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Biélorussie

« Pars ! », ne reviens pas !

18 août 2020 Article Monde

Le 16 août, c’est sous ce slogan que se sont rassemblés des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers selon certains (une marée humaine) de manifestants à Minsk – capitale de la Biélorussie – avec fleurs, ballons et drapeaux « blanc-rouge–blanc ». Le mouvement de contestation a commencé avant l’élection présidentielle du 9 août dernier, parce que le président-dictateur en place, Alexandre Loukachenko, a invalidé des candidatures rivales pour ne finalement tolérer que la femme de l’un d’entre eux, Svetlana Tsikhanovskaïa ; et le mouvement a surtout explosé à l’annonce des résultats (80 % pour Loukachenko, 10 % pour sa rivale) considérés comme de toute évidence truqués. Et la vague ne semble pas devoir s’arrêter malgré le froid et le chaud soufflé alternativement et hâtivement par celui qui s’accroche au pouvoir depuis 1994 : dure répression (des milliers d’arrestations et deux morts) s’accompagnant de signes d’apaisement brouillons. Qui ni l’une ni les autres n’ont calmé la colère. Au contraire, la contestation s’étend sur l’ensemble des villes du pays et – fait spectaculaire – la classe ouvrière a surgi sur la scène. Un grand nombre d’entreprises, dont d’importantes, sont le lieu d’assemblées où les représentants de la direction et du pouvoir se font huer, et sont surtout le lieu de grèves.

Crissements, crépitements et explosion

La situation est loin d’être un long fleuve tranquille pour Loukachenko. Il y a dix ans, le décrochage déjà suspect de son quatrième mandat avait fait descendre dans la rue des dizaines de milliers de personnes, dont une dure répression était venue à bout. Aux dernières élections de 2015, l’intervention russe en Ukraine et l’annexion de la Crimée avaient certainement effrayé l’opposition qui s’était très peu manifestée durant la campagne. Cette fois en 2020, c’est une autre histoire. Trois candidats se sont mis sur les rangs : Tsepkalo (ex-diplomate devenu capitaliste des «  nouvelles technologies »), Babaryka (ex-patron de Belgazprombank lié à Gazprom) et Tsikhanovski (un investisseur devenu populaire via Youtube). Empêchés de se présenter (arrestation, invalidation des candidatures), leurs femmes ont pris le relai et Loukachenko, alors en froid avec Poutine, a accusé celui-ci d’être derrière eux [1].

Seule la candidature de Svetlana Tsikhanovskaïa a finalement été validée. Celle qui était perçue comme la femme d’un petit homme d’affaire a tenu tête à un dictateur forcené, au pouvoir depuis plus de 25 ans, prétendant entre autres que la vodka serait le meilleur remède au coronavirus. Elle a rassemblé beaucoup de monde à ses meetings sur la base de l’opposition au régime, de la volonté d’améliorer la situation économique du pays, et dans l’ambiance – en fond sonore - de Peremen (« Changement »), musique de Viktor Tsoï, un chanteur adulé par les jeunes au temps de la Perestroïka [2]. La candidate et les deux ex-candidates ont rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes fin juillet à Minsk avec comme slogan : « Je/nous sommes 97 %  ».

Résultat des élections le 9 août : 80 % pour Loukachenko [3] et des chars menaçants dans les rues. Tsikhanovskaïa, dont le mari est en prison, a appelé au calme, ce qui n’a en rien empêché des émeutes spontanées à Minsk ou dans beaucoup de villes de province [4]. La dure répression, les limitations d’internet et l’effervescence populaire ont mis les villes en état de siège. Tsikhanovskaïa a été escortée en Lituanie. Les figures de l’opposition semblent avoir été bien davantage les catalyseurs de la révolte politique que les organisateurs des mobilisations dans les rues et les entreprises. Si des groupes organisés ont pu y prendre part, leur visibilité semble avoir été faible, si ce n’est inexistante, à la différence de l’implication de courants ou personnalités d’opposition lors des révolutions dites « de couleur » des années 2000, ou de celle de la place Maïdan à Kiev, en Ukraine en 2014. Bref, une forme de soulèvement qui, des États-Unis à l’Algérie en passant par Hong-Kong, semble presque dans l’air du temps.

