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Interview

Intermittents sous pression : « Retrouver une démarche de lutte pour affronter la crise sanitaire »

9 décembre 2020 Article Entreprises

On a beaucoup parlé ces derniers jours à la radio et à la télévision des difficultés, avec le confinement, des salles de spectacle. On a moins parlé des « petites mains », artistes ou techniciens qui font vivre le spectacle mais n’en sont que ce qu’on appelle les « intermittents » vu la précarité de leur situation. Certes, pour compenser le fait que dans cette période il leur est impossible d’accumuler des heures de travail permettant l’indemnisation de leurs périodes de chômage, le gouvernement a prolongé leurs droits de plusieurs mois. Ce qui reste loin de résoudre leurs problèmes.

Convergences révolutionnaires a recueilli les propos de Sofiène, backliner et guitariste du groupe Deaf Apaches. Intermittent du spectacle depuis seize ans, basé à Lyon, il nous donne un éclairage sur les conditions de vie et de travail dans ce secteur durement touché par la crise sanitaire.

CR : Peux-tu présenter ton métier pour nos lecteurs ?

Mon métier, c’est de faire de la tournée. Je suis technicien, spécialiste backliner guitare tech. Je travaille avec les guitaristes et les bassistes. Je fais également de la régie de tournée, en spectacle vivant. C’est ce métier de technicien qui me donne le statut d’intermittent.

Mon boulot, c’est de donner des solutions techniques à des attentes artistiques. Par exemple, quand Mathieu Chedid demande : « je voudrais faire ça, mais à ce moment-là je suis à l’autre bout de la scène, comment on fait ? », je lui explique techniquement et j’indique le matériel nécessaire – et il répond « OK, j’en achète deux ! ».

Depuis deux ans je fais de la régie générale. Le régisseur s’occupe de tout : livraison du matériel, des artistes, hôtel, etc.

CR : Le régime intermittent a évolué ces dernières années… Peux-tu nous l’expliquer ?

Ce sont les spectacles que je fais cette année qui me permettront de travailler l’année prochaine. Les jours où je ne travaille pas, je suis indemnisé par Pôle emploi, en fonction des heures que j’ai faites l’année précédente (à condition que j’aie accumulé un minimum de 507 heures sur les douze derniers mois). Ce système mutualiste est finalement injuste, mais c’est le moins injuste des systèmes mutualistes injustes qui ont existé.

Les tentatives de contre-réforme de ce système sont nombreuses. En 2003, je n’étais pas encore intermittent, et je n’avais pas fait les grandes grèves contre Chirac. On dit Chirac parce qu’il était président à l’époque, mais la réforme était probablement déjà dans les tuyaux sous Jospin, voire avant. Les conditions d’accès s’étaient durcies, avec une base de 507 heures en dix mois pour pouvoir être indemnisé sur huit mois. C’était devenu très compliqué. [1]

Depuis 2016 [2], c’est donc plus facile d’entrer dans le système d’indemnisation. Ce qui n’a pas empêché le gouvernement socialiste de glisser quelques peaux de banane. Les carences ont été augmentées de manière à ce que les plus gros salaires touchent beaucoup moins d’Assédic qu’avant.

Le système actuel peut paraître plus juste, car ceux qui ont plus de mal arrivent mieux à entrer… Mais à l’autre bout, les gros salaires sont incités à quitter l’intermittence mutualiste et à devenir auto-entrepreneurs. Résultat : le système qui, à la base, n’était pas déficitaire, car les plus riches payaient pour les autres, le devient peu à peu. Et ce sera le prétexte à de nouvelles attaques…

CR : Justement, peux-tu nous dire comment ces changements sont vécus ?

Je me suis engueulé avec mes amis à ce sujet : si je facture en auto-entrepreneur, au lieu de 600 balles c’est 800. Les mecs ils disent alors « j’en ai marre de payer pour les autres, je quitte le système, je n’en ai pas besoin. » Ils ont cotisé l’année dernière, du coup ils pensent qu’ils ont capitalisé et doivent toucher leur pognon cette année… Je leur explique, « c’est de la mutualisation, l’argent que tu as payé a servi pour les autres ». Désormais, dans les festivals, il y a des formations pour apprendre aux intermittents à devenir auto-entrepreneurs !

