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Chine : la colère en passe de déborder !

30 novembre 2022 Article Monde

Les images ont fait le tour de la planète. Depuis plusieurs jours, des dizaines de milliers de Chinois se sont réunis dans plusieurs villes du pays pour dénoncer les excès autoritaires de la politique « zéro Covid » menée par l’État chinois depuis trois ans. Ici ou là, des slogans plus directement politiques contre la censure voire mettant en cause Xi Jinping, le président chinois, ont été entendus.

Une politique zéro Covid autoritaire et draconienne

La Chine a été le premier pays confronté au coronavirus dès la fin 2019. Depuis, l’État chinois s’est gargarisé à plusieurs reprises d’avoir remporté la lutte contre le virus grâce à sa politique dite « zéro Covid » : les chiffres officiels – certes certainement sous-estimés [1] – donnent un nombre de décès d’environ 5 000, bien loin du million de morts par exemple aux États-Unis, impressionnant au vu de la population du pays (1,4 milliard d’habitants).

Mais le prix payé par la population chinoise est énorme sur le plan social et des libertés. Cette politique zéro Covid a donné lieu à une gestion autoritaire de la part des autorités : confinements stricts et répétés à l’échelle de villes ou de régions entières parfois pendant des semaines, restrictions draconiennes sur les déplacements, obligation quasi quotidienne de tests PCR pour accéder aux lieux publics… Au printemps, le confinement de Shanghai, capitale économique du pays, avait particulièrement marqué les esprits. Des habitants enfermés chez eux ont manqué de nourriture ou de médicaments. Pendant que les personnes positives au virus étaient envoyées, parfois en pleine nuit, dans des centres d’isolement, d’autres habitants ont vu leur logement réquisitionné. En juillet, les 320 000 habitants de la ville de Wugang ont pour leur part été confinés trois jours après la découverte… d’un seul cas positif.

Cette politique s’accompagne d’une omniprésence policière et de la répression, parfois violente, de tout manquement à ces mesures sanitaires. Avec l’appui d’un arsenal technologique effarant pour surveiller et contrôler les moindres déplacements : logiciel de traçage sur les quinze derniers jours, drones de surveillance, systèmes de reconnaissance faciale…

Les dirigeants de l’État chinois clament que ces mesures autoritaires sont indispensables sur le plan sanitaire. La belle affaire ! C’est vite oublier que, depuis les premiers cas de Covid fin 2019, la vaccination a fait son apparition et permet de limiter, du moins en partie, les mesures de confinement et de restrictions sur les déplacements. Mais les campagnes de vaccination de masse sont restées limitées en Chine, particulièrement en direction des personnes âgées. Et, par pur nationalisme, l’État chinois refuse encore aujourd’hui d’utiliser des vaccins développés à l’international notoirement plus efficaces, notamment contre les nouveaux variants, que les vaccins chinois. La population chinoise est donc aujourd’hui à la fois peu [2] et mal vaccinée, et donc particulièrement exposée au virus.

Le jusqu’au-boutisme des autorités est bien loin de s’expliquer uniquement par le souci de préserver la santé de la population chinoise. Ces mesures « sanitaires » se sont parfaitement moulées dans le fonctionnement d’un État dictatorial qui cherche déjà, en temps normal, à régenter les moindres faits et gestes de sa population. Une surveillance qui s’est encore renforcée au nom de la lutte contre l’épidémie, et pas seulement à des fins sanitaires : cet été, des autorités locales dans la province du Henan ont par exemple utilisé « le code santé » (l’équivalent du passe sanitaire) pour empêcher les retraits d’argent dans quatre banques en manque de liquidités.

Et si les logiques étaient uniquement sanitaires, à quoi rime la politique des autorités chinoises d’imposer des confinements… au travail ? Dans certaines usines, des ouvriers se sont vus en effet interdire de sortir de la zone comportant leur usine et leur dortoir, mais avec l’obligation de travailler malgré les cas positifs autour d’eux : il ne s’agirait pas de trop ralentir la machine à profits ! Comme dans les autres pays, les impératifs économiques des multinationales passent avant tout.

