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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro spécial, décembre 2019 > Bolivie

Bolivie

Chute d’Evo Morales : la fin d’un régime qui s’était lui-même déconsidéré aux yeux des populations pauvres qui l’avaient porté au pouvoir

10 décembre 2019 Convergences Monde

Le 24 novembre, après plusieurs jours de négociations, la présidente par intérim autoproclamée de la Bolivie, Jeanine Áñez, ex-vice-présidente (centre-droit) de la chambre des sénateurs, signait un accord avec les parlementaires du MAS, le mouvement d’Evo Morales, pour mettre en place de nouvelles élections présidentielles et législatives… sans l’ancien président réfugié au Mexique. À cette occasion, Bible à la main, elle posait fièrement devant les caméras, en compagnie d’une élue indienne du MAS en brandissant le document signé. Ces transactions revenaient de fait à légaliser le coup d’État du 10 novembre. L’accord des députés du MAS, majoritaires à l’assemblée, était en effet nécessaire pour donner un semblant de légitimité au putsch et tenter de mettre fin aux manifestations de protestation.

Morales comptait davantage sur l’armée que sur la population

Car c’est bien d’un coup d’État dont on peut parler, dans ce pays qui en a déjà connu 188 depuis sa création en 1825, Morales ayant été fortement incité à abandonner le pouvoir par son chef d’état-major, le général Williams Kaliman, qui déclarait pourtant régulièrement être « son frère ». Le général lui-même n’en a pas été récompensé : Jeanine Áñez, la nouvelle présidente par intérim s’est empressée de le remplacer par un autre, le général Carlos Orellana.

Morales n’avait pourtant pas cessé de choyer l’armée [1], que ce soit par des augmentations de solde, par du matériel militaire ou des louanges. Une armée sur laquelle il comptait davantage que sur la population pour conserver le pouvoir : le président n’a pas lancé le moindre appel à ses partisans pour le soutenir face aux manifestations hostiles qui se multipliaient.

Comment en est-on arrivé à cette situation, alors que l’élection de Morales, ancien dirigeant syndicaliste des « cocaleros » [2], les cultivateurs de coca, en janvier 2006 avec 53,74 % des voix avait suscité de grands espoirs dans la population ? Cette victoire était survenue après le renversement de son prédécesseur, Gonzalo Sánchez de Lozada, dit Goni, richissime propriétaire d’une mine d’étain vivant la plupart du temps aux États-Unis, par une vigoureuse révolte ouvrière et populaire, dont les étapes marquantes avaient été les « guerres » de l’eau et du gaz. La population de El Alto, cité d’un million d’habitants qui domine La Paz s’opposait alors à la privatisation de l’eau et à la vente des réserves de gaz à des compagnies étrangères. Au prix de nombreuses victimes, elle remportait ces conflits et chassait Goni.

La tentative de construire un capitalisme national

Morales, sur les conseils de son vice-président, l’ancien guérillero Álvaro García Linera, s’engagea alors dans une politique visant à construire un capitalisme national. Les axes de cette politique étaient un appui au développement du « petit capitalisme andin », selon l’expression de García Linera, et la nationalisation des hydrocarbures, par le biais de l’YPFB [3], une compagnie nationale chargée de centraliser ces ressources. En fait, il ne s’agissait que d’une nationalisation en trompe-l’œil, dans la mesure où la Bolivie ne disposait pas des moyens techniques indispensables pour exploiter et commercialiser ces ressources. Il lui fallut passer des compromis avec les compagnies étrangères comme le géant brésilien Petrobras et leur offrir des garanties. Seul le sous-sol fut nationalisé, les installations restant aux mains des compagnies pétrolières. En pratique, cette politique revenait à obtenir une redistribution plus favorable de la rente gazière et pétrolière en faveur de l’État, qui n’en récupérait que 15 % lors de l’arrivée de Morales. Cette rente augmenta donc réellement, toutefois dans des proportions difficiles à établir. Mais Morales, grâce à cette manne, adopta un certain nombre de mesures sociales telle la mise en place d’un minimum vieillesse et d’un système national de santé. Lequel est resté dans bien des régions à l’état de projet.

Morales favorisa aussi le développement des coopératives minières regroupées dans la Fencomin (voir notre encadré), en réalité des entreprises capitalistes avec des participations étrangères, au détriment du secteur d’État, provoquant ainsi l’hostilité des syndicats des mineurs d’État. Cette orientation devait donner lieu à de nombreux et parfois sanglants conflits entre les deux catégories de mineurs, telle la bataille de Huanuni qui fit 14 morts et 80 blessés graves en octobre 2006. Morales et García Linera se trouvèrent donc obligés de jouer un jeu d’équilibre entre la Fencomin et la COB (Central Obrera Boliviana – Centrale ouvrière bolivienne). Après avoir donné un coup de barre à droite, il en donna un à gauche en autorisant les peones (manœuvres) des coopératives à se syndiquer – autorisation toute théorique vu la nature des relations qui existent dans les mines privées.