Le calcul mathématique est facile à faire, mais il ne faut pas le faire pour deux raisons. D’une part, si tous les gros salaires se barrent, le système mutualiste s’effondre. D’autre part, la sécurité n’existe pas dans notre emploi. Si tu pars aujourd’hui, c’est que ça va, mais demain ? On est tous ensemble, pour se protéger et protéger les autres.

D’ailleurs, pendant le confinement, c’était facile d’en discuter : ceux qui étaient devenus auto-entrepreneurs n’avaient plus rien. Moi j’ai 1 600 euros mensuels pendant un an sans travailler, grâce à ce système moins injuste, qu’il faut se battre pour conserver et étendre.

L’intermittence est toujours brandie comme un système de privilégiés. Un peu comme le régime spécial ou le statut des cheminots. La télé nous rabâche des discours prémâchés : « regardez leurs avantages, et plutôt que de revendiquer la même chose qu’eux, dénoncez ces privilégiés. » Nous c’est un peu pareil. Ils aimeraient bien nous dézinguer. Ils ont tenté en 2003. Mais chez les intermittents, il y a un paquet de gens éveillés qui ne se laissent pas faire.

CR : La crise sanitaire et le confinement, ça change quoi ?

Cette année, on a beaucoup moins de boulot. Perte d’espoir, dépression pour beaucoup. On ne sombre pas complètement, mais on n’a aucune vision sur l’avenir. Ça dure depuis huit mois, on en a marre.

J’ai l’habitude de bosser sous pression, d’avoir la montée d’adrénaline avant le concert, l’ambiance de colonie dans le bus et avec le groupe. On est en décalage avec tout le monde. On est des passionnés, et on bosse avec des passionnés, dans de bonnes conditions, avec de la thune et des remerciements, tout en étant défoncés, pas rasés… l’important, c’est que personne ne se blesse et que ça marche à l’heure prévue. On a l’habitude de vivre comme ça, et là avec le confinement je me retrouve dans ma vie de famille.

90 % des intermittents n’ont plus de boulot. Seuls ceux qui bossent à Paris, avec la télé, où il y a encore des petits concerts, comme Taratata. On a les Assédic, mais les revenus sont divisés par deux. Les boîtes de backline ferment dans tous les sens, le secteur est dévasté. Les producteurs de spectacles ont un peu plus de trésorerie, mais surtout cette immobilisation ne leur coûte pas, mis à part leur bureau à Paris et leurs assistantes : les intermittents sont embauchés à la journée et leur chômage est payé par les Assédic.

Cette année, par rapport au statut, il y a eu un gel des droits, un décalage. Pour tous les intermittents, les droits ont été prolongés à août 2021 : 24 mois pour faire ses heures au lieu de 12.

En revanche, tous les indépendants et prestataires, tous les emplois induits indirectement, comme les restaurants qui prennent des extras ou des saisonniers, ceux-là ne sont pas couverts. C’est ce que dit le comédien Samuel Churin, qui est la figure de la Coordination des intermittents et des précaires (CIP) : pour 200 000 intermittents sous le statut, il y a 3 millions de personnes qui travaillent directement ou indirectement en lien avec le secteur de la culture, et qui ont le bec dans l’eau.

CR : On t’avait interviewé en 2014, suite à un mouvement au festival des Nuits de Fourvière auquel tu avais participé, quelles différences vois-tu avec la situation actuelle ?

En 2014, beaucoup d’intermittents se contentaient de dire qu’il fallait sauver les techniciens de l’ombre qui mettent la lumière sur les artistes. Mais ils oubliaient les intérimaires, beaucoup d’autres collègues. Aux Nuits de Fourvière, on avait pointé publiquement ceux qui étaient dans le carré VIP, les grandes entreprises qui payent très cher pour avoir la meilleure place. Il faudrait retrouver une démarche du même genre pour affronter cette crise sanitaire !


[1La réforme de 2003 avait été soutenue la CFDT, les intermittents avaient initié un grand mouvement de grève qui avait conduit à l’annulation des principaux festivals, comme celui d’Avignon [ndlr].

[2Mis en place après l’échec des négociations sous Hollande en 2016 [ndlr].

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