, mais aussi Montréal, Québec, Nairobi, Sydney...

Le meurtre de George Floyd par des flics racistes a mis le feu aux poudres dans un pays où le confinement dû à la crise sanitaire a jeté au chômage en deux mois et demi 43 millions de travailleurs, où les mesures qui ont suivi la crise de 2008 ont précarisé la situation d’une grande partie de la classe ouvrière. Partout, les manifestations contre les violences policières et le racisme ont mobilisé des très jeunes venant des banlieues pauvres des grandes villes et des quartiers populaires.

La pandémie et la crise économique ont exacerbé les inégalités sociales qui forment la toile de fond de la vague de révoltes récentes.

Politisation des mobilisations, aspirations démocratiques

Ce qui frappe aussi, c’est la relative politisation des manifestants qui refusent de s’en prendre seulement aux gouvernants en place mais tiennent à dénoncer « le système ». Ce fut notamment le cas en Algérie, où le départ de Bouteflika et les manœuvres de l’ensemble des forces politiques bourgeoises ne sont pas parvenus à faire quitter la rue aux manifestants. Seul le confinement y a réussi. Et encore. Depuis qu’il est achevé, les mouvements de protestation contre le nouveau gouvernement reprennent, malgré un renforcement de la répression. Même chose à Hong-Kong où les menaces répétées des autorités chinoises n’ont pas réussi à faire taire la contestation – on verra si les dernières mesures législatives et la vague de répression qui semble avoir suivi auront raison des mobilisations.

Derrière la diversité apparente des mouvements populaires qui ont émergé dans le monde, il y a bien des choses en commun. Le simple fait qu’ils aient éclaté en même temps, se renforçant les uns les autres, est le signe d’un profond ébranlement de la société, à l’échelle mondiale. En 1848, dans chaque pays, les motivations des insurgés pouvaient aussi sembler différentes ; elles ont néanmoins marqué partout en Europe l’irruption de la classe ouvrière sur la scène politique, et apporté la preuve de l’incapacité de la bourgeoisie à prendre en charge la révolution démocratique – le « changement de système » – là où des régimes directement hérités de la société féodale existaient toujours. Marx en avait conclu que seule la classe ouvrière était capable de mener à bien les tâches de la révolution démocratique, dans un processus révolutionnaire – ‘la révolution en permanence’ – conduisant à la transformation socialiste de la société.

En ce XXIe siècle, c’est directement le système capitaliste (et la bourgeoisie) à son plus haut degré de développement global qui est mis en cause. Il n’est plus question de révolution démocratique bourgeoise – ou d’indépendances nationales. Plus de la moitié de l’humanité vit aujourd’hui dans les villes, formant, autour du prolétariat industriel, un ensemble qui constitue les classes populaires, en fait un prolétariat essentiellement précaire. Aujourd’hui, toutes les luttes qui se déroulent depuis plus d’un an se traduisent par un affrontement direct entre la grande bourgeoisie et les classes populaires.

Depuis quelque temps, un peu partout, la contestation, la révolte, ont entraîné non seulement la jeunesse étudiante, mais, plus largement, les classes populaires et le monde ouvrier. Ce caractère social se voit dans les revendications mises en avant et, plus profondément, dans les aspirations qui expriment la révolte des « soutiers » de la société, ceux qui font tout et reçoivent bien peu en échange, non seulement en termes de rémunération, mais aussi de reconnaissance.

C’est peut-être à cela que l’on peut percevoir la profondeur des mouvements en cours. Au-delà des revendications immédiates qui ont servi de détonateur, il y a une aspiration profonde à être entendu, à peser sur les événements. Tout à la fois l’expression d’un sentiment de dignité bafouée et de volonté démocratique.

Il n’est pas très étonnant que, dans un tel contexte, les appareils traditionnels réformistes, politiques ou syndicaux, ne parviennent pas, ou très difficilement, à cristalliser autour d’eux ces aspirations. Profondément intégrés à la société bourgeoise dont ils constituent une soupape de sécurité, ils ont sécrété une bureaucratie qui ne prend jamais la peine de consulter les travailleurs sur ce qu’il convient de revendiquer – ne parlons même pas du fait de leur laisser la conduite de leurs propres mouvements ! N’ayant pas droit à la parole, ou si peu, dans la société, au travail, les travailleurs ne l’ont pas davantage sur leurs propres revendications, confiées de façon institutionnelle à des appareils qui discutent, négocient et concluent des accords au-dessus de leur tête.

Des structurations populaires locales et leurs limites politiques

Il n’est donc pas très étonnant que, ici ou là, des structures « horizontales » aient vu le jour et donné le ton de nombreux mouvements depuis une dizaine d’années déjà. Des groupes informels se sont retrouvés en des lieux précis, devenus emblématiques : la Place Tahrir au Caire pendant le Printemps arabe de 2011, la Puerta del Sol à Madrid rassemblant les Indignados la même année, suivis de près par Occupy Wall Street… Plus près de nous, ce sont les « cabildos » au Chili en 2019, les assemblées de quartier ou d’occupation de place du Liban à l’Algérie ou au Soudan. Les Gilets jaunes français se sont dotés de structures plus décentralisées encore, avec des lieux de rassemblements correspondant à tous les ronds-points possibles. Mais ces structurations spontanées à des échelles locales n’ont pas abouti à des contre-pouvoirs populaires assez centralisés pour offrir, à l’échelle nationale, une direction politique alternative face aux pouvoirs en place. C’est sans doute la limite majeure de ces différentes explosions sociales, vu l’absence de direction politique révolutionnaire permettant de faire franchir une nouvelle étape révolutionnaire à la dynamique contestataire.

