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Les Nazis et l’argent, au cœur du Troisième Reich, documentaire de Gil Rabier

16 février 2021 Article Culture

Ce film est visible sur arte.tv jusqu’au 9 mai 2021. Il aborde le sujet de l’économie allemande sous le régime nazi, moins souvent traité que d’autres aspects du nazisme.

À travers des images d’archives passionnantes – dont des extraits de films de propagande et des interviews de trois historiens spécialistes du sujet –, le film décortique ce que certains à l’époque ont pu présenter comme le « miracle économique » du nazisme : comment l’Allemagne, secouée par la crise de 29, appauvrie par les effets de la Grande Dépression avec ses six millions de chômeurs en 1933 lors de l’arrivée d’Hitler au pouvoir, a-t-elle pu se lancer dans la guerre en 1939 et dominer l’Europe pendant plusieurs années ? La baisse du chômage s’est faite par l’embauche dans de grands chantiers pour construire des autoroutes, des ponts et des logements, mais aussi par la relance de l’industrie d’armement – ce qui lui était interdit par le Traité de Versailles. Jusque-là, rien de très nouveau, mais plus intéressantes sont les informations précises sur le déroulement des faits.

Le ministre de l’Économie, Hjalmar Schacht (jugé et acquitté en 1945 à Nuremberg lors du procès organisé par les Alliés contre les dirigeants nazis), président de la Reichsbank, qui s’était déjà illustré dans la lutte contre l’inflation au début des années 1920, a eu l’idée d’un tour de passe-passe monétaire avec la création de bons, les « MEFO » : dettes de l’État, qui garantissaient un paiement ultérieur aux entreprises à qui des commandes étaient passées. Le système a largement contribué à cacher le réarmement.

Les industriels allemands – notamment ceux de la métallurgie et de la sidérurgie, directement concernés par ce réarmement – ont été satisfaits de cette politique économique. Certains au sein de la grande bourgeoisie étaient méfiants vis-à-vis d’un personnel politique « plébéien » qui n’était pas « du même monde », comme le dit Gil Rabier ; méfiants vis-à-vis d’une certaine démagogie sociale du nazisme (même si les nazis leur apparaissaient comme le rempart contre le communisme). Mais ils ont vite été rassurés par le renforcement de leur autorité et de la hiérarchie dans les entreprises. L’interdiction des syndicats, remplacés par le Front du Travail, et l’ouverture des camps de concentration, au départ destinés en priorité aux militants ouvriers, ont achevé de vaincre les réticences de la grande bourgeoisie. Le rêve d’ouvriers au travail et soumis devenait réalité !

Mais le réarmement du pays s’est bientôt heurté au manque de matières premières. Schacht, préconisant de l’arrêter contre l’avis de Hitler et ses fidèles, fut remplacé par Göring qui a lancé un plan de quatre ans fondé sur l’autarcie : l’Allemagne ne devait compter que sur ses propres forces. C’est ainsi que le géant de la chimie IG Farben développa un programme de caoutchouc synthétique qui lui permit d’augmenter ses profits de 90 %… C’est ainsi que la sidérurgie produisit de l’acier à un coût à la tonne trois fois plus élevé que l’acier importé. L’État payait (à crédit !) la différence.

En 1939, l’économie allemande était-elle vraiment prête pour la guerre ? Hitler jugea qu’il fallait aller vite et prendre de vitesse les grandes puissances européennes, après avoir neutralisé politiquement, par le pacte germano-soviétique, l’URSS de Staline, et ainsi assuré une partie de son approvisionnement en pétrole.

Une deuxième phase de l’économie allemande a alors commencé, tout entière tournée vers la guerre : entre janvier et juillet 1940, la production d’armement a été multipliée par deux. Les réquisitions, les spoliations dans toute l’Europe occupée sont venues enrichir la machine de guerre. Sur un plan plus personnel, le vol était généralisé : au bas de l’échelle celui des soldats pour se nourrir, au sommet les vols d’œuvres d’art par les dignitaires nazis (Göring s’arrogeant des milliers de tableaux et sculptures !). Le travail forcé n’a cessé de se développer tout au long de la guerre : treize millions de travailleurs de toute l’Europe sont venus dans les usines allemandes, dont celles des camps de concentration. Ce qui fait dire à un des historiens intervenant dans le film que la main-d’œuvre industrielle en Allemagne était alors plus cosmopolite qu’elle ne l’est aujourd’hui.

La fuite en avant de l’économie a accompagné celle, « idéologique », du régime avec l’accélération de l’extermination des Juifs. On faisait travailler des morts-vivants (tant ils souffraient de la faim), il fallait continuer à produire dans des usines privées d’électricité, il n’y avait plus d’engrais pour l’agriculture en 1945…

Le système économique nazi s’est organisé autour de la guerre, de la mort, du vol et du travail forcé. Un des intérêts de ce film passionnant est de montrer que l’économie mise en place par les nazis, avec son autoritarisme inhabituel mais de circonstance, n’a rien bouleversé au fonctionnement du capitalisme, à ses fondements structurels seulement poussés à leur paroxysme. Fondé sur des trusts ou « Konzern » déjà parmi les plus puissants du monde, il leur a permis de continuer à s’enrichir quand ils n’entraînaient que chaos, asservissement et malheurs pour les classes populaires. Et on pourrait ajouter que la plupart des grands groupes industriels d’Allemagne ont allégrement survécu à la catastrophe mondiale, et au lendemain de la guerre ont refait du chiffre par l’exploitation d’une classe ouvrière exsangue économiquement et déboussolée politiquement.

Liliane Lafargue

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