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Souriez, vous êtes filmés !

7 juin 2020 Article Sciences

Tous surveillés : 7 milliards de suspects, documentaire de Sylvain Louvet, 2019.

Disponible en replay sur le site Arte.tv jusqu’au 19 juin


Le documentaire Tous surveillés, sept milliards de suspects aborde, à travers une enquête menée sur plusieurs continents, le développement des nouvelles technologies de surveillance s’appuyant sur les progrès récents, et rapides, en matière d’intelligence artificielle.

Au centre du documentaire : la reconnaissance faciale, l’une des technologies biométriques les plus performantes pour identifier un individu. Alors que les premières recherches sur ces systèmes sont réalisées aux États-Unis dès 1964, leur essor actuel doit beaucoup au développement des technologies d’intelligence artificielle et aux avancées en matière de stockage de données. Aujourd’hui, les programmes de reconnaissance faciale sont ainsi capables, en quelques fractions de seconde, de modéliser un visage comme une sorte d’empreinte digitale. Reliés à une caméra, ces logiciels et leurs immenses bases de données, permettent ainsi de repérer quasi instantanément l’identité d’un individu.

« 500 millions de caméras dans le monde prétendent détecter nos émotions », annonce en guise d’introduction la voix off du documentaire. L’intérêt de celui-ci réside en effet dans ce tour du monde des utilisations sécuritaires de la reconnaissance faciale : surveillance des frontières, drones tueurs, fichages systématisés, caméras intégrées sur les lunettes des forces de l’ordre, etc. Des États-Unis à la Chine, en passant par l’Europe et la France, il met ainsi en évidence, comment, sur fond de discours anti-terroriste, se développe le marché de ces technologies, un « marché de la peur » pesant aujourd’hui plus de 40 milliards de dollars et dont les principaux gagnants sont de grosses entreprises, telles Amazon, Thalès, Airbus, IBM ou encore Huawei.

Le voyage commence en France, à Nice, la ville la plus vidéo-surveillée de France avec ses 2 000 caméras, et où le maire, Christian Estrosi, surfant sur l’attentat du 14 juillet 2016, a lancé un vaste programme de « test » de la reconnaissance faciale. Même si la loi actuelle limite encore fortement l’utilisation de celle-ci, le maire de Nice n’a pas hésité à faire de ce test grandeur nature une véritable vitrine de sa propagande sécuritaire visant à généraliser l’usage de la technique. Une aubaine aussi pour les treize entreprises qui, pendant trois ans, grâce à une convention signée avec la ville promouvant le concept d’une « Safe City », ont pu tester leurs produits, sous le pilotage du géant Thalès. Le même que l’on retrouve un peu plus avant dans le documentaire, comme ayant, avec d’autres, largement bénéficié de millions de fonds publics au niveau européen, pour équiper les frontières de drones semi-autonomes ou encore de détecteurs de mouvements destinés à faire la chasse aux migrants.

C’est aux États-Unis, berceau de la reconnaissance faciale, que nous nous rendons. Le FBI aurait aujourd’hui la capacité d’identifier 50 % des Américains à partir d’une seule photo. Une gigantesque base de données qui a vu son essor possible après l’attentat du 11 septembre 2001 et la mise en place du « Patriot Act », dont les mesures qui devaient durer quatre ans, sont dix-huit ans plus tard, pour l’essentiel, toujours en place. Depuis l’élection de Donald Trump, la reconnaissance faciale est utilisée dans les aéroports, mais aussi de plus en plus dans les écoles, et surtout les commissariats, alors même qu’une enquête du Congrès a mis en évidence les dysfonctionnements de certains logiciels. Entraînés à fonctionner sur des photos d’hommes blancs, les algorithmes font ainsi plus souvent des erreurs lorsqu’il s’agit d’Afro-Américains, ou de personnes d’origine latine. Mieux vaut donc ne pas ressembler trop à celui que recherche la police !

