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Relocalisations ? Plutôt des luttes multinationales !

21 juin 2020 Article Économie

Pénurie de masques et de tests, rupture des chaînes d’approvisionnement, plans sociaux des grandes entreprises : l’épidémie de Covid-19 a remis à la mode le mot d’ordre fourre-tout de « relocalisations ». De la gauche à l’extrême droite en passant par Macron, les syndicats et le Medef, tout le monde semble s’accorder sur la nécessité de « produire en France ». On ne compte plus les programmes et déclarations politiciennes appelant à un « monde d’après » plus « local », voire à une « démondialisation » colorée de souverainisme chez les uns ou d’écologie chez les autres.

La critique de la mondialisation capitaliste n’est pas nouvelle et se fonde parfois sur la dénonciation (juste) de certains aspects de ce système : mise en concurrence des travailleurs de tous les pays, influence des grandes entreprises qui organisent leurs activités en fonction du seul profit, pollution engendrée par des flux absurdes de marchandises, etc.

Mais la plupart des partisans, réels ou en discours, des relocalisations ne critiquent pas les logiques du capitalisme. Ils s’attaquent plutôt à la prétendue « dépendance » de la France à l’égard des autres pays, Chine en tête. Et revendiquent davantage de « souveraineté » en matière économique (chacun mettant le sens qu’il veut derrière cette expression bien vague) à grands renforts d’exemples censés justifier l’impérative nécessité du Made in France. Des évidences… pas si évidentes que ça en réalité.

Produire local en temps de pénurie ?

La pénurie de masques vient-elle d’une dépendance à l’égard des usines chinoises ? Comme la presse l’a révélé, le problème est surtout que les stocks de masques ont été liquidés ces dix dernières années par les gouvernements successifs pour faire des économies. C’est faute de préparation en amont, dans de nombreux pays, que les masques ont manqué et se sont littéralement arrachés entre acheteurs.

Quant à l’usine (américaine) Honeywell de Plaintel en Bretagne, si sa fermeture en 2018 n’a rien arrangé, sa production de 200 millions de masques par an, dopée par les commandes publiques, n’aurait de toute façon pas suffi à répondre à l’urgence sans stock préalable. S’il est vrai que la production de masques est principalement localisée en Asie (coût de la main-d’œuvre, importance du marché local, économies d’échelle…), ce n’est pas la « souveraineté » qui a fait défaut, mais plutôt la coopération entre États : près de 80 pays ont restreint les exportations de matériel médical, bloquant les circuits d’approvisionnement et provoquant une concurrence acharnée (entre les régions parfois), une hausse des prix et une mauvaise répartition des produits entre les pays.

Le virus faisant abstraction des frontières nationales, la logique aurait été de mettre en commun les stocks pour approvisionner les régions les plus touchées. En ce qui concerne les épidémies, la « préférence nationale » constitue une stratégie… délétère ! D’autant que même avec une meilleure répartition des usines dans le monde, ce sont les matières premières qui pourraient manquer en cas de fermeture des frontières…

Dénoncer la mondialisation ou le capitalisme ?

La pandémie a fait ressortir les aspects les plus ignobles et irrationnels du système capitaliste, à commencer par l’accès inégal à l’alimentation, jusque dans les pays riches comme la France. Ce n’est pas la mondialisation qui a poussé des milliers de pauvres à recourir aux colis alimentaires, mais le chômage, la pauvreté et les marges des patrons de l’agro-alimentaire et du commerce… bien de chez nous. Et pour les tenants du « produire français », rappelons tout de même que la misère en Afrique est pour une bonne part un réel « produit français ».

La mondialisation des patrons, qui répond à des logiques de profit maximum parfois bien retorses, conduit à une mise en concurrence de tous les travailleurs du monde pour fabriquer des marchandises ou des pièces détachées là où cela rapporte le plus, quitte à découper le processus de production en une multitude d’étapes à travers la planète.

Cette division internationale du travail n’est pas nouvelle, mais elle s’est accélérée dans les années 1990 grâce à l’amélioration des réseaux de communication et à la chute des prix du transport, qui font de ces derniers un paramètre quasiment négligeable (le nombre de kilomètres parcourus par un conteneur est presque sans effet sur le prix des produits). Cette « hyper-mondialisation » est un gigantesque système de sous-traitance à l’échelle du monde, dans lequel les capitalistes des pays riches organisent leurs « chaînes de valeur » [1] en fonction d’un seul critère : les profits.

