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Indonésie

« Je peux vous assurer que vos salaires ne seront pas réduits »

10 octobre 2020 Article Monde

Les images maintenant presque récurrentes et classiques des canons à eau et gaz lacrymogène viennent cette semaine d’Indonésie. Ouvriers et étudiants des deux sexes ont envahi les rues des principales villes et affronté la police, allant notamment, à Java, jusqu’à attaquer le parlement local de Semarang, ville du nord de l’île de près de deux millions d’habitants. Sans réussir à contenir l’agitation, le ministre de l’Économie, Airlangga Hartarto, déclarait mercredi que les salaires ne seraient pas réduits.

De l’épidémie virale à la pandémie sociale ?

Face à l’épidémie, les autorités ont tardé à prendre des mesures. Le nombre de médecins par habitant est de l’ordre de 20 fois inférieur aux moyennes européennes et le président Jokowi, parfois présenté par la presse comme progressiste, déclarait le pays immunisé... par la religion contre le virus : gingembre et curcuma comme remèdes. Pour reprendre l’expression de Rohana Kuddus décrivant la gestion de l’épidémie dans la New Left Review : « Citronnelle et prière [1] ».

Le peu de crédibilité des chiffres de l’épidémie freine les possibilités d’analyse de celle-ci. Comme ailleurs, le coût de l’épidémie est supporté par les plus pauvres ayant parfois dû quitter les villes. Il sert de prétexte pour empêcher de manifester et détruire en deux secondes des législations sociales et environnementales. Les projets antérieurs à l’épidémie – notamment une loi dite « Création de marché de l’emploi » que les étudiants ont abrégée en «  exécrable  » – ont cet objectif [2]. Dans le viseur : des protections salariales – aujourd’hui limités – sur le temps de travail qui pourrait être rallongé de 4heures par jour ; la suppression de salaires minimaux ; la suppression des congés maternité payés ; ou encore les indemnités de licenciements réduites de 30%. Et la liste est plus longue. S’ajoute une réduction des protections législatives de l’environnement, notamment des forêts ravagées par des incendies.

Dénoncées dans les rues et les campus avant l’épidémie puis durant l’été, ces lois sont aujourd’hui contestées dans des grèves et des manifestations plus massives. Dès lundi, le jour de l’adoption de la loi, des milliers de travailleurs manifestaient. La Confédération des syndicats indonésien (affilié à la Confédération syndicale internationale à laquelle adhérent la CGT ou la CFDT française) annonçait une grève du mardi au jeudi et deux millions de participants aux rassemblements. Si le chiffre est peut-être surévalué (encore que peu d’informations fiables semblent diffusées), les manifestants divers semblent déterminés et nombreux, et leurs affrontements avec la police sont allés jusqu’à effrayer les principaux syndicats [3].

Instabilité et classe ouvrière

Jokowi fait face depuis un an à une contestation qui vient d’en bas. Victorieux électoralement face à son adversaire Prabowo en 2014 et 2019, il a pu faire figure du moins pire [4]. Mais, durant la campagne électorale de 2019, un slogan d’abstentionnistes, « Voter pour un, le deuxième offert », résumait une partie des sentiments à l’égard du système politique corrompu et économiquement très inégalitaire incarné par les deux postulants au pouvoir exécutif.

Dès le mois d’août 2019, des émeutes se sont déroulées en Papouasie occidentale (la partie de l’île sous domination de l’Indonésie) où Internet était coupé, les écoles fermées, miliciens et militaires déployés. Au mois de septembre 2019, un nombre conséquent d’étudiants et lycéens en uniforme, suivis par des milieux populaires plus larges, prenaient la rue face à un package législatif réactionnaire. En ligne de mire des jeunes, la lutte contre la corruption, des lois criminalisant les relations hors mariage, l’avortement, la critique du gouvernement et de l’État ou encore « l’enseignement du marxisme-léninisme » attaqué par le gouvernement.

Jokowi avait dû partiellement reculer... devant la jeunesse étudiante et lycéenne. Derrière elle : l’orage que peuvent constituer les 100 millions d’habitants des îles de l’archipel qui survivent avec moins d’un dollar et demi par jour. Remuantes ces dernières années au point de forcer les patrons à des délocalisations internes, des fractions d’une classe ouvrière – nombreuse et qui s’est renforcée depuis plusieurs décennies dans l’industrie, les mines ou les services – se mobilisent aujourd’hui pour se défendre, seront-elles capables demain de proposer une politique à l’ensemble des classes populaires, seule voie pour éradiquer un régime profondément inégalitaire et imposer un autre système ?

Chris Miclos

Crédits photo : @Antitesis101

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[1« Lemongrass and Prayer », Rohana Kuddus, New Left Review, mars-avril 2020. Pour les éléments factuels sur l’Indonésie utilisés dans cet article, on peut aussi se reporter à « September Surprise », Rohana Kuddus, New Left Review, novembre-décembre 2019.

[2Dans les propos des dirigeants indonésiens, il s’agirait d’attirer les entreprises délocalisant leurs activités chinoises ce que l’Indonésie peine pour le moment à faire malgré les quantités importantes de capitaux américains ou japonais investis dans le pays et susceptibles de se multiplier en raison des rivalités sino-américaines.

[4Frère d’un milliardaire, Prabowo est aussi le gendre du dictateur assassin Suharto, renversé en 1998. Les élections de 2019 ont donné lieu à des émeutes importantes contre sa réélection de la part de ses adversaires. Des forces conservatrices, notamment islamistes (dont une partie a aussi été cooptée par Jokowi), ont montré des capacités de mobilisation importantes ces dernières années. Prabowo est devenu, à l’automne dernier, ministre de la Défense de Jokowi…

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