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Les inégalités exacerbées par la crise sanitaire

16 décembre 2020 Article Société

L’Insee a publié récemment son « portrait social », qui inclut cette année une vue d’ensemble sur les inégalités en temps de Covid-19 [1]. C’est déjà connu, elles ont explosé avec le premier confinement du printemps, la crise sanitaire débouchant sur une crise économique et sociale.

Tous étaient frappés, mais ils ne mouraient pas tous

Premier constat inattendu, les plus contaminés lors de la première vague ont été non seulement les plus modestes, mais aussi les plus riches. Les plus modestes parce qu’ils ont été plus souvent contraints de s’exposer : ouvriers et employés ont plus souvent continué à travailler à l’extérieur (respectivement 55 % et 42 % d’entre eux contre 28 % des cadres), les classes populaires habitent également plus souvent en zone densément peuplée et dans des logements suroccupés, ce qui favorise la propagation du virus. Pour les riches, les statisticiens n’avancent pas d’explication. Ont-ils été moins respectueux du confinement ? Plus fêtards ? La presse avait déjà révélé que les jets privés ont continué de voler librement d’un continent à l’autre.

En ce qui concerne les décès, les classes populaires ont cependant plus trinqué. Leur état de santé est déjà affaibli par les dures conditions de travail et de vie. Notamment, l’Insee montre qu’elles souffrent plus souvent d’obésité ou d’une pathologie qui accroît le risque de développer une forme grave de Covid-19 (dont la liste est établie par le Haut Conseil de santé publique). Les conséquences ne sont donc pas les mêmes pour tous. En particulier, la surmortalité a été la plus forte parmi les immigrés (+ 114 % de décès en mars-avril 2020 par rapport à 2019 pour les immigrés d’Afrique hors Maghreb ; + 91 % pour ceux nés en Asie, contre + 22 % pour les personnes nées en France), mais aussi dans les communes pauvres. En cumulant tous les critères aggravants, la Seine-Saint-Denis a vu sa mortalité plus que doubler en mars-avril (+ 123 %).

Hécatombe d’emplois et pertes de revenus

Autre conséquence du confinement, et surtout de la politique du patronat pour sauver ses profits, les pertes d’emplois ont été massives, à commencer pour les plus précaires. Plus de 700 000 emplois ont été détruits au premier semestre, dont 65 000 dans le secteur public, avec des CDD non renouvelés [2]. Les jeunes ont été les plus touchés, puisque 9 % des 15-24 ans qui avaient un emploi avant le confinement l’avaient perdu en mai.

La perte d’activité provoquée par le premier confinement a aussi touché les personnes restées en emploi, entre les arrêts pour garde d’enfant, qui ont concerné majoritairement les femmes, mais surtout le chômage partiel, massif parmi les ouvriers (54 % ont été un moment au chômage partiel pendant le premier confinement) et les employés (36 %). Les cadres ont à l’inverse été nombreux en télétravail (81 %), même si les employés qualifiés sont ceux pour qui le télétravail a été le plus une nouveauté [3]. Les arrêts de travail n’ont pas été sans conséquences sur les revenus : 23 % des ménages ont vu leur situation financière se dégrader, mais ce sont 37 % parmi les ouvriers et 53 % parmi les artisans-commerçants.

Les femmes, premières à subir le confinement

L’inégale répartition des tâches domestiques entre les femmes et les hommes ne s’est pas améliorée non plus lors du premier confinement. Ainsi, 19 % des femmes et 9 % des hommes âgés de 20 à 60 ans ont consacré au moins quatre heures par jour aux tâches domestiques courantes (cuisine, courses, ménage, linge). À l’inverse, les hommes sont 40 % à y avoir consacré moins d’une heure quotidienne, contre 17 % des femmes. Et le constat est le même du côté des tâches parentales : 43 % des mères ont consacré plus de six heures par jour à leurs enfants, contre 30 % des hommes, l’écart étant particulièrement important lorsque le plus jeune enfant a moins de trois ans (resp. 74 % et 40 %).

