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Quelques éléments sur la situation en Inde

30 mars 2020 Article Monde

L’Inde est sous confinement depuis le 25 mars. La propagation du virus, si elle n’est pas déjà effective, et le confinement sont le drame des centaines de millions de déshérités du pays dans un océan de misère, d’inégalités et de ségrégation. Il est encore trop tôt pour analyser en détail la situation sanitaire. Le confinement de l’ensemble du pays a été décrété par le gouvernement central alors que le nombre de morts comptabilisés reste dérisoire. Et pour cause : l’Inde est l’un des pays du monde où les tests ont, en proportion, été les moins nombreux. Le 22 mars, moins de 20 000 personnes avaient été testées alors que la Corée du Sud – pays 25 fois moins peuplé – a réalisé 280 000 tests. La petite région du Kérala – à peine plus de 30 millions d’habitant – serait la plus touchée. Sans doute simplement parce que son système de santé est l’un des plus efficaces du pays. L’État fédéré y a d’ailleurs décrété l’état d’urgence face au virus dès le mois de février.

#NoMeat_NoCoronaVirus : végétarisme, homéopathie et urine de vache

Les prémisses de la crise sanitaire révèlent depuis des mois la folie de l’extrême droite au pouvoir et de ses soutiens semant délibérément les pires préjugés sur le virus. Inspirés par Donald Trump décrivant un « virus chinois » et par des déclarations de membres du parti de Modi, les actes racistes se sont multipliés. Les migrants pauvres issus du Nord-Est de l’Inde (région marginalisée et proche de la Chine) ont été chassés de magasins de denrées alimentaires en raison de leur couleur de peau. Des étudiants d’une des facs privées les plus huppées du pays (L’Institut Tata de Sciences sociales, TISS) originaires de cette région ont été agressés et ont pu le dénoncer. Dans le même temps, le pouvoir niait la réalité de la propagation du virus dans la population alors même que les gestes barrière, comme se laver les mains, sont inaccessibles à ceux n’ayant pas accès à l’eau courante et au savon.

Suivant les recommandations de Modi affirmant l’intérêt de faire peur au virus, le 10 mars, le ministre indien à « la justice sociale » chantait encore « Corona Go ! Go Corona ! ». Jouant sur l’identité hindouiste, les militants de la mouvance de Modi, dont des parlementaires, ont lancé des rumeurs sur les qualités de l’homéopathie dans le cadre de la crise sanitaire, les vertus du végétarisme, ou les puissances curatives de l’urine de vache face aux troubles respiratoires. L’urine bovine soignerait également le cancer. Les mensonges et rumeurs de ce genre, basés sur des superstitions, ne sont en rien nouveaux. Depuis des décennies, l’extrême droite s’attaque à la rationalité scientifique. Au mois de janvier 2020, le vice-président de l’Andhra University, G. Nageswara Rao, présentait à l’Indian Science Congress un article affirmant que le Sri Lanka possédait des aéroports à l’époque du Ramayana, un poème épique hindou du IIIe siècle av. J.-C. ! En pleine crise, l’utilisation des superstitions par le pouvoir leur a donné une intensité et une fonction nouvelles.

Les riches, les pauvres et le confinement

Les riches ont vu la crise venir. Les contrôles dans les aéroports n’ont pas manqué, les annulations de vols ont été annoncées à l’avance et les Indiens en déplacement à l’étranger rapatriés. Certains bureaux de New Delhi sont fermés depuis début mars, moment où les écoles primaires de la ville ont été fermées et où ceux qui en avaient les moyens avaient arrêté de sortir de chez eux tandis que le gouvernement fédéral s’assurait auprès des plus grandes firmes pharmaceutiques du pays, comme Sun Pharma ou Dr Reddy’s, de la disponibilité de leurs productions. Une question épineuse alors que plus de 80 % des principes actifs des médicaments assemblés en Inde sont importés de Chine, notamment de la province du Hubei, celle qui a été à l’origine de la pandémie actuelle et dont les entreprises ont fermé pendant plusieurs semaines.

Pour les pauvres, l’annonce est tombée du jour au lendemain. 90 % des salariés indiens, rémunérés quotidiennement ou hebdomadairement et en liquide, se sont retrouvés sans travail. Un des premiers réflexes a été pour les centaines de millions de travailleurs vivant hors de leur village manquant de tout de chercher à retourner chez eux pour y trouver refuge, au risque de franchir plusieurs frontières internes. Certains États ont encouragé les départs, d’autres les ont freinés, créant des queues très compactes aux check-points et devant les commissariats pour obtenir les laissez-passer.

Les trains ont été supprimés, les gares fermées jusqu’au 31 mars. Ceux qui partent le font tantôt à pied tantôt en bus tandis que beaucoup sont très certainement restés dans leur lieu d’émigration, c’est-à-dire dans la rue, les bidonvilles ou des chambres surpeuplées. Et les propriétaires des usines fermées ont chassé les ouvriers du périmètre de ces dernières. Avant le début de la crise, deux millions de travailleurs vivaient dans les bidonvilles de Mumbai sans accès à l’eau même non potable, 200 000 étaient entièrement à la rue. On n’ose imaginer la situation aujourd’hui.

