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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 145, mai 2022

Émeutes au Sri Lanka, pénuries alimentaires dans le monde

17 mai 2022 Convergences Monde

(Photo : rassemblement devant le palais présidentiel le 13 avril 2022, AntanO, Wikimedia commons)

Le Premier ministre sri-lankais, Mahinda Rajapaksa, a dû démissionner lundi 9 mai à la suite des émeutes provoquées par l’intervention de ses hommes de main, armés de matraques, contre les manifestants installés devant le palais présidentiel pour protester contre la corruption du régime, la misère et les pénuries alimentaires. Le clan familial de Rajapaksa, qui règne sur le pays, n’est pas éliminé pour autant, puisque le président, toujours en place, Gotabaya Rajapaksa, n’est autre que le frère cadet du Premier ministre démissionnaire. Depuis, les blindés patrouillent dans la capitale, Colombo, et un couvre-feu a été décrété dans le pays, interrompu jeudi pour permettre à la population d’aller se ravitailler. Quant au nouveau Premier ministre nommé le 12 mai, Ranil Wickremesinghe, ancien concurrent des Rajapaksa, devenu depuis un allié parlementaire de leur parti, il a été déjà été cinq fois Premier ministre.

Corruption, misère et diktat de grands financiers de la planète

La colère au Sri Lanka, ne va pas s’éteindre à coup d’états d’urgence et par un simple ravalement de façade gouvernementale. Les raisons en sont trop profondes : pas seulement la corruption du régime, mais surtout les pénuries qui provoquent depuis des mois des manifestations dans tout le pays : queues monstres devant les pompes pour acheter le moindre litre d’essence, queues pour l’alimentation, coupures incessantes d’électricité, manque de médicaments et une flambée des prix qui a été accélérée depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, notamment le prix du blé et de la farine. L’inflation a atteint 30 % en avril.

Le pape François s’en est mêlé, appelant manifestants et gouvernants à « maintenir un comportement pacifique sans céder à la violence ». Le porte-parole de la maison Blanche aussi, qui prêche à la dictature sri-lankaise la modération, pendant que le FMI se dit « préoccupé par la montée des tensions sociales ». Que de bonnes âmes !

Car il n’est pas question pour le FMI, notamment, d’accorder le moindre nouveau crédit au Sri Lanka, étranglé par les dettes, pour lui permettre quelques importations de nourriture ou de médicaments, tant qu’à ses yeux la situation reste instable, c’est-à-dire tant que le gouvernement n’est pas capable de contrôler la population, de lui faire accepter sa misère. Idem pour la Chine, le plus grand créancier du Sri Lanka, qui y a financé des grands travaux, avant le Covid, quand le tourisme était florissant : construction de l’aéroport international, du port en eaux profondes d’Hambantota, dans le sud de l’île, cédé pour 99 ans à la Chine pour en faire un grand hub de sa route maritime commerciale… Le tout pour le plus grand profit du clan des Rajapaksa et quelques autres grandes familles dominantes du pays.

Sri Lanka, Tunisie, Égypte : une crise alimentaire aggravée par la guerre en Ukraine

Les émeutes au Sri Lanka sont la première grande explosion de colère provoquée par l’aggravation de la pauvreté et de la pénurie alimentaire qui sévit dans toute une partie de la planète, essentiellement en Asie du Sud et en Afrique. La guerre d’Ukraine, avec la hausse du prix du pétrole et surtout l’augmentation du prix du blé, dont ces pays sont fortement importateurs, a considérablement accru en quelques mois une pénurie alimentaire qui avait commencé bien avant.

Mi-mars, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, rappelait que les prix, notamment des céréales, « atteignent des niveaux records ». Sa grande crainte est que cela « sème les graines de l’instabilité politique et des troubles dans le monde entier. » Les céréales sont dans ces pays pauvres la principale source de calories dans l’alimentation. Elles proviennent essentiellement de l’importation (85 % des céréales consommées en Afrique sub-saharienne).

