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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 129, novembre 2019 > Incendie de Lubrizol

De Seveso à Lubrizol

29 octobre 2019 Convergences Entreprises

Le classement de l’usine Lubrizol de Rouen comme installation « Seveso seuil haut » fait référence aux directives européennes « concernant la maîtrise des dangers liés aux accidents majeurs impliquant des substances dangereuses » [1] prises après l’accident survenu en juillet 1976 dans une usine chimique du nord de l’Italie.

Le 10 juillet 1976, suite à un emballement thermique dans une cuve de production, l’usine chimique ICMESA [2] libère un nuage chargé d’une dioxine hautement toxique, qui contamine la ville voisine de Seveso. Malgré sa gravité, l’accident n’est pas spectaculaire et les responsables de l’usine commencent par cacher sa réalité, se contentant d’une information minimale aux autorités locales et invitant la population à ne pas consommer les végétaux et volailles produits à proximité immédiate.

Mais avec la mort de petits animaux alentours et la multiplication des cas de chloracné – affection cutanée due à l’exposition à des dérivés chlorés –, notamment chez les enfants, la vérité finit par sortir. En résulte, deux semaines plus tard, un changement radical. L’armée impose l’évacuation de la zone la plus contaminée. Plusieurs centaines de personnes doivent tout quitter ; certaines ne pourront jamais revenir, leur maison étant détruite dans les opérations de décontamination.

Des risques de malformation à la naissance étant suspectés, les femmes enceintes sont invitées à pratiquer un avortement thérapeutique, le seul alors autorisé en Italie. Mais cela se heurte à l’opposition de la hiérarchie catholique, influente dans la région, jusqu’au pape lui-même. Niant les dangers de la dioxine, elle cherche à faire croire à une opération des partisans de la libéralisation de l’avortement, qui ne sera acquise qu’en 1978.

De son côté, la firme suisse Hoffmann-La Roche, propriétaire de l’usine, s’engage dans des indemnisations individuelles, au cas par cas. Les salariés, eux, sont mutés dans d’autres établissements du groupe.

Tout cela contribue à couper l’herbe sous le pied au mouvement Medicina Democratica, constitué quelques mois auparavant et qui visait à regrouper travailleurs, habitants et scientifiques autour des questions de danger des sites industriels pour la santé et l’environnement.

Dix ans plus tard

Une dizaine d’années plus tard, seuls deux responsables techniques de l’usine seront finalement condamnés à des peines de prison avec sursis. Les dirigeants de Hoffmann-La Roche s’en tireront sans ennuis. Quant au directeur de l’usine ICMESA, il sera assassiné par des membres du groupe armé d’extrême gauche Prima Linea, le 5 février 1980.

Au final, en l’absence de décès immédiatement causé par des effets de toxicité aigüe de la dioxine répandue, s’impose le récit de ce que la sociologue Laura Centemeri a appelé « une catastrophe sans victime » [3].

Mais la réalité est différente. À l’époque de l’accident, Paolo Mocarelli est un jeune médecin de la région. Devenu professeur à l’université de Milan, il a cosigné l’an dernier une étude récapitulant quarante ans de recherche sur les effets de l’exposition à la dioxine sur la population de Seveso [4]. Il en ressort une augmentation de certains types de cancer, mais aussi des effets à long terme comme perturbateur endocrinien, notamment chez les enfants exposés très jeunes.

Comme le soulignent les auteurs, « la recherche épidémiologique n’a été possible à Seveso que grâce à la mise en place rapide d’un programme à long terme de surveillance sanitaire de la population, incluant – de façon critique – la collecte et le stockage d’échantillons biologiques d’un grand nombre d’individus affectés. »

… et depuis l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen ?

Un aspect critique… mais qui ne semble pas être une priorité des autorités sanitaires depuis l’incendie de l’usine Lubrizol, à Rouen.

Avec la directive « Seveso 3 » de juillet 2012, l’accent était prétendument mis sur l’information de la population habitant à proximité des sites industriels classés. Mais en parallèle, ces dernières années, on est passé dans certains cas d’un régime d’autorisation à un régime de simple déclaration – et avec, faute de moyens, des contrôles préfectoraux en baisse. Quoi qu’il en soit, la surveillance et le contrôle des sites industriels potentiellement dangereux ne sauraient relever des seuls moyens d’une administration, quand bien même elle ne ferait pas primer les intérêts capitalistes sur les conditions de travail des salariés et la santé de la population environnante.

La mobilisation des habitants rouennais

Les habitants de Rouen ont donc bien raison de se mobiliser pour exiger la transparence, pour savoir ce qui a effectivement brûlé à l’usine Lubrizol le 26 septembre dernier, mais aussi dans les entrepôts voisins de Normandie Logistique où étaient stockés des produits de Lubrizol sans que l’entreprise soit classée comme site « Seveso ». Ils ont raison d’affirmer que cette transparence ne sera pas possible sans eux, sans leur mobilisation, qui s’est déjà exprimée lors de plusieurs manifestations et dans le succès d’une réunion publique, le 17 octobre dernier [5]. Ils ont raison d’affirmer que leurs intérêts à long terme ne pourront être défendus hors d’un contrôle qui devrait être exercé en commun par les travailleurs et la population exposés aux risques, avec le concours d’experts indépendants – peu ou prou ce qu’était, voici quelques décennies, le projet de Medicina Democratica.

21 octobre 2019, Gérard Wegan


[1La première directive dite « Seveso » date de 1982. Sa dernière version « Seveso 3 » de juillet 2012 a été transposée en droit français par un décret du 3 mars 2014 pour une entrée en vigueur le 1er juin 2015.

[2Industrie Chimiche Meda Societa Azionaria.

[3« Seveso, une catastrophe sans victimes ? » – Laura Centemeri – Santé au travail, approches critiques, La Découverte, 2012 [En ligne : https://hal.archives-ouvertes.fr/ha... ]

[4« The Seveso accident : A look at 40 years of health research and beyond » – Environment International, décembre 2018 [En ligne : https://doi.org/10.1016/j.envint.20... ]

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