Le gouvernement promet cinq kilogrammes de blé ou de riz et un de lentilles à ceux qui en auraient besoin (800 millions ?) à partir du 1er avril. Une aide alimentaire arrivant une semaine après le début du confinement et dont on peut douter de la réalité. Un appel aux dons, permettant des réductions fiscales, a été lancé par des figures de Bollywood pour soutenir un fond géré par le gouvernement souhaitant visiblement économiser ses propres fonds malgré la crise.

Il y a déjà des dizaines de morts. Des stocks de nourriture sont attaqués par des affamés. Le prix du riz augmente. L’approvisionnement en nourriture semble fragilisé par la désorganisation liée aux multiples confinements et aux accapareurs. De longues files d’attentes pour obtenir de la nourriture se forment et la façon dont se fait la distribution fait frémir. La répression est très visible, notamment contre celles et ceux qui tentent de préserver le peu qu’ils possèdent, comme un étal dans la rue. Derrière elle se profilent immédiatement la corruption, l’absence généralisée de possession de documents d’identité ou de justificatifs de domicile et l’impossibilité de s’enregistrer pour obtenir une ration de nourriture ou un laissez-passer durant le couvre-feu.

Les services de e-commerce resteront naturellement fonctionnels, comme l’a précisé l’administration de New Delhi jeudi dernier. Séparées du reste du pays, les résidences pour riches pourront continuer d’être approvisionnées et la bourgeoisie d’être livrée à la maison. Après quelques jours de désorganisation due au confinement, les denrées alimentaires sont déjà accessibles aux couches supérieures.

Les mêmes auront accès aux 70 000 lits avec respirateurs du pays. Néanmoins, le secteur de la santé, essentiellement privé, risque d’être très vite débordé. On compte en Inde 0,7 lit d’hospitalisation pour 1000 habitants (six fois moins qu’en Chine). La situation est déjà dramatique pour les travailleurs de la Santé qui manquent de matériel. Une misère visible depuis plusieurs semaines, avec des situations de même nature que celles d’Europe (tests et protections), mais d’une ampleur sans commune mesure. Prévoyant, Modi a fait annoncer une caisse d’assurance maladie pour les travailleurs de la Santé.

Les soins sont en outre désorganisés par le confinement et les fermetures de frontières des États fédérés nuisant au transport et à la fabrication de masques et de tests. Le patron d’une entreprise fabriquant des poches de sang dans la banlieue de Delhi affirmait par exemple que seuls 800 salariés sur les 4000 qu’il emploie avaient pu se rendre sur leur lieu de travail après le confinement ; il pointait les difficultés de continuer à produire alors que l’approvisionnement en matières premières faisait défaut.

De la désorganisation au soulèvement prolétarien

Comme si de rien n’était, dès le lendemain du confinement, Adityanath, yogi d’extrême droite, à la tête de l’Uttar Pradesh, l’État le plus peuplé d’Inde, organisait une cérémonie à Ayodhya, lieu symbolique de l’offensive des nationalistes hindouistes [1]. Au détriment des risques sanitaires. Il tenait surtout à envoyer un message clair aux minorités du pays qui verront leur oppression renforcée par le confinement, à l’image des milliers de musulmans chassés de leur habitation de Delhi à la suite des tueries organisées par le pouvoir et ses miliciens fin février. Les travailleurs migrants se retrouvent donc poussés à l’exode non seulement par l’urgence de la faim, mais encore par les exactions contre eux.

Le confinement s’annonce catastrophique pour les travailleurs aujourd’hui sans travail et les paysans qui payent déjà depuis plus de deux ans le très net ralentissement de l’économie indienne. La majorité de la population a moins de 25 ans. Cela réduira peut-être l’hécatombe due à l’épidémie. Mais, durant des décennies, chacun se souviendra de cette crise où le virus, les flics et les paramilitaires arpentent les rues.

Le cours des événements pourrait aussi brutalement s’accélérer dans une révolte sociale de centaines de millions de déshérités. Faisant écho à des images visibles à travers l’Asie du Sud et de l’Est, des travailleuses du textile de Bangalore ont refusé d’entrer dans l’usine alors que le patron refusait de payer le chômage ou d’organiser la protection des ouvrières forcées de travailler à 50 centimètres les unes des autres. Un signe annonciateur d’une révolte prochaine des travailleurs et de tous les déshérités de cet immense pays ? Elle est plus que jamais nécessaire.

Chris Miclos


[1Plus de détails ici : Chris Miclos, « Inde : un programme nationaliste devenu réalité ? », L’Anticapitaliste, n°504, 9 janvier 2020. https://npa2009.org/arguments/inde-...

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