Sous prétexte de compétitivité, les capitalistes exercent une pression à la baisse sur les salaires, les conditions de travail, les normes sanitaires ou environnementales. Un chantage aux investissements et à l’emploi qui sert à justifier « l’assouplissement » du droit du travail. À ce jeu-là, ce ne sont d’ailleurs pas les grandes puissances, comme la France, qui y perdent le plus, mais les pays les moins avancés qui subissent d’autant plus la mise en concurrence des travailleurs que la main-d’œuvre y est peu qualifiée (et donc plus facilement échangeable) et que l’essentiel de leur production dépend de capitalistes étrangers, qui n’hésitent pas à transférer leurs usines d’un pays à l’autre : de la Roumanie au Maroc, de la Chine au Vietnam, du Bangladesh à l’Éthiopie.

Le spectre de la « dépendance »

Ce n’est pas le sort des travailleurs exploités qui préoccupe les chantres du « souverainisme économique ». Quand ils parlent des salariés, c’est pour les pousser à se ranger, au nom de la sauvegarde de l’économie française, derrière leurs patrons tricolores, auxquels il suffirait de suggérer de meilleurs choix économiques pour nous sauver tous. À en croire le rapport de la France insoumise sur la crise de la Covid-19, la France, septième puissance économique mondiale, serait menacée d’asphyxie par ses fournisseurs chinois, japonais, italiens et, bien-sûr, allemands ! Et les usines françaises qui exportent partout dans le monde, faut-il les fermer ? Car si la France a importé pour 794 milliards d’euros de biens et services en 2019 (dont certains produits par des groupes français), elle en a également exporté pour 771 milliards.

Les apôtres du Made in France prétendent dénoncer la fragilité des « chaînes de valeur globales », c’est-à-dire l’interdépendance des diverses régions de la planète dans le processus de production. En effet, en janvier 2020, le confinement de la région de Wuhan – pôle de sous-traitance automobile – a provoqué un début de pénurie de pièces dans les usines d’assemblage en Europe. La généralisation du confinement et la fermeture des frontières ont paralysé les flux de marchandises, rompant partiellement les chaînes d’approvisionnement et pénalisant les entreprises habituées à gérer des stocks limités en flux tendu. De quoi inciter le patronat à démondialiser et se remettre à produire local ? Certainement pas !

Pour que les capitalistes envisagent de revenir en arrière dans l’organisation mondiale de la production et dans l’exploitation des travailleurs à l’échelle de la planète, il faudrait qu’ils s’attendent à des perturbations bien plus durables des flux mondiaux, ou soient acculés à leur perturbation grave, telle qu’en situation de tensions extrêmes entre concurrents impérialistes et marche à la guerre. Même durant la Seconde Guerre mondiale, les bourgeoisies opposées dans la guerre ont su continuer à faire des affaires entre elles ! Tout au plus, les patrons pourraient-ils intégrer le risque épidémique dans leurs calculs et diversifier leurs fournisseurs. Une manière de ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier. Certains parlent de (re)constituer des stocks de pièces, plus coûteux que la gestion en flux tendu, mais plus sûrs en cas d’interruption des livraisons.

Depuis une dizaine d’années, certains patrons ont d’ailleurs choisi de « régionaliser » davantage leur production. Divers facteurs ont contribué à cette tendance, comme les mesures protectionnistes prises par certains États pour pousser les entreprises étrangères elles aussi à produire « local » (c’est-à-dire de faire produire en partie dans le pays de destination les marchandises qu’elles veulent y vendre) ; mais aussi la hausse des salaires dans les pays émergents, et la robotisation accrue des chaînes d’assemblage qui peut rendre moins intéressante l’emploi d’une main-d’œuvre bon marché. Mais dans ce « monde d’après », comme dans celui d’avant, ce sont les capitalistes qui décident ce qui est produit, où et comment. Et pour eux, la « démondialisation » n’est pas à l’ordre du jour. Après l’expérience du télétravail pendant le confinement, certaines firmes envisageraient même de multiplier les « télé-délocalisations », notamment dans l’ingénierie. Quand le patron des patrons, Roux de Bézieux, déclare le 13 mai que « la souveraineté économique n’est plus un gros mot au Medef » et parle de relocaliser certaines activités, c’est en sachant qu’il s’agit surtout d’un prétexte pour de nouveaux cadeaux fiscaux et des subventions qui n’imposeront en rien le maintien des emplois. Ce n’est pas l’implantation en région lyonnaise d’une petite usine de fabrication du paracétamol qui va changer la donne, ni faire revenir Sanofi sur la fermeture d’une autre usine à Alfortville. Mais toute démagogie est bonne pour empocher les 200 millions d’euros du « plan pharmaceutique » annoncé par Macron, et encore plus à l’avenir !

