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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 97 : janvier-février 2015 > « Guerre contre le terrorisme » : la spirale infernale

D’Alger à Islamabad, les manifestations anti-Charlie : rien de bien spontané dans ces colères

28 janvier 2015 Convergences Monde

« Des scènes qui rappellent la décennie noire » (les années 1990-2000) titrait samedi 17 janvier le journal algérien El Watan à propos des manifestations de la veille dans les rues d’Alger contre les nouvelles caricatures de Charlie. La dernière caricature, celle d’un Mahomet « Je suis Charlie » qui pleure et à qui « tout est pardonné », n’est pourtant pas bien méchante. Le journal satirique a fait pire. Mais peu importe : Allah a ses prêcheurs, ses activistes pour saisir la moindre occasion de mobiliser au nom de la foi… et pour favoriser les ambitions politiques des dirigeants des organisations islamistes. Comme nous avons les nôtres, au nom de la patrie et des « valeurs de la république » pourtant bien avariées.

La manifestation était partie de la mosquée de Belouidzad, un quartier populaire à l’est d’Alger, à la sortie de l’office du vendredi. « Si la majorité des manifestants ont scandé des slogans favorables au Prophète, d’autres nervis, dont certains portaient la tenue afghane, ont fait dans l’apologie du terrorisme » écrit El Watan.

N’exagérons rien. La manifestation d’Alger, quelques milliers tout au plus et de petites échauffourées avec la police, a été bien moins massive que celles de Karachi et Islamabad au Pakistan, de Zinder et de Niamey au Niger où elles ont fait dix morts, ou que celle organisée par les Frères musulmans en Jordanie, pays dont le roi était allé défendre « les valeurs de la République » aux côtés de Hollande le 11 janvier à Paris. Rien n’est spontané dans ces manifestations. Il y a certes les sentiments ou préjugés religieux, mais il y a surtout ceux qui les exploitent.

En Algérie : les mêmes, 25 ans après

Pour Alger, El Watan, journal de la bourgeoisie libérale algérienne, force un peu le trait : on est loin d’en être revenu aux manifestations islamistes de 1990-1991. Mais il est tout de même caractéristique de voir, dès que l’occasion s’en présente, que les mêmes mouvements islamiques d’il y a quinze ou vingt ans remontrent le bout de leur nez. Le journal signale qu’un des leaders du FIS (Front islamique du salut) de l’époque, Ali Benhadj était attendu à la manifestation de ce 17 janvier, même si, intercepté par la police, il n’a pas pu la rejoindre. C’est lui qui s’était taillé une popularité, à l’automne 1988, en appelant les jeunes d’Alger à manifester, malgré l’état d’urgence décrété par le gouvernement à la suite de la vague de grèves partie de l’usine automobile de Rouiba et des premiers affrontements entre policiers et grévistes et premières émeutes de jeunes qui avaient suivi.

Faute de perspectives politiques offertes à la classe ouvrière, qui un peu partout demandait le licenciement d’un directeur jugé trop injuste ou corrompu (les grandes entreprises étaient alors toutes publiques et les directeurs nommés par l’État), d’un dirigeant syndical trop à la botte du pouvoir (le syndicat unique était celui du régime), ce furent les islamistes radicaux, ceux du Front islamique du salut, qui réussirent à capter par leurs œuvres sociales religieuses l’audience des quartiers pauvres, et par leurs discours celle des jeunes chômeurs, ceux qui passaient leurs journées à « tenir les murs ».

Tout comme l’armée égyptienne, l’an dernier, a éliminé les Frères musulmans du président élu Morsi avec qui elle partageait le pouvoir depuis un an, l’armée algérienne n’avait pas eu envie de partager une seule minute son pouvoir avec ses islamistes. La « décennie noire » s’en est suivie. Une sorte de guerre entre l’armée et les groupes armés montés par les mouvements islamistes, lesquels pratiquaient attentats, barrages de routes et rackets de la population, ainsi que l’assassinat d’un certain nombre de militants de gauche ou syndicaux. Même s’il était bien difficile de savoir si dans toutes ces exactions, surtout celles contre les militants de gauche, la police ou la sécurité militaire n’y prêtaient pas aussi la main. Réduisant la population au silence, ce fut l’occasion de faire passer toutes les restructurations, privatisations et l’accroissement du chômage et la baisse de niveau de vie qui allaient avec.

Après la « décennie noire », le reclassement

La « réconciliation » mise en œuvre par Bouteflika à la fin des années 1990 n’a pas fait disparaître l’islamisme politique. Les maquis, oui, en grande partie. Même s’il en reste, comme celui qui a assassiné en septembre dernier un montagnard français dans le Djurdjura. Mais les autres sont retournés à la vie normale et surtout les leaders de l’islamisme politique se sont reclassés : c’était l’offre que leur avait faite Bouteflika, l’argent du pétrole, dont le cours était alors au plus haut, facilitant les aides de l’État à la création de commerces, de petites compagnies de transports ou d’entreprises dont bien des notables islamistes ont profité.

Rien ne permet de dire que les événements d’aujourd’hui vont donner aux islamistes algériens un nouvel élan, même s’ils profitent de l’occasion pour se manifester. Car la « décennie noire » y pèse probablement bien plus dans l’autre sens, contre les islamistes. Mais elle pèse quand même toujours sur la population dans un sens réactionnaire. C’est en tout cas ce qu’on entendait, au moment des révolutions arabes de 2011, avec l’argument de la crainte du retour à l’instabilité et à ces années noires, brandie pour dire qu’il était vain de se révolter, vu ce qu’avaient amené les révoltes de 1988.

17 janvier 2015, Olivier BELIN


Hommage algérien au correcteur de Charlie

Le 16 janvier, pendant que des barbus manifestaient à Alger, dans la petite ville d’Aït Larbaa, dans la montagne kabyle, un rassemblement rendait hommage à une des victimes de la tuerie : Mustapha Ourrad, correcteur du journal satirique. Il était originaire d’Aït Larbaa qu’il avait quitté dans les années 1970 pour faire ses études à Alger avant d’émigrer en France.

Si la bêtise criminelle n’a pas de frontières, ni géographiques ni nationales, l’intelligence et la liberté non plus. Tant mieux ! ■

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