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Sur un piquet de Transdev, du 25 au 27 octobre 2021

Semaine 8, J1-3 : la fin… avant la suite !

28 octobre 2021 Article Entreprises

Ce mercredi, c’était le dernier jour du piquet. Après huit semaines de grève, les salariés de Transdev à Vaux-le-Pénil ont suivi l’avis de leur syndicat majoritaire, pour la reprise du travail. Une dernière fournée de merguez et poulet mariné, puis le barbecue est rangé. Mais les braises restent chaudes. La grève s’arrête à Vaux-le-Pénil, pas la lutte contre « le massacre de l’ouverture à la concurrence ». Avant de tirer un bilan de la grève (dans un prochain article), retour sur l’ambiance de ces derniers jours, avec en conclusion une petite vidéo des grévistes qui racontent leur grève.

Lundi 25 octobre

« C’était bien vendredi, on a fait du bruit ! T’as bien fait de ramener tes tambours ! – Et t’as vu, on a des photos dans le journal ! » La manifestation organisée par des grévistes à la base en fin de semaine précédente reste après le week-end dans les esprits [1]. Les grévistes se sont montrés dans la rue, et ont expérimenté leur potentiel dans l’organisation de la grève. « Les flics nous ont dit de marcher sur le trottoir, mais on a dit non, il fallait se faire voir. Après sept semaines, il était temps qu’on fasse une manif hors du dépôt. – On pourrait faire un appel national à Transdev, sur le rond-point de l’Europe ? Il faut maintenir la pression ! » « On devrait faire un comité d’organisation de la grève, pour faire tout ça bien carré. – Un comité de grève ! »

La réunion avec la direction vendredi dernier n’a rien donné. « Quand même, il va bien falloir reprendre à un moment… – C’est eux qui décident quand on reprend, il suffit qu’ils sortent le carnet de chèques ! – Mais ils ont dit qu’ils risquaient de mettre la clé sous la porte avec la grève. – Ah oui ? Et ils sont où les bénéfices des années précédentes ? » Une nouvelle réunion de négociation est prévue, cette fois au siège de Transdev, et en comité restreint : les grévistes sans mandat syndical qui participaient aux réunions depuis le début ne sont pas invités. Des voitures s’organisent pour monter au siège, à Issy-les-Moulineaux, où les grévistes resteront jusqu’à tard dans la nuit, pour continuer de faire du bruit au pied de l’immeuble dans lequel ça négocie.

En attendant, les discussions politiques continuent. « L’essence augmente, mais ça veut dire que les profits de Total et des autres augmentent aussi. Le gouvernement pourrait baisser les taxes et prendre sur leurs profits ! Mais en fait ça va permettre à Total de faire la transition énergétique, d’acheter des nouvelles machines. Avec notre argent ! – Et les cent balles, qui va les toucher ? » Un gréviste a regardé une vidéo [2] faite à ce sujet par un cheminot lillois : « Une vidéo top. Il a mis des mots sur ce qu’on voit. » Pendant ce temps au dépôt, un huitième fût a été installé. « La flamme est toujours allumée ! »

Mardi 26 octobre

Ce matin, tous les grévistes ont reçu un message par leur application de travail, MobiMe. La direction a exceptionnellement accepté de relayer un appel du syndicat majoritaire à une assemblée générale à 13 heures. Un protocole de fin de conflit a été proposé aux organisations syndicales hier soir. « Si le protocole est signé, le travail reprend demain apparemment. – Attends, c’est pas aux délégués de prendre la décision. On ne reprendra pas pour n’importe quoi, moi j’ai pas envie de repartir sur des semaines de 41 heures. – Ça fait deux mois qu’on est en grève, il va bien falloir reprendre un jour. Mais on ne va pas recommencer à rouler comme des malades ! » Il y a une petite centaine de grévistes sur le piquet, qui discutent serré. À 13 heures, l’assemblée générale débute par une longue prise de parole du syndicat majoritaire.

