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Royaume-Uni : les coursiers de Stuart en grève contre les pertes de rémunération

31 janvier 2022 Article Monde

(Photo parue sur le site de l’AWL)

À Sheffield et dans quelques autres villes d’Angleterre, plusieurs dizaines de coursiers de Stuart ont engagé un bras de fer contre la direction, à la suite d’un changement de tarification. Les coursiers, employés sous un statut auto-entrepreneur équivalent à celui de la France, réalisent des livraisons de repas, de médicaments ou de courses.

Stuart est une filiale du groupe La Poste, qui agit souvent derrière une cascade de sous-traitance. En France, une vingtaine de coursiers de la même entreprise, livrant les courses pour Monoprix à Paris, s’étaient également mobilisés en novembre avec d’autres travailleurs sans-papiers. Ils avaient obtenu des embauches en CDI et le formulaire de l’employeur ouvrant la voie à une régularisation.

Ed, un militant du groupe trotskiste anglais Alliance for Workers’ Liberty (AWL), mobilisé aux côtés des grévistes de Stuart de Sheffield, nous a raconté la lutte en cours.

CR : Quel a été l’élément déclencheur de la mobilisation ?

Ed : La direction de Stuart a introduit une nouvelle échelle de rémunération. Auparavant, les coursiers étaient payés 4,5 £ (5,40 €) pour un trajet inférieur à trois kilomètres et 7,5 £ (9 €) au-delà. Désormais, c’est une paie « linéaire » qui s’applique, avec un minimum à 3,4 £ (4,10 €) et un montant proportionnel à la distance. Le tarif minimum d’une course est donc réduit d’un quart. Avec le complément par kilomètre, les coursiers ont finalement constaté une baisse comprise entre 10 et 20 % de leur rémunération, ce qui les oblige à travailler deux heures de plus par jour pour toucher la même chose qu’avant.

Ce nouveau système a été introduit ville par ville. D’abord à Nottingham, en avril 2021, où il y a eu une grève de plus d’une semaine. Stuart a alors promis de relever le « multiplicateur » du tarif de la course durant quelques mois dans la ville. Ce multiplicateur s’applique aux heures de pointe ou en cas d’orage pour inciter les coursiers à se connecter en nombre suffisant quand la demande est importante. Il peut varier fortement, mais laisse donc des paies très réduites aux heures creuses. Il s’agissait surtout d’habituer les coursiers au nouveau système, car à peine quelques mois plus tard, ce multiplicateur a été à nouveau réduit.

En septembre et octobre, d’autres villes sont passées au même système. À Sheffield, la direction a organisé des réunions par Zoom pour expliquer le nouveau dispositif. Lors de ces réunions, beaucoup de rancœur s’est exprimée de la part des coursiers. Face à une menace de grève par le syndicat, la direction a d’ailleurs reporté la mise en place de huit semaines. Mais le 6 décembre, Sheffield a été la dernière ville à subir ces tarifs. Cela a été le début de la grève.

CR : Comment est organisée la mobilisation ?

Ed : Dans plusieurs autres villes, il y a eu des manifestations et quelques grèves spontanées, mais courtes. Les coursiers sont peu organisés et il est difficile de construire une mobilisation solide. À Sheffield, la situation est différente. Depuis deux ans, nous menons un travail d’organisation des coursiers, au sein de l’Independent Workers’ Union of Great Britain (IWGB, syndicat des travailleurs indépendants de Grande-Bretagne [1]). Environ 80 coursiers étaient syndiqués avant la grève, ils sont une centaine à présent.

Un groupe WhatsApp a été créé pour échanger. Il permet de coordonner entre 200 et 250 coursiers, ce qui correspond à peu près aux participants de la mobilisation à Sheffield. Les grévistes se réunissent tous les lundis matin pour décider des suites à donner.

Le secteur est difficile à organiser, car il s’agit de travailleurs précaires et presque toujours immigrés. Se côtoient des Jamaïcains, Érythréens, Éthiopiens, Yéménites, Syriens, Somaliens, Tchadiens, Camerounais, Maliens, etc.

CR : Et donc quelles formes prend la grève pour des travailleurs supposés « indépendants » ?