Du souverainisme à l’impérialisme

Tant que le « patriotisme républicain » sauce Macron ou le « souverainisme économique » à la Mélenchon consistent à soutenir les capitalistes français contre leurs rivaux étrangers, le Medef n’a rien à y redire. La mondialisation capitaliste, c’est la concurrence entre les trusts. Les patrons de Renault ne rechignent pas sur les cinq milliards que leur propose l’État pour les aider à restructurer l’entreprise, en supprimant des milliers d’emplois au passage, et repartir mieux armés dans l’arène mondiale de la concurrence capitaliste. Car la « souveraineté économique », simple hochet démagogique, n’a pas pour but de préserver des emplois, encore moins de se replier gentiment sur le petit marché français, mais de mettre au service des patrons nationaux qui le souhaitent, dans la guerre économique que se mènent les multinationales à l’échelle mondiale, les béquilles étatiques dont ils auraient besoin – aides économiques, légales, fiscales. Le but de l’économie capitaliste ce sont les profits, pas l’emploi des travailleurs ni leurs salaires dont la préservation va au contraire souvent à l’encontre !

Non seulement le hochet du souverainisme économique peut vite se muer en un nationalisme des plus crasses, mais il n’est en rien incompatible avec le « libre-échange » : liberté de se faire du fric sur le marché mondial, tout en se protégeant des concurrents étrangers. Même la Commission européenne gesticule à présent autour de nouvelles mesures protectionnistes, tempêtant contre les entreprises non européennes subventionnées par leurs États qui viendraient piquer des parts de leur marché aux entreprises européennes (que la même commission vient d’autoriser à subventionner tout autant !). Le commissaire européen au Commerce, Phil Hogan, qui appelait il y a un mois à multiplier les accords de libre-échange, veut désormais « protéger nos entreprises et nos consommateurs ». Loin de lui l’idée d’empêcher les grands groupes européens d’exploiter où bon leur semble sur la planète. Mais il s’agit de favoriser ces capitalistes européens sur leur marché intérieur (quand bien même ils produiraient ailleurs) et d’unir la bourgeoisie européenne contre ses rivaux américains et chinois. En somme jouer au petit Trump qui dénonce des accords économiques pour en négocier demain de plus avantageux. Dans cette concurrence entre capitalistes, les travailleurs n’ont aucun intérêt à se mettre à la remorque de leur État et de leurs patrons.

Relocaliser la production ou lutter contre les licenciements ?

Aéronautique, automobile, commerce… la liste des plans de restructuration s’allonge chaque semaine. Face à cette avalanche de suppressions d’emplois, tous les partis de gauche y vont de leur programme pour sauver l’industrie en France, voire l’industrie « française ». À l’exemple de la France insoumise, qui revendique une « planification industrielle », déplorant l’absence d’envergure de l’agence France stratégie (l’organisme de prospective économique rattaché au Premier ministre) et proposant d’orienter l’industrie française dans le secteur des moyennes technologies, fortement créatrices de valeur ajoutée. Mélenchon aurait de meilleurs conseils à donner à nos patrons ? Pour faire de meilleurs profits ? De la poudre aux yeux, que ce mythe d’un bon capitalisme tricolore. Ce qui compte pour les patrons, ce n’est pas la couleur du drapeau (ils savent en agiter plusieurs !), ni même ce qu’ils produisent, c’est de produire des profits !

