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Pour mieux comprendre les phénomènes sociaux engendrés par les épidémies et le complotisme : deux ouvrages très utiles

16 septembre 2021 Article Sciences

Les réactions suscitées par la pandémie de Covid et en particulier l’explosion du complotisme, et d’une manière générale des croyances irrationnelles qui rejettent l’expérience scientifique à des degrés divers, ont pris de court beaucoup de monde. Nombreux étaient ceux qui pensaient que de telles croyances, qui s’apparentent aux superstitions les plus délirantes, appartenaient à un passé révolu, que l’humanité les avait laissées derrière elle, au moins depuis la généralisation de l’éducation scolaire et de l’usage quotidien de procédés scientifiques. Seules de petites minorités marginales, pensaient-ils, souvent des sectes, pouvaient défendre des théories absurdes largement démenties par les faits et l’expérience scientifique, dont la plus caricaturale est celle des « platistes » [1] qui en sont restés à l’époque de Galilée. Deux ouvrages récents peuvent nous aider à comprendre cette brutale poussée d’obscurantisme.


La grande tueuse, comment la grippe espagnole a changé le monde, par Laura Spinney

Albin Michel, 2018, 432 p., 24 €, numérique 16 €

La journaliste scientifique Laura Spinney s’est penchée sur la « grippe espagnole [2] » de 1918, qui a fait près de 50 millions de morts, mais dont le souvenir a été occulté par celui des deux guerres mondiales qui n’ont pourtant pas fait davantage de victimes. À cette époque n’existaient ni les antibiotiques ni la connaissance des virus. Il a fallu d’ailleurs un certain temps pour qu’une partie des milieux scientifiques et politiques prennent conscience de la gravité de la situation. Laquelle a été beaucoup aggravée par divers facteurs tels que les conditions de vie effroyables des classes populaires au lendemain de la Première Guerre mondiale, la promiscuité dans les tranchées qui a favorisé la propagation du virus et… l’ignorance, voire la négation, du péril.

Un des aspects mis en lumière par Laura Spinney est en effet la similitude des réactions avec celles que nous observons aujourd’hui. Déjà, ceux qu’on peut qualifier de « négationnistes » et de « rassuristes » étaient particulièrement nombreux. Au Brésil par exemple, État comme aujourd’hui particulièrement touché par le fléau, des politiciens, des scientifiques et des médias s’appliquaient à rassurer la population. Un journal humoristique de Rio de Janeiro, sorte de Canard enchaîné de l’époque, ironisait sur ceux qui s’affolaient, alors que pourtant les victimes se multipliaient. Déjà se signalaient des mouvements hostiles au port du masque voire à toute précaution. La seule différence notable semble être l’influence de l’obscurantisme à caractère religieux, aujourd’hui concurrencé par d’autres formes de croyances irrationnelles. L’Église organisait des processions dans presque tous les pays pour implorer Dieu de mettre fin à cette punition collective infligée à ses créatures. Bien entendu, cette situation faisait la fortune d’innombrables charlatans dont les publicités pour des produits miracles s’étalaient dans la presse. Il est drôle de constater que, déjà, certains de ces Raoult et de ces Trump du début du vingtième siècle vantaient la quinine [3] et des désinfectants ! Inversement, se sont révélés des femmes et des hommes lucides et courageux, médecins mais aussi parfois politiciens, intellectuels et artistes, voire religieux ! dont certains sont morts de leur dévouement.

Il est permis de supposer que, sans l’amélioration des conditions de vie d’une grande partie de la population et sans les progrès médicaux et scientifiques, le Covid aurait probablement tué autant que cette fameuse « grippe espagnole ».


Le complotisme, de quoi parle-t-on ?