La politique sanitaire n’est du reste pas épargnée par les calculs politiciens. Xi Jinping a fait de sa politique zéro Covid le symbole de son pouvoir pendant plus de deux ans : son succès aurait été le signe éclatant de la puissance retrouvée de la Chine et du Parti communiste chinois. Revenir dessus aujourd’hui équivaudrait à perdre la face pour le président chinois dont le pouvoir vient d’être renforcé à l’occasion du XXe congrès du PCC en octobre dernier.

Chômage des jeunes au plus haut et crise immobilière latente

En plus de devoir supporter ces restrictions sanitaires rigoureuses, la majorité de la population chinoise, à commencer par sa jeunesse, subit de plus en plus les effets du ralentissement de la croissance économique. Le chômage a notamment bondi, atteignant 20 % pour les moins de 24 ans, des chiffres jamais vus depuis les années 1980 en Chine continentale. Le géant de l’immobilier Evergrande est au bord de la faillite depuis plus d’un an, avec un passif de plus de 300 milliards de dollars. Plus généralement, le secteur immobilier s’est développé à toute vitesse depuis vingt ans – sous l’effet de dynamiques largement spéculatives – et se retrouve aujourd’hui au bord de l’effondrement, menaçant d’entrainer avec lui les banques engagées dans des créances douteuses. Crise qui mettrait en péril des millions d’emplois, sans compter les dizaines de milliers de petits propriétaires qui n’ont jamais vu leur logement livré après s’être endettés pour l’avoir payé sur plan.

Bref, des éléments qui contribuent certainement à amplifier le ras-le-bol général !

Depuis trois ans, des mouvements de protestation locaux et disparates

Dans ce contexte, malgré les risques de répression, les restrictions sanitaires ont engendré des réactions de plus en plus nombreuses au sein de la population. À Shanghai, au printemps, en raison d’un confinement particulièrement sévère, des habitants avaient forcé certains barrages policiers. À Canton, il y a deux semaines, la population s’est à son tour rebellée contre des mesures sanitaires radicales avec, en première ligne, des travailleurs migrants qui ont perdu leur emploi du fait du confinement. De telles actions se multiplient d’autant plus que l’épidémie tend aujourd’hui à reprendre en Chine d’où la multiplication des mesures de confinement.

Malgré la censure omniprésente, la colère s’est aussi fait entendre sur les réseaux sociaux à l’occasion de cas particulièrement dramatiques, comme en septembre après la mort de 27 personnes dans l’accident d’un bus qui les emmenait dans un centre de quarantaine.

Et dans la vie réelle, au quotidien, les astuces ne manquent pas pour faire entendre son mécontentement en passant entre les mailles du filet policier : certains impriment des mini-étiquettes qu’ils collent à des endroits judicieux, d’autres font des graffitis dans les toilettes… où il n’y a pas encore de caméra de sécurité.

Les ouvriers de Foxconn se révoltent contre la politique « zéro Covid »… et 100 % iPhone

Du mardi 22 au mercredi 23 novembre, de grandes manifestations ont à leur tour éclaté dans l’usine Foxconn de Zhengzhou qui emploie plus de 200 000 ouvriers. Surnommé « iPhone City », ce site est notamment le premier producteur d’iPhone dans le monde. Les ouvriers, déjà soumis habituellement à des conditions de travail particulièrement difficiles, vivent un enfer depuis un mois et la déclaration de plusieurs cas de Covid dans l’usine. Foxconn, sous pression d’Apple et des autres multinationales, a cherché à continuer la production coûte que coûte tout en imposant un confinement inhumain : les travailleurs – dont beaucoup de nouveaux embauchés remplaçant les milliers d’ouvriers ayant fui après les annonces de confinement – se retrouvent depuis plus d’un mois obligés de vivre et travailler dans une bulle en circuit fermé, isolés de l’extérieur. Certains ouvriers en quarantaine n’auraient pas reçu suffisamment de nourriture et d’autres auraient été obligés de partager leur dortoir avec des collègues positifs au Covid-19. Et les cadences dans l’usine se sont encore intensifiées : il faut des iPhone 14 sous les sapins ! Goutte d’eau qui a fait déborder le vase : les primes d’embauche promises par Foxconn n’ont pas été versées à l’heure dite.