Il est évidemment juste et nécessaire de s’opposer à la fermeture des sites et aux licenciements grâce à l’instauration, par la lutte, du rapport de force nécessaire – ce qui n’est évidemment pas facile. C’est tout autre chose que défendent les syndicats qui mettent en avant un « projet industriel » pour maintenir ou relocaliser l’activité sur les sites menacés par les calculs capitalistes. Ce faisant, ils mettent les travailleurs à la remorque de leurs patrons en suggérant primo une politique que précisément les patrons n’ont pas choisie, secundo qui reviendrait à « localiser », sauver des emplois ici, en mettant au chômage les ouvriers du Maroc ou de Turquie. Ou en fabriquant à Maubeuge plutôt qu’à Douai ! Entre la défense d’une usine (c’est-à-dire des profits qui y sont réalisés) et la défense les salariés, la nuance est de taille. Car à ignorer (ou faire semblant d’ignorer) la logique du profit capitaliste maximum à un moment donné, et donc à raisonner site par site, localisation par localisation, on finit par défendre le maintien de la production à un endroit au détriment d’un autre, et à relocaliser ou délocaliser… le chômage. Un calcul qui ne peut qu’alimenter le repli sur soi en faisant du travailleur étranger, ou de l’usine d’à côté, un concurrent, voire un ennemi. On l’a vu avec les réactions politiciennes à l’affaire des salariés polonais embauchés par PSA à Hordain (Nord) : le passage est vite fait du « produire français », cher à une bonne partie de la gauche, à la « préférence nationale » de Le Pen. En espérant que les succès de l’impérialisme français garantissent quelques miettes à une certaine frange de salariés. Et tant pis pour les autres !

Alors que Renault a fait 25 milliards d’euros de profits en dix ans et menace de supprimer 15 000 postes dans le monde, les syndicats demandent tous à être associés au « dialogue social » avec la direction : la CGT lui proposerait son projet industriel maison (une petite voiture populaire qui garantirait des emplois en France et une marge opérationnelle satisfaisante pour les actionnaires) et la CFDT un « label origine France » qui inciterait à « acheter français ». Il faudrait donc guider nos capitalistes nationaux pour trouver de nouveaux secteurs dans lesquels engranger de nouveaux profits et exploiter un plus grand nombre de travailleurs ? C’est là la perspective des directions syndicales ? Cela ressemble surtout à une solution pour brasser du vent pendant que les patrons mènent tranquillement leur politique. L’heure serait au contraire à préparer les luttes contre les projets de ces patrons dont les Martinez et Berger se veulent les conseillers – une lutte tous ensemble, par-delà les frontières de villes, de régions, de pays.

Pour une mondialisation socialiste et une mondialisation des luttes

Partout les capitalistes profitent de la situation pour passer à l’attaque et faire payer la crise aux travailleurs. Alors que les logiques du capitalisme mondial accentuent la concurrence entre les salariés de tous les pays, tous les programmes de « relocalisation » accompagnent cette concurrence en mettant les travailleurs à la remorque de leurs exploiteurs respectifs, en négociant des compromis sous prétexte de maintien des activités ici… et pas ailleurs.

Ce n’est pas d’une stratégie Made in France pour le prochain gouvernement de gauche dont il y a besoin, mais d’un plan de lutte contre les suppressions d’emplois et l’aggravation de l’exploitation. La mondialisation capitaliste relie les exploités autour d’intérêts communs qui pourraient devenir une véritable force : une lutte dans une usine peut d’ores et déjà être un point d’appui pour les salariés d’un autre site de l’entreprise, ou d’une autre entreprise où se posent les mêmes problèmes. La seule riposte valable est la coordination des luttes ouvrières pour faire reculer le patronat et imposer des revendications essentielles : interdiction des licenciements, partage du travail entre tous, indexation des salaires sur les prix… Un programme valable dans bien des pays aujourd’hui. De quoi envisager une mondialisation… des luttes.

Quant à imaginer un monde d’après le capitalisme, il sera nécessairement mondialisé, multipliant les relations d’entraide entre les populations du monde entier. Une organisation rationnelle de la production, à l’échelle mondiale, sous contrôle des producteurs eux-mêmes et qui prendrait en compte les intérêts et les besoins des populations – parmi lesquelles la préservation de la planète – ne peut se baser que sur une planification globale de l’économie, par les travailleurs mobilisés eux-mêmes.

Hugo Weil


[1C’est ainsi que les économistes bourgeois appellent la division internationale du travail, perçue comme l’addition de différentes étapes de fabrication (de l’extraction des matières premières jusqu’au conditionnement) pouvant être localisées séparément et connectées par les réseaux de transport. Chaque étape ajoute une partie de sa valeur à la marchandise.

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