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Accueil > Les articles du site > Meeting vidéo du 26 avril 2020 : ce virus qui ébranle le monde (...)

Iran : Crise sanitaire et dictature n’empêchent pas les réactions ouvrières

Mis en ligne le 29 avril 2020 Article Monde

Dans cette crise où l’Iran est le pays le plus touché par l’épidémie au Moyen-Orient, et où le régime est à la fois capitaliste et dictatorial, les défis pour le prolétariat iranien sont particulièrement grands, mais pas impossibles à relever : le réveil du mouvement ouvrier de ces deux dernières années contre la précarité de ses conditions de vie et de travail le prouvent, à l’image de ce qui s’est passé au Liban.

Une crise sanitaire aggravée par le mensonge d’État

Qom, la première ville touchée, est la ville sainte du pays. Les autorités religieuses, très présentes là-bas, ont investi financièrement dans plusieurs secteurs et n’avaient pas du tout envie du confinement. Ville de pèlerinage et de séminaires, elle accueille chaque année 2,5 millions de touristes et abrite des fondations aux revenus très conséquents pour la nomenklatura. Et puis, il faut avouer que la ville sainte du pays gangrenée par le coronavirus, ça a de quoi ternir l’image de la République islamique. Résultat : aucun confinement pendant des semaines et jamais officiel, puis, face aux inquiétudes, la propagande classique sur les ennemis intérieurs et extérieurs de la République islamique qui cherchent à propager la peur.

On le voit, comme partout, les profits dictent la gestion sanitaire de la crise. À l’échelle nationale, il fallait éviter de suspendre les échanges commerciaux avec certains pays, au premier chef desquels la Chine, et poursuivre les exportations de pétrole. Depuis quelques semaines, la chute des cours du pétrole a eu raison des recommandations de confinement.

Pour donner une idée de l’ampleur du mensonge : aujourd’hui, les autorités parlent de 5 650 morts, mais un responsable de la municipalité de Téhéran a eu la bonne idée de révéler il y a une semaine que 10 000 nouvelles tombes avaient été creusées dans le plus grand cimetière de la capitale.

À cause de ce mensonge, les médecins n’ont pas été pourvus de protections pendant plusieurs semaines. Près de Qom, ce n’est qu’après avoir fait grève que des médecins obtiennent des masques, qui n’avaient toutefois rien à voir avec ceux, plus perfectionnés, dont disposait le personnel hospitalier à Téhéran. Et bien sûr, la pénurie est aussi aggravée par les sanctions internationales. [1]

Malgré cette pénurie, c’est le sauvetage des profits qui prime

Les directions des hôpitaux privés ont prévu par exemple un plan de licenciements massif du personnel hospitalier. Réponse du ministère de la santé : il faut obéir aux règles du monde du privé. [2]

Pour justifier l’absence de confinement officiel, le porte-parole du gouvernement a menacé les travailleurs en leur disant qu’il y aurait quatre millions de chômeurs supplémentaires (hors travailleurs journaliers).

La crise sociale est bel et bien là…

Depuis février, 630 000 travailleurs ayant un contrat ont perdu leur emploi et se sont inscrits pour toucher l’allocation chômage, laquelle court seulement sur trois mois. On en compte beaucoup dans l’industrie pétrolière. Entre autres exemples, deux chaînes de restaurants ont licencié 1 100 sur 1 600 travailleurs depuis le début de la crise. Beaucoup d’entre eux sont des journaliers et ne vont donc rien toucher de l’État.

De fait, on compte trois millions de travailleurs journaliers ou de marchands de rue en Iran qui payent durement la crise, comme ailleurs au Moyen-Orient. Sans compter les salariés qui ont des contrats très courts, parfois payés à l’heure. Dans le bâtiment, depuis deux mois, presque 1 200 000 travailleurs n’ont eu aucun revenu et aucune allocation chômage. De même, dans les crèches privées (privatisées à 85 %), les auxiliaires de puériculture, payés à l’heure, n’ont touché aucun revenu depuis deux mois et ont réclamé une aide de l’État, en vain.

L’État a laissé à la discrétion des usines le soin de fermer ou non, de licencier ou non par manque d’activité. Comme en France en somme. Certaines ont fermé en raison du trop grand nombre de cas et/ou sous la pression des travailleurs. Mais le patronat a de la ressource puisque la crise et les recommandations de confinement (sans injonction officielle) ont permis d’évincer les représentants des travailleurs des négociations sur la revalorisation des salaires qui a lieu chaque année en mars.