Le drapeau rouge et vert du régime face aux grèves ouvrières

Depuis dix ans, à mesure que les difficultés économiques ont frappé le régime de Loukachenko de moins en moins soutenu par l’argent russe, les attaques contre les classes populaires se sont multipliées et notamment la généralisation des contrats à durée déterminée. De façon très démagogique, le régime se permet de faire planer des menaces de privatisations et de licenciements en cas de victoire de l’opposition alors qu’il les met lui-même en œuvre depuis des années ! Avant de reculer face à une mobilisation de faible ampleur de l’opposition en 2017, Loukachenko prévoyait de faire payer une taxe aux chômeurs travaillant moins de six mois par an, et un nouveau code du travail défavorable aux salariés a été imposé l’année dernière. Le chômage et les temps partiels imposés par un pouvoir incapable de gérer la pandémie n’ont, très certainement, pas contribué à la popularité du régime.

Depuis une semaine donc, depuis cette victoire électorale considérée comme usurpée, des grèves ont lieu. Au vu et au su du monde entier ! Vidéos sur un grand nombre de sites et supports. S’il est difficile d’en déterminer exactement l’ampleur, encore plus difficile de savoir comment elles ont démarré, il est évident néanmoins à mesure que les informations circulent sur les réseaux sociaux et que leurs images et paroles s’y relaient, qu’elles se multiplient et s’enracinent, et touchent des bastions historiques du prolétariat de Biélorussie comme l’usine nationale de tracteurs (MTZ), jusqu’à présent fierté du régime issu de l’Union soviétique.

Des structures syndicales « indépendantes » joueraient un rôle dans les mobilisations ouvrières. Le 12 août, à la suite de l’effervescence, un Congrès bélarussien des syndicats démocratiques (BKDP), centrale indépendante du syndicat affilié à l’État et qui organiserait 9 000 travailleurs, a ciblé le régime et demandé l’arrêt de la répression et la liberté pour les milliers de manifestants arrêtés, sans pourtant appeler à la grève « pour éviter les licenciements [5] » . Cela n’a pas empêché certains de ses dirigeants d’être arrêtés. Le 16 août, ce Congrès bélarussien des syndicats démocratiques (et d’autres ?) a appelé à créer « des comités de grève dans les entreprises, [et] un comité national de grève » tout en promettant son assistance [6]. Certains comités revendiquent déjà une existence notamment ceux mis en place aux mines de potasse Belaruskali qui emploient 12 000 salariés [7].

Dans les vidéos d’assemblées de salariés, ou dans les communiqués de syndicats indépendants, des revendications démocratiques liées à l’élection et à l’opposition à Loukachenko semblent prédominantes mais se mêler aussi à des revendications économiques notamment vis-à-vis de l’État-patron qui, sans que leurs conditions de travail ni d’embauche ne soient particulièrement à envier, fournirait toujours du travail à 45 % des salariés de Biélorussie : « départ de Loukachenko, élections libres, libérations des manifestants arrêtés, droit de grève, fin des privatisations ou contrat précaires, droit de réunion ». Des militants semblent se situer dans cette perspective comme ceux de la chaîne Telegram @zabastabel [8]. Des demandes ont été faites aux patrons pour qu’ils se situent dans l’opposition à Loukachenko et des scènes d’humiliation de chefs ou soutiens du régime [9] se sont déroulées au cours de grèves et d’assemblées ouvrières auxquelles se rendent des patrons, des maires – et même Loukachenko en personne – le 17 août au matin. Les ouvriers de différentes usines ont perturbé son discours qui s’est conclu sous les cris de « Ukhodi » c’est-à-dire « Pars » ! On pourrait dire aussi « dégage ! »

Quelles perspectives pour le prolétariat ?

Forçant la main de Loukachenko, contraint vendredi de libérer 2 000 des 6 000 à 7 000 manifestants emprisonnés et malmenés voire torturés, et de changer de ton face aux ouvriers, ces grèves semblent avoir perturbé les calculs du pouvoir initialement basés sur la pure répression. Si Loukachenko, plus ou moins assuré du soutien russe, fait parfois mine de faire machine arrière dans la répression brutale, une partie des élites du pays – hommes d’affaire, personnalités publiques et même un puis deux anciens ministres – sont allés se montrer dans les manifestations. Les grèves et mobilisations ouvrières sont certainement un énorme atout pour la réussite de la mobilisation populaire, parce qu’elles sont craintes du pouvoir d’un côté et sont un encouragement pour les manifestants de l’autre. La population semble effectivement vouloir le départ du dictateur bien plus farouchement que ne l’expriment les figures de l’opposition – notamment les anciens candidats à l’élection.

