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État d’urgence au Portugal : suspension du droit de grève et licenciements en masse

1er avril 2020 Article Monde

Le 18 mars, lorsque l’Assemblée a avalisé par un vote l’état d’urgence décrété au Portugal par le président de la République, Marcelo Rebelo de Sousa, une partie de la population ne l’avait pas attendu et avait commencé à s’organiser pour exiger le confinement.

Parents d’élèves, professeurs et même chefs d’établissements scolaires retiraient leurs enfants des écoles et en exigeaient la fermeture ; dans les entreprises comme Autoeuropa – la plus grosse usine automobile du pays – ou dans des call-centers, les travailleurs ont demandé des conditions de sécurité, menaçant de faire grève pour se protéger eux-mêmes. À Autoeuropa, où les commandes et les profits vont bon train, les salariés avec leurs syndicats ont rejeté les propositions de chômage technique payé à un peu moins de 70 % du salaire (lay-off, en grande partie pris en charge par le système de sécurité sociale portugais) et ont réussi à obtenir d’être payés à 100 %.

Mais dès lors que la situation de confinement devenait un fait, des entreprises ont commencé à licencier en masse notamment dans l’hôtellerie, la restauration ou le secteur de l’aviation, chose d’autant plus aisée pour le patronat portugais que les travailleurs précaires y sont légion. Groundforce, une filiale de la compagnie aérienne TAP détenue à 50 % par l’État, a immédiatement annoncé un plan de licenciement du personnel au sol, 500 sur les mille que compte cette entreprise et négocie en ce moment une baisse de rémunération et la flexibilité pour les autres. La TAP a d’ores et déjà annoncé 119 licenciements. [1]

Ce qui sauve les profits ne sauve pas les travailleurs

Face à cette situation catastrophique pour les travailleurs, le gouvernement a annoncé une série de mesures d’aides au patronat :

  • exemptions de cotisations sociales ;
  • prêts exceptionnels et moratoires sur le paiement des prêts en cours ;
  • dispositif de chômage technique couvrant les salariés restant à la maison à un peu moins que 70 % de leur salaire.

Et dans le paquet des mesures d’urgence figurait une surprise salée : la suspension du droit de grève dans les secteurs jugés vitaux comme la santé, les transports, l’alimentaire et autre secteur à définir.

Les partis de gauche comme le Parti communiste ou le Bloc de gauche ont demandé par la suite que ces mesures soient conditionnées à une interdiction des licenciements. Mais si le gouvernement se veut rassurant et explique que ces aides visent à sauver les emplois, l’annonce de la suspension du droit de grève s’est soldée dès le lendemain par des plans de licenciements. Un nombre grandissant de travailleurs se retrouvent sans emploi, notamment ceux très nombreux qui ont le statut abusif d’auto-entrepreneurs (recibos verdes). Un gel temporaire du paiement des prêts immobiliers des particuliers ou des loyers a été mis en place mais il exclut ceux qui avaient déjà des retards de paiement, c’est-à-dire les plus démunis. Et ce sera un casse-tête pour les autres.

Une provocation du gouvernement socialiste à l’encontre des secteurs en lutte

Loin d’être une surprise, l’attaque contre le droit de grève est dans la ligne directe de l’attitude très offensive qu’a adoptée le gouvernement dit « socialiste » du premier ministre Costa contre des secteurs mobilisés ces deux dernières années : grève des infirmières en 2018/2019 pour exiger des postes et des augmentations de salaire, grève des routiers transportant des produits inflammables et sous-payés ou grève des dockers en butte aux patrons voyous des ports et docks. Ces entreprises s’adonnent allègrement à un marchandage de main d’œuvre précaire pour casser les salaires déjà maigres des dockers mais se trouvent depuis quelques années en face de travailleurs déterminés à se battre.

Les grévistes de ces différents secteurs ont obtenu des avancées malgré tout, sans le soutien des deux confédérations syndicales CGTP et UGT, qui ont adopté une attitude passive – ces grèves sont souvent organisées par de petits syndicats corporatistes mais combattifs – ou négocié des accords dans leur dos comme ce fut le cas pour les routiers.

Le premier ministre Costa, rompu à casser des grèves

Donc ce gouvernement, reconduit de justesse en octobre 2019, car il était revenu dans son premier mandat sur quelques mesures d’austérité très dures prises entre 2011 et 2015 par la droite et avait augmenté un peu le smic (635 euros à l’heure actuelle) n’avait pas hésité à attaquer de front les grévistes des hôpitaux publics, qui manquaient de tout et sont aujourd’hui débordés. Il les avait attaqués en justice de manière mensongère pour le service minimum non assuré, allant jusqu’à bloquer les fonds d’une cagnotte leetchi très populaire en faveur des grévistes qui avait récolté 700 000 euros. Il avait également réquisitionné de force les chauffeurs routiers de matières inflammables, mené tambour battant une campagne médiatique contre eux et cassé la grève en mettant des militaires au volant des camions-citernes.

Dernier fait d’armes du gouvernement Antonio Costa : le 17 mars, à la veille de l’annonce de l’état d’urgence, le gouvernement avait réquisitionné sur le port de Lisbonne les dockers en grève pour des salaires impayés (certains avaient reçu en février 390 euros pour 45 jours de travail !). Le 18 mars, ils étaient lockoutés par la société portuaire A-ETPL qui annonce licencier 54 dockers et s’apprête à faire un dépôt de bilan frauduleux dont on ne connait pas encore l’issue. Et les autorités envoient la police contre les dockers lockoutés pour service minimum non rendu !

Une « union nationale » contre les travailleurs

Que les députés de droite votent l’état d’urgence, rien d’étonnant, d’autant plus que le président de la République, Rebelo de Sousa, est un homme de leur camp. Mais les deux partis qui ont épaulé Costa pendant son premier mandat de premier ministre, le Bloc de gauche et le Parti communiste l’ont avalisé aussi avec la suspension du droit de grève en prime, le Bloc votant pour et le Parti communiste et ses alliés Verts s’abstenant. Une manière de se rallier à une « union nationale » dont les classes populaires portugaises feront les frais. Ces deux partis avaient d’ailleurs très mollement soutenu les grèves citées plus haut et ce ne sont pas leurs pleurnicheries parlementaires – du PCP en faveur des dockers actuellement – qui changeront quelque chose à la situation des travailleurs. Ceux-ci ne doivent compter que sur eux-mêmes et s’organiser pour se défendre.

Anne Hansen


[1Article de Raquel Varela traduit et publié dans le journal du NPA Anticapitaliste le 25 mars 2020.

Consulter aussi la page facebook de cette historienne portugaise sur la situation actuelle, notamment une interview en espagnol menée par Josefina L. Martinez pour Izquierda Diario postée après le 18 mars.

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