Parmi les pays les plus touchés, certains ont quelques ressources pour faire face, comme l’Algérie qui, gros exportateur de pétrole et de gaz, voit en échange flamber le prix des hydrocarbures. Le président Tebboune a remis à plus tard sa menace d’il y a quelques mois de réduire ou supprimer les subventions à l’importation des produits de première nécessité. Il n’en est pas de même de la Tunisie voisine. Dans ce pays, le prix du pain est subventionné depuis les années 1970, et une révolte du pain de 1984 avait fait reculer une tentative d’augmentation du prix réclamée par le FMI. Aucun gouvernement n’avait tenté d’y toucher à nouveau. Même si l’État avait trouvé une combine : réduire le poids du pain vendu à ce prix. Aujourd’hui, dans le cadre du plan d’austérité que le gouvernement, fortement endetté, mijote pour satisfaire les conditions du FMI, il commence à raconter que maintenir le pain à prix bas est une aide injuste, puisqu’elle profite autant aux riches restaurants qu’aux pauvres. Il envisage de réduire, voire supprimer la subvention pour la remplacer par une aide, une aumône, que l’on verserait aux familles les plus pauvres. Quant à la ministre tunisienne du Commerce (selon le journal Le Monde du 10 mai), dans la même veine bourgeoise hypocrite, elle parle de « l’impact du sucre sur la santé » (une autre denrée subventionnée) : mauvaise ! Mieux vaut en augmenter le prix pour dissuader d’en consommer !

L’Égypte connaissait déjà une forte inflation depuis le plan d’austérité et la dévaluation imposés au pays par le FMI en 2016. Elle importe plus de la moitié des céréales qu’elle consomme, 50 % de ces importations venant de Russie, 30 % d’Ukraine. Officiellement le prix du pain n’a pas augmenté, mais on vend souvent (selon un reportage de Reporterre [1]) quatre galettes de pain pour le prix de cinq, et le poids des galettes a été réduit. Cette année l’inflation, qui avait déjà atteint 10 % (en glissement annuel) au mois de février, a grimpé à 15 % en avril, essentiellement à cause de la hausse des prix alimentaires : 36 % pour l’huile, 25 % pour la viande, 66 % pour les légumes.

De la guerre à la spéculation

Si les ports d’Ukraine sont bloqués, les stocks existent ailleurs, et on pourrait se procurer ces denrées. Mais mieux vaut spéculer sur les hausses futures que de les lâcher. D’autres grands producteurs, à commencer par les USA, auraient les capacités de suppléer à la pénurie actuelle, mais leurs prix sont plus élevés. Bref, ce n’est pas seulement la guerre de Poutine, c’est la spéculation qu’elle engendre qui fait qu’aujourd’hui « les prix des céréales ont déjà dépassé ceux du début du printemps arabe et des émeutes de la faim de 2007-2008 », comme le précise l’ONU, avec quelque frayeur.

Car il n’y a pas que des perdants : « selon le département américain de l’agriculture », peut-on lire dans une tribune du journal Le Monde du 15 avril, cette année « le revenu agricole net augmentera […] de 25 % par rapport à 2021. La reprise actuelle des prix des céréales devrait être de bon augure pour les géants de l’agriculture dans les mois à venir ».

Une crise qui menace depuis longtemps

La flambée mondiale des prix provoquée par la guerre en Ukraine ne fait qu’accentuer une crise alimentaire déjà menaçante dans le monde. Selon un rapport d’Oxfam de juillet 2021, au cours de l’année précédente, avec la pandémie, le nombre de personnes vivant à un niveau « d’insécurité alimentaire extrême » avait augmenté de 20 millions, pour atteindre 155 millions de personnes réparties dans 50 pays. Quant au nombre de ceux qui vivaient carrément dans un état de famine il avait été multiplié par six depuis les débuts de la pandémie, pour atteindre 550 000 personnes.

Pendant la pandémie, dans les pays riches le « quoi qu’il en coûte » des gouvernements a largement subventionné les grands patrons de l’industrie et du commerce, couvert leurs pertes, pendant que le chômage augmentait.

Dans les pays les plus pauvres de la planète, c’est l’aggravation de la situation économique et la faim qui ont parfois fait plus de morts que la pandémie. Et ce sont aujourd’hui les populations de ces pays (en plus de la population ukrainienne sous les bombes), qui sont aux premières loges des conséquences de la guerre de Poutine et de la guerre des banquiers et des trusts qui s’ensuit.

15 mai 2022, Olivier Belin


[1Guerre en Ukraine : l’Égypte face à la flambée du prix du pain, Reporterre, 18 mars 2022

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