« Les propositions sont potables. On était vraiment bas, on part de loin. On avait signé un accord local, je l’avoue, qui n’était pas terrible. Entre la peste et le choléra, on avait choisi la peste. » « Ce qu’on a obtenu, c’est super bien. Vous ne perdez pas d’argent ! » « Sur les neuf points qu’on avait demandés, ils ont refusé de verrouiller le TTE et de payer les jours de grève. Donc sur neuf on en a obtenu huit et demi. » Pour être précis, et si on suit la logique syndicale, il serait plus juste de dire sept et demi. Car outre le refus de payer quinze jours de grève, la direction n’a pas non plus voulu céder sur la garantie des quinze minutes de temps de travail effectif (TTE) pour les battements. Cette revendication était posée à juste titre en tête de liste, car c’est dans cette zone que se trouve le cœur de l’attaque patronale. Ainsi, si le battement entre deux tours excède les quinze minutes, ce temps passé au travail se métamorphose magiquement en temps indemnisé (TI). L’indemnisation de ce TI a certes été portée grâce à la pression de la grève à la hauteur de 100 % du taux horaire de base, mais il n’est pas pour autant compté comme du temps de travail. Cette magie noire permet aux patrons d’intensifier le travail, d’allonger les journées, de ne pas embaucher plus et de payer moins les heures supplémentaires. Si Transdev s’est montré intransigeant là-dessus, où se trouve alors le demi-point compté par les syndicalistes ?

« On ne va pas bloquer le piquet pour ça, parce qu’ils nous ont tout donné. Sur les deux mois qui viennent, on a la clé pour verrouiller ces quinze minutes. Donc faites attention, ou vous aller tout faire foirer. Il y a une clause dans le protocole. Si le minutage qu’ils nous ont proposé ne va pas, ils le changeront. Donc prenez votre temps dans la conduite, respectez les limitations de vitesse. Si on engendre du retard, ça va verrouiller ce temps. Reprenez, et nous les DS on va vous accompagner pendant deux mois pour signaler les défauts de la production. Il faut bien la faire pour voir les anomalies. »

« Reprendre le boulot demain ça serait raisonnable. Et si on ne lève pas la grève, vous n’allez rien obtenir du tout. Ils vont nous laisser crever et vous allez tout perdre. » Une question vient de l’assemblée : « C’est quoi les services qu’on va avoir ? – Il y aura seulement trois services au-dessus de huit heures trente, et ensuite 50 % au-dessus de huit heures [3]. Il n’y a pas de perte de salaire. Celui qui ne veut pas faire d’heures sup’ aura le TI à 100 %. Celui qui veut faire des heures gagnera plus. – Mais alors on est sur des 39 ou 40 heures d’amplitude ? – On s’est battus pour 38 heures, mais ils disent qu’ils ne savent pas faire. Donc pour les 38 heures c’est mort, mais il y aura la majoration. »

« Moi je peux vous dire, j’ai assisté à toutes les réunions, et c’est la seule dont je sorte satisfait. Maintenant, il y a une date butoir, ils veulent qu’on redémarre dès demain. » Un mouvement parcourt l’assemblée, et plusieurs grévistes crient : « Non ! – Pas d’ultimatum ! » Un consensus se dégage pour se donner au moins une journée pour réfléchir. « Est-ce qu’on pourrait avoir le protocole, pour bien pouvoir l’évaluer ? » Alors que l’assemblée va se disperser, un vote est proposé. « Ceux qui veulent arrêter la grève, à ma gauche. Ceux qui veulent continuer, à droite. » Une soixantaine de grévistes se déplace vers la gauche, une vingtaine à droite – il n’y a pas de compte précis. « Bon, c’est clair. – Attendez, avant qu’on se sépare il faudrait quand même que ceux qui veulent continuer puissent expliquer pourquoi. » Quelques grévistes en faveur de la poursuite de la grève prennent la parole. « Moi, tant que je vois des collègues qui veulent continuer, par solidarité je continue avec eux. – Moi, c’est le concept même du TI qui me pose problème, je suis contre. Si je suis au travail, on me paie, point barre. » Un DS intervient : « – Mais t’es payé, à 100 % ! – Non, t’es indemnisé, c’est pas pareil. – Mais c’est dans la convention collective, on ne peut rien faire ! » Un semi-remorque passe dans la rue et disperse un peu l’AG. Des groupes se reforment, et discutent, papiers en main, de ce qui va changer à la reprise, qui semble donc décidée pour jeudi.