Si le caractère populaire des différents mouvements qui ont secoué et secouent un grand nombre de pays est indiscutable, il reste que la classe ouvrière n’est pas apparue dans ces luttes avec une politique qui lui soit propre, c’est-à-dire en prenant la direction politique effective de ces luttes.

Le prolétariat – au sens le plus général de ce mot, celui que lui donnait Marx et qui n’était pas limité à la classe ouvrière industrielle –, qui constitue le gros de ceux qui expriment leur colère dans les rues, ne met pas davantage en avant ses solutions propres à ce qui est dénoncé dans la société. Pas encore, en tout cas. C’est avant tout une question de direction.

Un mouvement qui peut évoluer dans toutes les directions...

L’immense espoir pour les opprimés du monde entier que représentent les mobilisations qui ont lieu un peu partout dans le monde, et particulièrement aux États-Unis, ne doit pas cacher que la situation est loin d’être homogène.

Beaucoup de travailleurs sont loin de voir que la multiplication des licenciements dus à la récession d’un côté, et les violences policières de l’autre côté, sont deux manifestations du même capitalisme. Sur le plan politique, l’extrême droite reste présente partout. Elle recueille de nombreux soutiens dans des couches populaires, et détient parfois même le pouvoir, comme aux Philippines, au Brésil, en Hongrie... et, dans une certaine mesure, aux États-Unis. En France, les syndicats policiers liés à l’extrême droite, ont appelé à des manifestations spectaculaires devant lesquelles le gouvernement a piteusement reculé, après une inédite et timide dénonciation des violences policières.

Une nouvelle période de luttes et de possibilités pour les révolutionnaires

La crise sanitaire, en paralysant les échanges internationaux, a déclenché une grave récession. Dans tous les pays, les États ont dépensé sans compter pour aider à la restructuration des entreprises capitalistes et mettre « les leurs » dans la meilleure situation possible dans la future lutte pour se partager un marché dont les contours ne sont pas entièrement connus. Cette réorganisation est en cours partout et se traduit ou va se traduire par des millions de licenciements à travers le monde.

Les relations entre les grandes puissances s’en trouvent elles aussi modifiées. Des tendances contradictoires s’expriment. L’Union européenne vient de conclure un plan de relance commun de 750 milliards d’euros dans des négociations qui ont autant montré le souci de faire bloc que l’envie d’un certain nombre d’États de faire cavalier seul. Quant à l’actuelle montée de la tension entre les États-Unis et la Chine, difficile de savoir si elle annonce une guerre commerciale exacerbée ou ne représente qu’un épisode de plus dans un bras de fer qui, jusqu’à maintenant en tout cas, a davantage ressemblé à des négociations musclées entre maquignons.

Dans le même temps, les perspectives de l’économie mondiale sont très incertaines. Selon Christine Lagarde, l’ancienne dirigeante du FMI et actuelle présidente de la Banque centrale européenne, le pire serait derrière nous et le plus dur à venir... Il est possible que, après le redémarrage de l’économie, on puisse passer à une période de convalescence, mais il est tout aussi possible que cette convalescence soit très lente et même très difficile.

Une colère sourde apparaît au sein de la petite bourgeoisie et c’est là que le pire est possible : de nombreuses petites entreprises ont déjà fermé et de nombreuses autres risquent de connaître le même sort dans les mois qui viennent.

Quoi qu’il en soit, que le pire soit derrière nous ou non, c’est aux travailleurs qu’on présentera la facture. Même si la reprise est rapide, en s’appuyant sur une augmentation du chômage, le patronat cherchera à augmenter la productivité par une exploitation accrue. Bien des mouvements du passé ont commencé quand on apercevait la lumière d’un bout du tunnel qui tardait à arriver. Les luttes des travailleurs se sont intensifiées précisément du fait d’une relance de l’économie alors que les capitalistes continuaient à faire peser tout le poids de la réorganisation ayant suivi la récession sur les travailleurs et les classes populaires.

Indépendamment du rythme de la reprise, la classe ouvrière est en situation de se porter à la tête du combat de tous les laissés-pour-compte du capitalisme. Il faut pour cela une politique montrant le lien entre la violence des conditions de travail, la violence du chômage et celle qu’exerce la police contre tous ceux qui relèvent la tête. Une politique qui unifie le prolétariat au sein d’une même lutte contre la bourgeoisie et le système capitaliste.

En tout cas, plus que jamais au cours de ces dernières années, la vague de révolte dans le monde, jointe au caractère international de la crise sanitaire, met à l’ordre du jour la nécessité d’une lutte commune du prolétariat international.

L’irruption des États-Unis parmi les pays secoués par une vague de révoltes populaires montre que les géants endormis peuvent se réveiller à tout moment. Alors même que les militants révolutionnaires sont présents dans de nombreux pays, ils n’y forment que de petits groupes, sans l’implantation qui leur permettrait de diriger les luttes de la classe ouvrière. Il faudra pourtant en passer par là pour développer une politique de contestation révolutionnaire de la société, la seule qui pourrait mettre en place, au nom des travailleurs, une économie rationnelle, où l’intérêt collectif passerait avant les intérêts privés, une industrie respectueuse de l’environnement... Bref, une politique qui permette d’enclencher une dynamique révolutionnaire jusqu’à sa victoire, car la situation actuelle recèle d’immenses possibilités dont personne ne sait jusqu’où elles pourraient aller.


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