Après les manifestations qui ont donné lieu à des affrontements violents avec la police la semaine dernière, Foxconn a été contraint de faire quelque peu machine arrière. Fait rarissime dans une entreprise réputée pour sa main de fer, le groupe s’est excusé vendredi en invoquant « une erreur technique » sur les primes et a assuré qu’elles seraient bien versées.

« Une étincelle peut mettre le feu à la plaine »… ou un incendie à Urumqi

De manière quasi concomitante à la révolte des ouvriers de Foxconn, un nouvel épisode tragique lié à la politique zéro Covid a alors déclenché une vague de colère dans tout le pays. Pendant un incendie à Urumqi, la capitale du Xinjiang au nord-ouest de la Chine, l’arrivée des secours aurait été entravée par les restrictions sanitaires en vigueur dans la ville. Bilan officiel : dix morts. Il n’en fallait pas plus pour enflammer les réseaux sociaux avec de fortes réactions de solidarité d’autant plus notables que les victimes étaient ouïghoures, membres du peuple persécuté depuis des années par le pouvoir chinois.

Au cours du week-end, des rassemblements ont alors été organisés dans plusieurs villes comme Shanghai, Pékin, Nankin ou Wuhan, réunissant des dizaines de milliers de personnes. Pour la première fois depuis trois ans, ces manifestations ne sont pas liées à la seule contestation d’une mesure locale : c’est l’ensemble des excès de la politique « zéro Covid » menée par l’État qui sont remis en cause, alors que beaucoup de Chinois ont vu, à travers des images de la Coupe du monde, que le reste du monde ne vivait plus ni confiné ni masqué 24 heures sur 24. Ces rassemblements ont notamment réuni beaucoup d’étudiants dans la rue ou sur les campus : des jeunes reliés à l’internet mondial qui ont particulièrement mal vécu ces trois ans de confinements répétés…

À plusieurs endroits, ces manifestations ne sont pas restées sur un terrain purement sanitaire. Partout ou presque, des manifestants ont brandi des feuilles de format A4… vierges de toute inscription. Une référence explicite au manque de liberté d’expression et une pratique déjà vue à Hong Kong pendant les grandes manifestations en 2019 contre la mise au pas de la péninsule par l’État chinois et le PCC : l’information et les pratiques militantes trouvent toujours un moyen pour circuler ! Des étudiants se sont quant à eux photographiés avec des affiches montrant des équations de physique dites « de Friedmann » : un célèbre physicien russe dont le nom a l’intérêt d’être proche de « freedman » (affranchi) en anglais… De manière plus marginale mais significative, des slogans réclamant la démission de Xi Jinping ou contre le PCC ont également été entendus comme à Shanghai. Tout comme des références au massacre de la place Tian’anmen en 1989 au cours duquel l’armée avait réprimé dans le sang les manifestants réclamant plus de démocratie.

Devant cette situation, l’État chinois et sa police ne restent pas les bras croisés : des dizaines d’arrestations ont déjà eu lieu et des manifestants ont été directement approchés pour les dissuader de retourner dans la rue. Lundi, les forces de l’ordre ont été déployées sur les places où des rassemblements avaient eu lieu. Les autorités cherchent également à censurer toute image ou message relayant ces manifestations sur les réseaux sociaux pendant que les relais médiatiques du PCC dénoncent une manipulation de la part des « forces étrangères » : un grand classique ! Il est aussi possible qu’on assiste localement au desserrement de certaines contraintes sanitaires pour contenir le ras-le-bol de la population… au risque de voir repartir l’épidémie de plus belle, compte tenu de la faible couverture vaccinale.

Bien que ne rassemblant jusqu’à présent qu’une infime partie de la population chinoise, ces manifestations sont inédites par leur caractère simultané à l’échelle du pays et le tour politique qu’elles semblent prendre. Et il y a fort à parier que ces manifestants ont exprimé tout haut, avec beaucoup de courage, ce que des millions de Chinois pensent tout bas… pour l’instant.

Boris Leto


[1Le bilan se chiffrerait à 15 460 victimes selon l’université américaine Johns-Hopkins : https://coronavirus.jhu.edu/region/china.

[2Seuls 65,8 % des Chinois de plus de 80 ans seraient aujourd’hui pleinement vaccinés d’après les propres chiffres de l’État chinois, via la Commission nationale de la santé (NHC).

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