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Bolivie : quelles perspectives après la victoire électorale du MAS ?

7 novembre 2020 Article Monde

Le 18 octobre dernier, Luis Arce, candidat du MAS [1],a remporté l’élection présidentielle de Bolivie au premier tour avec 55,10 % des suffrages, contre 28,83 % à son principal concurrent de centre droit Carlos Mesa et 14 % à Luis Fermando Camacho qui représentait l’extrême droite. Une claque donc pour les putschistes qui avaient renversé Evo Morales le 10 novembre 2019. Celui-ci, à la suite d’émeutes suscitées par l’accusation de trucage de l’élection d’octobre 2019, avait dû démissionner sous la pression de l’armée. Morales, réfugié en Argentine, n’avait pu participer à ce nouveau scrutin. Le MAS était donc représenté par Luis Arce, qui fut pendant quatorze ans ministre de l’Économie de Morales, avec comme candidat à la vice-présidence David Choquehuanca. Un binôme que Morales présentait comme « l’alliance des indigènes avec les Blancs sains » [2]. De l’exil, Morales n’a pas renoncé à la démagogie indigéniste. Ironie du sort, si Choquehuanca, qui cultive le style vestimentaire « indien » est bien d’origine aymara, il est issu d’une très riche famille qui a conservé sa position sociale depuis la conquête espagnole, notamment en fournissant des hommes pour combattre la révolte de Tupac Katari de 1870. Luis Arce est quant à lui un économiste très modéré dont les premières déclarations ont été des appels à l’union nationale. Il doit d’ailleurs rencontrer les autres candidats pour tenter de passer des accords avec eux.

Le MAS, au cours de quinze ans de règne

La situation de la Bolivie est aujourd’hui très différente de celle de 2005 quand Morales a été élu pour la première fois dans l’enthousiasme populaire après plusieurs soulèvements qui avaient chassé du pouvoir… le même Carlos Mesa qui vient de tenter sans succès d’y revenir. Le MAS (Mouvement vers le socialisme), coalition interclassiste qui réunit les syndicats ouvriers, plusieurs associations paysannes, des associations de commerçants et artisans, mais aussi la puissante fédération des coopératives minières [3], portait les espoirs des classes laborieuses. Au cours de quinze ans de règne, le MAS a été rongé par la corruption et le clientélisme. Une partie de ses cadres s’est intégrée dans le système, une autre a été renouvelée par des arrivistes.

La Bolivie a connu un certain développement, mais celui-ci a reposé avant tout sur la vente de matières premières comme le pétrole ou le lithium, qu’elle n’a pas les moyens d’exploiter sans faire appel aux capitaux et à la technologie des États impérialistes. Peu avant la chute de Morales, des accords avaient d’ailleurs été signés avec des sociétés chinoises et allemandes pour l’extraction et le traitement des énormes réserves du désert d’Uyuni, estimées les plus importantes du monde. Des accords qui avaient fait grincer les dents de ceux qui auraient préféré confier ce pactole à des compagnies américaines, en particulier la bourgeoisie de la province de Santa Cruz.

Les royalties générées par cette exploitation de matières premières n’ont bénéficié qu’à une fraction de la population, avec le développement d’une bureaucratie d’État et d’une petite bourgeoisie, sans que ne change le sort de l’immense majorité des paysans, mineurs et ouvriers. C’est sans doute ce qui explique que les réactions au renversement de Morales soient restées limitées, d’autant que les dirigeants du MAS se sont bien gardés de les encourager. De son côté, la nouvelle petite bourgeoisie ne s’est pas montrée reconnaissante envers Morales et a largement contribué à sa chute.

Comment les putschistes se sont déconsidérés

Pourtant, le comportement des putschistes, dont la figure de proue était Jeannine Añez, une ancienne présentatrice TV ultra réactionnaire, devait rapidement non seulement décevoir, mais provoquer la révolte. Añez elle-même inaugurait son pouvoir en brûlant un wiphala, le drapeau traditionnel aymara, dans le palais présidentiel et en multipliant les déclarations racistes. Les putschistes réprimaient dans le sang plusieurs tentatives de révolte, notamment une tentative de blocage de l’aéroport de El Alto, qui dessert La Paz, faisant plusieurs dizaines de morts. Enfin, les nouveaux venus sombraient très vite dans une corruption éhontée. Parmi les scandales récents, on peut citer l’achat à des prix prohibitifs de lots d’appareils respiratoires qui ne fonctionnaient pas.