Science et pseudo-sciences, no 337, juillet-septembre 2021, 128 p., 5 €

Disponible dans des librairies dont la liste est indiquée sur le site de l’Afis ou en commandant sur : https://www.afis.org/337-4887

L’Afis (Association française pour l’information scientifique) a publié un numéro de sa revue Sciences et pseudo-sciences spécialement consacré au phénomène du complotisme. Ce dossier, réalisé par des chercheurs et des universitaires, notamment des psychologues et des sociologues, s’est efforcé de cerner les mécanismes du complotisme et ses origines. Ces études portent aussi bien sur l’histoire de l’antivaccinisme que sur « le complot pédophile » dénoncé par QAnon, le rôle de la fiction et celui des réseaux sociaux dans la construction de l’imaginaire complotiste, que sur la nécessité d’enseigner l’esprit critique. Il est difficile de rendre compte de tous ces textes en raison de leur richesse et de leur diversité d’approche. Tous nous apportent des éléments qui permettent de mieux comprendre comment des théories aberrantes peuvent s’emparer de l’esprit humain. L’introduction du dossier nous rappelle que « Les théories du complot ne sont pas juste des curiosités intellectuelles, des bizarreries à l’image de la croyance, pourtant répandue, en une terre plate. Elles favorisent des événements aux conséquences tout à fait concrètes ».

Les Protocoles des sages de Sion, un faux antisémite qui prétendait démasquer un complot juif visant à la domination du monde, en est un des meilleurs exemples historiques. Créé de toutes pièces par la police tsariste en 1903, ce texte devait alimenter la propagande antisémite pendant des décennies et on en retrouve des relents dans les délires complotistes d’aujourd’hui qui attribuent à quelques personnalités, censées être d’origine juive, l’invention d’un virus dans le but, selon les versions, d’exterminer les populations ou de les terroriser avec un faux danger. On regrettera cependant que les conditions sociales et les situations politiques qui favorisent le complotisme ne soient pas davantage abordées dans ce dossier. Car les mécanismes psychologiques ne peuvent être séparés des mécanismes sociaux. La vague de complotisme n’est en effet pas la somme de délires individuels mais une véritable pathologie sociale, comme le fut par exemple l’antisémitisme. Elle ne pourra être endiguée que par des remèdes sociaux et avant tout par le retour de perspectives collectives pour changer une société dans laquelle bien des individus se sentent désorientés, écrasés, méprisés au point de se tourner vers des explications fantasmatiques et de diriger leur colère contre des forces occultes, voire des minorités utilisées comme boucs émissaires.

Ces phrases de Trotski [4] sur le nazisme restent à ce titre d’une actualité brûlante pour décrire ces phénomènes : « Le fascisme a amené à la politique les bas-fonds de la société. Non seulement dans les maisons paysannes, mais aussi dans les gratte-ciel des villes vivent encore aujourd’hui, à côté du XXe siècle, le Xe et le XIIe siècles. Des centaines de millions de gens utilisent le courant électrique, sans cesser de croire à la force magique des gestes et des incantations. Le pape à Rome prêche à la radio sur le miracle de la transmutation de l’eau en vin. Les étoiles de cinéma se font dire la bonne aventure. Les aviateurs qui dirigent de merveilleuses mécaniques, créées par le génie de l’homme, portent des amulettes sous leur combinaison. Quelles réserves inépuisables d’obscurantisme, d’ignorance et de barbarie ! Le désespoir les a fait se dresser, le fascisme leur a donné un drapeau. Tout ce qu’un développement sans obstacle de la société aurait dû rejeter de l’organisme national, sous la forme d’excréments de la culture, est maintenant vomi : la civilisation capitaliste vomit une barbarie non digérée. Telle est la physiologie du national-socialisme. »

Gérard Delteil


[1Selon un sondage, près de 16 % des habitants des États-Unis croiraient aujourd’hui que la terre est plate. https://www.europe1.fr/emissions/fa...

[2Cette appellation de « grippe espagnole » est restée dans les mémoires. Mais, à l’époque, la pandémie a connu diverses appellations qui tendaient souvent à rendre l’ennemi responsable, telles « grippe française » ou « grippe allemande », selon le camp dans lequel on se trouvait. Comme on s’en doute, les autorités espagnoles n’appréciaient guère cette expression. Les états-majors allemand et français ont d’ailleurs soupçonné une manœuvre ennemie et ont considéré jusqu’à la fin de la guerre cette épidémie comme un secret militaire – ce qui a contribué à l’absence de précaution.

[3La quinine est un antipaludéen, prédécesseur de la chloroquine vantée par Didier Raoult.

[4Qu’est-ce que le national-socialisme ?, Léon Trotski, 10 juin 1933.

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