Le tour du monde s’achève en Chine où le gouvernement a pour objectif d’atteindre d’ici 2022 le nombre de 600 millions de caméras. La reconnaissance faciale et les technologies d’intelligence artificielle y sont utilisées pour le fameux système de notation du « crédit social », attribuant une note à chaque individu en fonction de son respect des lois et de sa « bonne moralité » ! Une arme de contrôle social numérique dont le principal théoricien, Lin Junyue, expose clairement l’objectif tout en se voulant bon conseilleur du journaliste qui l’interviewe : « Je trouve que la France devrait vite adopter notre système de crédit social, pour régler ses mouvements sociaux. Si vous aviez eu notre système de crédit social, il n’y aurait jamais eu les Gilets jaunes. On aurait détecté cela avant qu’ils agissent. On aurait pu prévoir et il n’y aurait pas eu ces événements ». Tiens donc ! Et qu’ont-ils empêché à Hong-Kong ? N’ont-ils pas des moyens similaires ?

Le documentaire détaille alors la mise en application terrifiante d’une panoplie d’outils numériques de surveillance, destinée à réprimer les treize millions de musulmans ouïgours au Xinjiang. Reconnaissance faciale à tous les coins de rue, applications diverses permettant d’enregistrer le nombre d’individus par famille, leurs modes de consommation, leurs appels téléphoniques… Le tout relié à une immense base de données permettant d’identifier les personnes « suspectes » pour le régime et les envoyer dans des camps de « rééducation », en réalité camps de concentration, visant à « éradiquer » ce que le gouvernement appelle « l’identité ouïghour ». Un vaste champ d’expérimentation que le gouvernement chinois pourrait bien vouloir généraliser à tous ceux qui auraient des velléités de protestation. Mais pas sûr que cela marche si bien. Entre les effets d’annonce d’un Xi Jinping, se voulant le grand ordonnateur d’un système où il aurait soi-disant tout sous surveillance, et la réalité, il y a sans aucun doute de la marge. Les technologies modernes de surveillance, même au service d’une dictature barbare, ne peuvent prémunir totalement les régimes, quels qu’ils soient, des révoltes et des révolutions !

Cela dit, et même si la conclusion de ce documentaire (dont le sujet a été écrit il y a deux ans par Sylvain Louvet après une année d’enquête) paraît mettre en avant comme seule solution à l’ampleur de ce phénomène sécuritaire une réponse légale au travers des institutions actuelles, il n’en reste pas moins que le panorama dressé interroge d’autant plus dans la situation actuelle. La pandémie mondiale du coronavirus apparaît en effet comme un nouveau terrain de développement pour ces technologies de surveillance. Du guide des « bonnes pratiques sanitaires » dans le transport aérien incitant à l’utilisation de « toutes les technologies sans contact, notamment la reconnaissance faciale », à l’utilisation de celle-ci à la RATP pour contrôler le port du masque, en passant par les multiples applications de traçage : le marché des technologies numériques se porte à merveille ! Mais sous prétexte de traçage du virus, les bases de données engrangées par bien des États, ou des entreprises, ne sont-elles pas déjà vouées à bien d’autres utilisations, qu’elles soient sécuritaires ou encore commerciales ? On peut gager que oui !

Au travers de ce documentaire, on perçoit aussi les remarquables avancées des dernières décennies dans les technologies numériques et en particulier dans le domaine de l’intelligence artificielle. Avec une certaine inquiétude, parfois, tant elles sont mises au service du pire dans ce monde dominé par les capitalistes et leurs États. Pourtant ces progrès ont déjà aujourd’hui des usages autres que la reconnaissance faciale à fin sécuritaire, comme les logiciels de traduction ou la reconnaissance d’images en médecine. Ces sciences et techniques pourraient bien plus largement encore servir pour le meilleur, si l’humanité ne vivait pas dans le pire des mondes, un monde capitaliste, et avait son destin en main.

Claude Rich

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