Pour les femmes comme pour les hommes, le temps consacré aux tâches domestiques a été plus important en cas d’arrêt de travail ou de télétravail. Mais le plus notable, c’est que, si les femmes ont assuré une plus grande part des tâches quand leur conjoint travaillait à l’extérieur plutôt qu’à domicile, il n’en a rien été pour les hommes, qui n’ont pas plus pris en charge ces tâches quand leur conjointe travaillait à l’extérieur.

Résultat d’un temps prolongé passé en commun dans un espace restreint, les disputes ont été plus fréquentes au sein des couples, d’autant plus quand la répartition des tâches est inégalitaire, en présence d’enfants ou dans les logements surpeuplés. Plus grave, les violences conjugales ont augmenté, comme l’avaient signalé de nombreuses associations. Les dépôts de plainte pour violences intrafamiliales se sont accrus de 4 % durant le confinement par rapport à la même période en 2019, alors qu’ils se sont réduits pour tous les autres délits.

Des difficultés accrues pour les élèves des classes populaires

Le ministère de l’Éducation nationale affiche sa satisfaction quant à sa « continuité pédagogique » au moment de la fermeture des établissements scolaires. Mais la réalité est tout autre. Au collège ou lycée, six élèves sur dix ont rencontré souvent ou très souvent des difficultés pour suivre les cours, entre problèmes de connexion, le manque de matériels ou encore les difficultés à travailler en autonomie. Les enfants des classes populaires ont été les plus touchés par les difficultés matérielles. Les gosses de riches ont cependant eu plus de mal à travailler en autonomie, habitués qu’ils sont, en temps normal, à être assistés par leurs parents ou par des cours de soutien.

Sans surprise, dans les milieux défavorisés, les parents ont eu trois fois plus souvent que dans les milieux très favorisés des difficultés pour aider leur enfant à comprendre les cours. Au moment où les contacts avec les enseignants sont réduits, la reproduction des inégalités face à l’école n’en est que plus criante. Les difficultés ont aussi été plus importantes dans les familles nombreuses et pour les enfants déjà en difficulté scolaire.

Au final, dans le secondaire, les élèves sans problème scolaire ont passé plus de temps à leur scolarité : la moitié y a passé plus de trois heures par jour, contre un tiers de ceux ayant des difficultés scolaires. Dans un cas comme dans l’autre, les écarts sont aussi perceptibles selon l’origine sociale : seuls 27 % des élèves en difficulté de milieu défavorisé ont passé trois heures ou plus par jour à leur travail scolaire, contre 38 % de ceux de milieu très favorisé (respectivement 40 % et 53 % parmi les élèves sans difficultés scolaires).

La pratique culturelle en amateur, seule rescapée du Covid ?

Le seul domaine où les inégalités se sont réduites durant le premier confinement sont les pratiques culturelles en amateur. Dans les milieux ouvriers, la danse, la musique, le dessin, le montage audio ou vidéo ont attiré deux fois plus de pratiquants durant le confinement que dans toute l’année 2018. Tout ce qu’ils n’ont pas le temps de faire durant leurs semaines de travail. Pour les cadres (il est vrai moins souvent en chômage partiel), la pratique s’est au contraire réduite. Si bien que les inégalités de pratiques ont disparu durant ce confinement (sans doute provisoirement…). Les activités scientifiques et techniques (astronomie, recherches historiques, etc.), se sont particulièrement accrues, avec 17 % de pratiquants (13 % parmi les ouvriers), contre 7 % en 2018 (4 % parmi les ouvriers). Comme quoi, quand les prolos peuvent échapper à l’aliénation quotidienne du travail salarié, ils ne sont pas les derniers à s’ouvrir l’esprit.

Maurice Spirz


[1« Les inégalités sociales à l’épreuve de la crise sanitaire : un bilan du premier confinement », dans France, portrait social – édition 2020. Il faut télécharger la version imprimable pour lire l’ensemble de l’étude.

[2Les emplois publics ont été « récupérés » au troisième trimestre, contrairement au privé qui compte toujours un déficit de 234 000 emplois par rapport à l’année précédente. Lire « S’organiser contre les licenciements : une urgence vitale ».

[3Une intensité du télétravail qui ne s’est pas reproduite avec le deuxième confinement : lire « Télétravail à 100 % ? Les patrons préfèrent garder les salariés à l’œil ».

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