Mercredi 27 octobre

C’est donc le dernier jour officiel du piquet, et un dernier repas a été prévu. Certains discutent du protocole présenté la veille. « On est tous un peu énervés, parce qu’on n’a pas obtenu tout ce qu’on voulait. Pour obtenir le gel du TTE comme le prévoit la clause du protocole, il va falloir respecter les limitations de vitesse, à 30 km/h. On ne le faisait jamais avant, parce que ça nous ferait arriver en retard. Je ne pense pas que tous les gars pourront respecter ça, parce qu’après huit semaines de grève, les clients vont déjà être remontés. » D’autres pensent déjà aux perspectives. « Même si la grève s’arrête, la lutte continue. Il faudrait faire un tract qui le dise, pour pas qu’on pense que c’est fini. » Comme pour répondre, un tract circule, signé « Des grévistes de Vaux-le-Pénil ». « Reprise ou pas, la lutte est encore devant nous. Nous ne sommes pas seuls, loin de là. Il y a de nombreux conducteurs qui veulent poursuivre la lutte de Melun, Sénart, parmi nous à Vaux-le-Pénil, et aussi à Vulaines, et bien d’autres dépôts. »

De fait, à Vaux-le-Pénil les conditions de travail vont être dégradées par rapport à la situation d’avant l’appel d’offres. Localement, les conducteurs et leurs collègues auront toujours à se battre pour leurs horaires et leurs salaires, et pourront le faire grâce aux acquis de la grève. « C’est sûr qu’il n’y aura jamais de vraie fin de cette grève. C’est inoubliable ce qu’on a fait, j’y crois pas moi-même. Je suis très fier de nous. – Avant quand il y avait un problème, on râlait, on demandait aux DS de faire quelque chose. Maintenant le rapport de force a changé sur le dépôt, donc s’il y a un problème on montera tous ensemble. On pourra dire à la directrice : ‘‘Vous savez, on a pris goût à la grève ! Ça nous dérange pas de recommencer !’’ »

Plus largement, la lutte contre « le massacre de l’ouverture à la concurrence » ne fait que commencer, car beaucoup de délégations de service public sont encore à attribuer. En premier lieu à Vulaines-sur-Seine ou Chelles, où la bagarre a déjà commencé, mais dans beaucoup d’autres dépôts encore, où de nouveaux collègues vont sans doute relever la tête face aux attaques patronales. Il faudra garder les liens qui existent déjà entre les dépôts, et en créer de nouveau, pour que l’union des travailleurs du transport fasse leur force contre les grands groupes.

Beaucoup de grévistes savourent les derniers moments de la grève. « Ces huit semaines, ça a été une très belle page d’une histoire de ma vie. Ça restera gravé à jamais. » « Je me suis fait des amis, mais des vrais amis ! On a créé des liens. Maintenant je sais que ce ne sera plus jamais comme avant. Je reprends le boulot, mais pas avec la boule au ventre. Même si je sais que ça risque de revenir quand même, parce que des services de plus de huit heures, c’est trop dur. » Ou comme ils le disent eux-mêmes :

 

 

Simon Vries


[1Des vidéos de la manifestation : Sur un piquet de Transdev, le vendredi 22 octobre 2021

[3Cette organisation de la production ne vaudra que pour les salariés embauchés à la signature du protocole.

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