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L’affaire Jules Durand, de Marc Hédrich

Michalon, 2020, 21 €

25 janvier 2021 Article Culture

Préface d’Henri Leclerc,


Le sous-titre de ce livre très fouillé, « Quand l’erreur judiciaire devient crime », résume assez bien son contenu. Il est consacré à une affaire judiciaire du début du XXe siècle que l’on qualifia à l’époque, et à juste raison, d’« affaire Dreyfus du mouvement ouvrier ».

Le principal protagoniste, et la principale victime, de cette affaire est un simple ouvrier, Jules Durand. Il a trente ans en 1910. Militant syndicaliste-révolutionnaire, pacifiste et non violent, membre de la Ligue des Droits de l’Homme et ardent dreyfusard, il s’est donné notamment pour but de combattre l’alcoolisme dans les rangs du mouvement ouvrier. Il est aussi secrétaire du syndicat des dockers-charbonniers du Havre qui a lancé une grève illimitée contre la Compagnie générale transatlantique. Cette dernière exploite non seulement des bateaux de croisière mais aussi des cargos chargés de transporter le charbon vers le Havre qui est, à l’époque, le premier port charbonnier de France. La grève tient bon et l’employeur veut y mettre fin coûte que coûte.

Un fait divers va lui servir de prétexte pour tenter de décapiter la toute jeune organisation syndicale. Sur le port, une rixe oppose trois ouvriers grévistes à Louis Dongé, un contremaître non gréviste. Au moment des faits, tous sont profondément avinés. Dans la bagarre, le contremaître est grièvement blessé et décède le lendemain à l’hôpital.

La presse se déchaîne contre les grévistes et un ingénieur de la compagnie maritime souffle au juge d’instruction que cette mort n’est pas accidentelle mais résulte d’une décision du syndicat. Mieux, explique-t-il, lors d’une assemblée générale regroupant 600 grévistes, Durand et deux autres dirigeants syndicaux, les frères Boyer, auraient fait voter à mains levées la mort de Dongé.

Scénario imaginé de toutes pièces par le patron qu’une ribambelle de faux témoins – certains entendus dans les locaux mêmes de la Compagnie – viendront corroborer. Le juge d’instruction prendra tout cela pour argent comptant sans tenir compte des témoins à décharge et sans même prendre en considération un rapport très fouillé d’un commissaire de police de la Sûreté urbaine ayant mené l’enquête et mettant fortement en doute la véracité de la version patronale.

La machine judiciaire est alors lancée. Après une enquête ultra-rapide et bâclée, le juge d’instruction renvoie Durand devant la Cour d’assises qui va le condamner à mort, moins de deux mois et demi après la survenue des faits. C’est ce qu’on appelle une justice expéditive. Mais, aussitôt, toute une partie du mouvement syndicaliste s’empare de l’affaire, ainsi que la gauche incarnée par Jean Jaurès et Anatole France. Des manifestations ont lieu dans toute la France ainsi que de nombreuses interpellations à la Chambre des députés. Les membres du jury d’assises, unanimes, écrivent au président de la République, Armand Fallières, pour demander la grâce de Durand en estimant qu’ils ont été trompés. Ils seront entendus. Durand a été gracié le 31 décembre 1910 et est sorti de prison un mois et demi plus tard. Il a été définitivement réhabilité en juin1918. Mais, entre-temps, il n’a pas résisté à l’atmosphère du couloir de la mort de la prison et est devenu fou. Il est mort, largement oublié, à l’asile d’aliénés de Sotteville-les-Rouen en 1926. Ses parents sont morts de chagrin et de misère. Quant aux magistrats qui l’avaient condamnés, ils ont été promus et ont reçu la Légion d’Honneur, tandis que la Compagnie générale transatlantique et ses faux témoins n’ont jamais été inquiétés. De plus, les dossiers concernant cette affaire ont mystérieusement disparu tant des archives des tribunaux que de celles des hôpitaux psychiatriques où Durand avait séjourné. À plusieurs reprises, Marc Hédrich, lui-même magistrat, parle avec juste raison de « justice de classe ». Mais il suggère aussi que les réformes judiciaires intervenues depuis lors – notamment la création du Code de procédure pénale renforçant les droits de la défense et l’indépendance des juges d’instruction – rendraient une telle affaire aujourd’hui improbable, voire impossible. Sur la forme peut-être. Sur le fond on peut sérieusement en douter…

Jean Liévin


À lire aussi sur le même sujet  :

* Boulevard Durand, pièce de théâtre d’Armand Salacrou, Gallimard, 1961.

* Les docks assassinés, BD de Roger Martin et Mako, Les Éditions de l’Atelier, 2016.

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