Le régime transitoire d’Añez s’est donc très vite déconsidéré, y compris auprès de la petite bourgeoisie. La gestion de la crise sanitaire a en particulier été catastrophique : avec 769 morts par million d’habitants, la Bolivie se place au troisième rang mondial après le Pérou et la Belgique. Encore ces chiffres sont-ils probablement sous-estimés du fait qu’un certain nombre de victimes de la Covid sont mortes dans leur village, loin de toute structure médicale, donc sans avoir été testées. Même si le budget de la santé a été augmenté sous Morales, ses moyens restent dérisoires dans un pays qui figure comme le plus pauvre du continent sud-américain.

Añez et ses amis, qui ont sans doute senti ce discrédit grandissant, ont tenté de reporter l’élection présidentielle, sous prétexte d’épidémie, mais cette tentative s’est heurtée à divers mouvements, surtout dans les campagnes, avec des blocages de route, forme traditionnelle de lutte des paysans boliviens.

Un gouvernement d’union nationale pour faire accepter des sacrifices à la population ?

C’est donc davantage par rejet du pouvoir putschiste, identifié comme réactionnaire, favorable à l’impérialisme américain et même raciste, corrompu et incapable de faire face à l’épidémie, que la majorité de la population s’est prononcé pour Arce et Choquehuanca. L’extrême droite tente aujourd’hui de remettre en cause son échec cuisant en organisant des blocages dans les régions de l’Oriente [4] qu’elle contrôle, notamment la province de Santa Cruz, la plus riche du pays grâce au pétrole, dont la bourgeoisie a toujours rêvé de faire sécession. Mais cette tentative va probablement faire long feu. Diverses institutions comme le Tribunal constitutionnel et la Cour suprême ont reconnu la validité de l’élection. L’Église elle-même, après quelques hésitations, n’a pas bronché et les cercles dirigeants de l’armée ne se sont pas exprimés.

Luis Arce attaque son mandat dans un contexte difficile, avec l’épidémie qui perdure et un recul de 11 % du PIB, alors que déjà l’économie s’essoufflait à la veille de la chute de Morales. Il n’a fait que des promesses très modestes, comme la création de bons alimentaires et la mise à l’étude d’un impôt sur la fortune. La dette de la Bolivie s’est creusée et Arce va tenter de la renégocier avec le FMI. Arce place beaucoup d’espoirs dans l’exploitation du lithium et annonce la création de 41 sociétés nationales dans ce but, mais on voit mal comment il pourrait se passer des capitaux et de la technologie des grandes puissances. Il tente de rétablir un consensus et se garde bien d’appeler ses partisans à se mobiliser. Son projet de gouvernement d’union nationale, s’il voit le jour, laisse augurer une politique faite de compromis qui ne remettra pas en cause les privilèges de la bourgeoisie. La population de son côté nourrit probablement moins d’illusions dans le retour d’Arce que les intellectuels tiers-mondistes qui l’encensent. Elle a su se mobiliser pour empêcher Añez de reporter les élections. Il est permis d’espérer que les ouvriers, les mineurs et les paysans boliviens sauront défendre leurs intérêts comme ils l’ont toujours fait.

4 novembre 2020, Gérard Delteil

Photo — Source : compte Twitter de Luis Arce


[1MAS (Movimiento al Socialismo), fondé en 1997 et dirigé par Evo Morales.

[2Déclaration citée par le magazine digital Erbol. https://erbol.com.bo/nacional/evo-b...

[3Ces coopératives fonctionnent en réalité comme des entreprises capitalistes et des investisseurs étrangers participent souvent à leur capital.

[4La Bolivie est un État fédéral qui compte neuf provinces dirigées par des gouverneurs et bénéficiant d’une certaine autonomie.

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