Les espoirs populaires formulés dans l’opposition à un régime politiquement autoritaire et économiquement incompétent ne sont en rien partagés par l’UE ou la Russie qui ont pu, peuvent et pourraient s’affirmer en soutien du peuple ou de l’opposition biélorusse. La presse occidentale s’affirme actuellement en soutien de l’opposition et l’UE annonce des « sanctions » contre des responsables du régime. Autre ambiance du côté de Poutine qui, depuis quelques jours, a reconnu l’élection (alors que Loukachenko, comme d’autres politiciens de la région avant lui, a pu y compris dans un passé récent hésiter entre « l’Est et l’Ouest », la Russie et l’UE, et n’est pas son meilleur allié [10]).

Surtout Poutine est aux prises avec une mobilisation populaire massive et tenace à Khabarovsk, ville située dans l’extrême orient russe, à la frontière chinoise. Un faux pas de sa part pourrait-il mettre le feu aux poudres dans toute la Russie ? Il propose, néanmoins, déjà son assistance militaire à Loukachenko, dont on a vu les effets en Syrie, en Ukraine, en Géorgie et ailleurs. Et un pari risqué, car Loukachenko, aux prises avec des mouvements d’opposition depuis son arrivée au pouvoir et décrédibilisé par la pandémie, semble bien discrédité après plus de 25 ans de règne : son maintien au pouvoir dans la durée pourrait assurer plus de désagréments que de stabilité. Soutenir le régime ou l’opposition ? Préserver l’existant ou parier sur l’après ? Chaque grande puissance fait déjà ses calculs sur le dos du peuple et des travailleurs de Biélorussie et aucune d’entre elles n’a montré ces dernières années ou décennies – l’Ukraine en est l’exemple le plus flagrant – qu’elles ne les prenaient en considération autrement qu’en fonction de leurs propres intérêts de fric ou de géopolitique.

Affirmer des perspectives politiques de classe dans le cadre des grèves et des manifestations en cours ne pourra se faire que contre tous ces ennemis des travailleuses et travailleurs biélorusses et des mobilisations populaires qui, à Minsk comme à Beyrouth, ont envahi la scène politique. Les grèves, si elles sont massives, ouvrent en tout cas une perspective autre que le choix entre le régime, l’opposition et leurs hypocrites parrains impérialistes. Fait notable : la presse et les commentateurs occidentaux semblent redécouvrir l’impact décisif des grèves ouvrières sur la destinée politique des peuples ! À ce jour, tout le monde dans l’Union européenne semble se réjouir du mouvement d’opposition à Loukachenko, marqué par ces ouvriers en grève. Que diront les chefs de l’Union européenne – dont Macron – si ces grèves s’étendent ?

Chris Miclos


[2Chanteur du groupe russe « Kino ». Le metteur en scène Kyril Serebrennikov lui a consacré un film, « Leto » (« Eté »).

[3L’opposition revendique avoir fait 45% des voix et gagné l’élection.

[9Le 13 août à Hrodna dans l’ouest de pays, des ouvriers d’Azot, une usine de la chimie, ont, par exemple, organisé un vote à main levé par rapport aux dernières élections. Seuls les officiels du régime lèvent la main pour signaler avoir voté pour Loukachenko alors que tous les ouvriers lèvent la main pour marquer leur vote pour l’opposition : https://twitter.com/AlexKokcharov/s...

[10Très liée à la Russie depuis la chute de l’URSS, la Biélorussie semblait prendre quelques modestes distances ces dernières années. Et Poutine, auquel Loukachenko s’était opposé à propos des projets de réformes constitutionnelles russes à l’automne, semblait initialement soutenir l’opposition au point, avant les élections, d’avoir envoyé en Biélorussie des militaires russes actifs en Ukraine. Une trentaine de militaires ont été arrêtés par Loukachenko mettant en scène son opposition à Tsikhanovskaïa présentée comme une marionnette de Poutine. Puis devant les risques liés au soulèvement populaire et aux appétits européens, Loukachenko a libéré les militaires russes et les deux dictateurs se sont réconciliés, visiblement, sans trop de difficultés.

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