… les réactions des travailleurs aussi

Malgré la vie qui s’apparente pour beaucoup à de la survie, malgré les répressions et intimidations, une contestation a réussi à se faire entendre dans le monde du travail, comme en mars dans une mine de cuivre à Bavanat.

Je vais parler des contestations les plus récentes ou significatives :

  • À Kerman, 3 000 mineurs ont réussi à faire fermer leur mine de fer début avril tandis que 3 000 autres sur un site à proximité, par contagion, se sont rassemblés contre la privatisation des actions de la mine le 20 avril. Deux jours plus tard, ils étaient toujours en grève et en manifestation.
  • Dans le secteur de la raffinerie, une entreprise sous-traitante a été arrêtée plusieurs jours grâce à la grève des salariés. Sauf qu’avec la reprise du travail il y a une semaine, une partie des salariés n’a pas été rappelée, vingt autres ont reçu leur licenciement et pour tous, les deux derniers mois n’ont pas été payés. Il se sont donc rassemblés la semaine dernière pour exiger d’être tous repris et payés.
  • Rassemblement de cheminots à Karaj pour des salaires impayés aussi, un des grands problèmes des salariés en Iran. « Il n’y a pas d’argent, si vous n’êtes pas contents, vous pouvez vous en aller » a répondu la direction.
  • Enfin, un rassemblement de marchands de rue tout à fait inédit à cause de la répression quotidienne qu’ils subissent, le 13 avril à l’hôtel de ville de Téhéran.

Enfin, dans un pays où toute activité politique est réprimée, les comités de quartiers sont une des formes qu’a prise dans certains coins du Kurdistan iranien la lutte contre le coronavirus et les autres « épidémies sociales » comme ils le disent. Ces comités, que les intéressés voudraient étendre à tout le pays et dans le monde, se proposent d’être un organe de coordination entre habitants pour désinfecter les rues, mutualiser, fabriquer et distribuer des gels, des masques, à l’échelle d’un quartier mais aussi de plusieurs villes puisque les comités sont en lien les uns avec les autres. L’objectif est que les habitants pensent et pratiquent concrètement (et clandestinement) une organisation sociale « solidaire » et pas mue par le « profit personnel », comme l’indiquent leurs communiqués, publiés et placardés dans les rues. Bien sûr, les perspectives d’expropriation et de gestion ouvrière de la production sont dans les têtes des militants d’origines diverses qui en sont à l’initiative, et en coulisses, la bourgeoisie est clairement identifiée comme l’ennemi. Une affaire à suivre de près, d’autant plus que les deux ans de soulèvement passés sont dans toutes les têtes !

Barbara Kazan


[1Certains matériels de protection ne peuvent être importés et quand c’est possible, les démarches administratives ont de quoi rebuter les fournisseurs (c’est le cas pour les respirateurs artificiels). Mais l’obstacle le plus grand réside dans les sanctions pesant sur les échanges financiers, qui entravent de manière générale les transactions bancaires avec l’Iran, quel que soit leur objet. La combinaison de sanctions sévères, de la chute des prix du pétrole et du Covid-19 a forcé l’Iran à demander au FMI un prêt d’urgence de cinq milliards de dollars (pour la première demande depuis 1962), qui a été refusé.

Ces sanctions qui viennent principalement des États-Unis n’unissent pour autant pas du tout les Iraniens derrière le guide suprême ou le gouvernement : avec la sanglante répression du soulèvement de novembre dernier, puis la destruction, en janvier par les Gardiens de la révolution, d’un avion de ligne ukrainien dont la majorité des passagers étaient iraniens, le régime est plus que jamais jugé criminel.

Malgré la pénurie, il n’a pas été entrepris de transfert de productions pour répondre à la crise. Dans cette économie très largement privatisée, les patrons sont, comme ailleurs, préoccupés seulement de la course au profit. On a juste installé dans quelques mosquées de petites équipes de femmes bassidjis (= miliciennes du régime) qui complètent le travail des usines de masques.

[2En 2006 a même été intégré dans la Constitution une note affirmant l’obligation pour l’État de vendre 80 % de ses actions au privé. Et le guide suprême d’intervenir régulièrement pour dire qu’il faut accélérer cette privatisation.

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