Ed : À partir du 6 décembre, les grévistes ont bloqué les commandes pour McDonald’s chaque soir entre 17 et 22 heures. Des piquets étaient tenus sur six restaurants à Sheffield, avec quelques grévistes et des soutiens pour empêcher les coursiers Stuart d’emporter les commandes. Mais surtout les coursiers qui travaillaient le soir rejetaient les commandes pour McDonald’s ou ne se connectaient que pour d’autres plateformes (Deliveroo, Uber), certains étant inscrits sur plusieurs d’entre elles.

Cette mobilisation a duré trois semaines, jusqu’au 24 décembre. Elle a fait des émules, puisque des coursiers ont suivi le mouvement dans plusieurs autres villes du nord de l’Angleterre, à Sunderland, Blackpool, Huddersfield et Chesterfield. Des réunions ont été organisées dans ces villes avec des émissaires de Sheffield pour aider les grévistes à s’organiser.

Le mouvement a repris le 10 janvier à Sheffield et Sunderland, mais cette fois seulement sur trois McDo pour Sheffield.

CR : Pourquoi McDonald’s ? Est-ce que McDo a fait pression sur Stuart pour faire cesser la grève ?

Ed : McDonald’s représente le tiers de l’activité de Stuart. C’est donc un moyen de pression important. Nous estimons que les pertes de commandes représentent entre 250 000 et 1 million de livres sterling (300 000 à 1,2 million d’euros).

McDonald’s n’est pas directement impacté, car ses restaurants font appel à d’autres plateformes. Ils ont même fini par se déconnecter eux-mêmes de la plateforme Just Eat, intermédiaire entre McDo et Stuart, pour éviter de recevoir des commandes qu’ils ne pourraient pas honorer.

C’est donc surtout Stuart qui est pénalisé. Mais les grévistes réfléchissent aussi à changer de cible, avec en vue une chaîne de restauration plus anglaise, Greggs, qui passe exclusivement par Stuart pour ses livraisons.

CR : Quelles sont maintenant les perspectives pour la mobilisation ?

Ed : Deux concessions ont déjà été obtenues par les grévistes. Tout d’abord, Stuart a cédé sur un élément de procédure. Les coursiers doivent prendre une assurance, qui est par ailleurs très chère. Chaque année, au moment de déclarer qu’ils sont bien assurés, il y a des bugs et beaucoup de coursiers sont suspendus. Stuart a promis de refaire le site : une concession qui ne lui coûte pas cher, mais éviterait des tracasseries (et des pertes de revenus) aux coursiers.

Stuart s’est également engagé à rémunérer les temps d’attente trop longs dans les restaurants. Il y aura un bonus de 4,5 £ toutes les quinze minutes pour l’attente durant la préparation de la commande dans le restaurant. Ce dispositif existait auparavant (avec un bonus toutes les vingt minutes), mais avait été supprimé. C’est donc un progrès, même si l’attente entre les commandes, elle, n’est toujours pas payée.

Pour gagner plus, le mouvement a besoin de s’étendre. Il faut donc maintenir la grève, trouver un rythme et se faire voir en gagnant du temps pour développer la grève dans d’autres villes. Il n’y a pas d’organisation dans les autres villes, nous travaillons donc à développer des équipes capables d’y diriger la grève.

Nous cherchons aussi d’autres moyens pour peser sur Stuart. Nous faisons appel notamment aux hommes et femmes politiques et aux syndicalistes en France pour faire pression sur La Poste, entreprise publique et maison mère de Stuart.

Une victoire des coursiers de Stuart serait essentielle pour tous les travailleurs des plateformes. Car dans beaucoup d’entre elles, les conditions d’emploi et de salaire sont encore plus précaires. Une victoire chez Stuart pourrait entraîner un sursaut d’organisation parmi les livreurs.


[1Ce petit syndicat organise des secteurs précaires traditionnellement peu syndiqués, comme le nettoyage ou les travailleurs des plateformes. Il a été fondé en 2013 en rupture avec les deux principales centrales syndicales britanniques (Unite et Unison), lors d’une grève du nettoyage à l’Université de Londres pour des congés payés, des arrêts maladie et une retraite digne de ce nom (mouvement appelé « 3 Cosas » – trois choses, en espagnol – du fait de ces trois revendications et de la majorité latino parmi les grévistes).

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