Parallèlement, le nouveau président se lançait dans une démagogie « indianiste » effrénée, allant jusqu’à procéder à des sacrifices de lamas dans le palais présidentiel, selon de vieilles coutumes quechuas et aymaras. Il n’était d’ailleurs pas le premier à jouer cette carte : sous Goni, on voyait déjà la Wiphala, le drapeau aymara, figurer dans de nombreuses manifestations officielles et des jeunes filles réciter des poèmes à la gloire de Tupac Katari [4] devant des tribunes de militaires. Mais Morales lui donnait davantage de crédibilité en raison de ses origines [5]. Cette démagogie, en même temps que ses tirades anti-impérialistes, devaient d’ailleurs lui apporter une grande popularité dans les milieux européens tiers-mondistes.

Morales était pourtant bien loin d’être le représentant des Indiens, qui avec les métis constituent 85 % de la population bolivienne. Il n’hésita d’ailleurs pas à réprimer des populations indiennes [6]. Comme il n’hésitait pas non plus à envoyer la police contre les mineurs ou des commandos de cocaleros saccager les locaux syndicaux des enseignants en grève en 2008 ou à soutenir le licenciement de 900 salariés d’une usine textile d’État en 2016.

Un jeu d’équilibre entre les différentes forces sociales

La politique de Morales a donc consisté à louvoyer entre diverses forces sociales, notamment entre celles qui composent le MAS (Movimento al socialismo). Le MAS n’est en effet pas un parti politique, mais un regroupement d’une multitude d’organisations et de syndicats, allant des coopératives minières aux associations paysannes, dont les cocaleros, en passant par toutes sortes de corporations, comme les chauffeurs de taxi, les camionneurs ou les vendeurs de billets de loterie. Tout appui trop prononcé à une catégorie risquant de lui faire perdre celui d’une autre. Si modestes soient sa politique sociale et ses velléités de contrôle de l’État sur l’économie, toujours accompagnée d’indemnisations aux anciens propriétaires, elles suffirent néanmoins à irriter la bourgeoisie, en particulier la plus riche, celle qui règne sur les quatre provinces [7] de l’Oriente, qui représente près du tiers du pays [8].

La crise de 2008

Le pouvoir de cette bourgeoisie repose à la fois sur la propriété terrienne et sur les hydrocarbures. Celle-ci n’a pas hésité à afficher des prétentions à la sécession pour profiter pleinement de ces ressources sans les partager avec ceux qu’elle considère comme les « pouilleux des Andes ». Un conflit faillit éclater en 2008, après que des mercenaires au service des propriétaires terriens eurent mitraillé une foule de paysans, avec femmes et enfants, qui marchaient en direction de Cobija, la capitale du Pando, pour revendiquer une réforme agraire [9]. Les bandes fascistes des Jeunesses de Santa Cruz, composées d’un mélange de fils de famille, de lumpens et de mercenaires s’attaquèrent aux militants du MAS et aux syndicalistes, mettant le pays au bord de la guerre civile. Morales, après avoir menacé d’envoyer l’armée, temporisa et finit par accorder une autonomie supplémentaire aux États de l’Oriente. Ce qui revenait à abandonner les paysans pauvres à leur sort. Après cette crise, la popularité de Morales se maintint pourtant au plus haut. Il obtint ainsi près de 67 % des suffrages quand il remit son mandat en jeu par un référendum en août 2008.

Un développement économique qui n’a pas profité à tout le monde

Au cours des années qui suivirent, Morales se lança dans une politique économique « extractiviste » reposant avant tout sur la vente des matières premières. Le dernier épisode de cette politique fut, à partir de 2012, la signature de contrats avec des compagnies chinoises et allemandes pour exploiter les gisements de lithium découverts dans le désert d’Uyuni, après une tentative infructueuse de mettre sur pieds une usine de traitement purement bolivienne. [10] C’est cette politique extractiviste et la hausse des cours des matières premières sur le marché mondial qui ont permis, selon les chiffres officiels, de faire passer le PIB de la Bolivie de 9 milliards de dollars en 2006 à 41 milliards de dollars en 2019, le salaire minimum officiel de 60 dollars mensuels à 310 dollars et de réduire le taux d’extrême pauvreté de 38 % à 15 %. Mais, derrière ces chiffres que mettent en avant les admirateurs de Morales, la réalité est certainement moins reluisante. D’une part toute une partie de la population, notamment paysanne, vit en auto-subsistance, tandis qu’une autre vit de travaux « informels » et ne sont pas concernées par les minimas sociaux. Sans compter les employeurs qui ne les respectent pas. Un exemple est frappant. Comment expliquer que, dans un tel contexte d’enrichissement de l’État, pour satisfaire les patrons et actionnaires des coopératives minières, Morales ait légalisé le travail des enfants à partir de dix ans en 2014 [11] ?

Promotion d’une nouvelle bureaucratie et petite bourgeoisie

En revanche, il est certain qu’une couche sociale petite bourgeoise et bureaucratique s’est développée autour de l’appareil d’État, notamment grâce à une politique clientéliste systématique. Une grande partie des dirigeants d’associations locales ont ainsi été cooptés avec leurs familles et leurs proches à des postes divers souvent créés à leur intention. L’un des symboles de cette promotion sociale est le centre commercial aux normes internationales ouvert à La Paz et relié à El Alto par un téléphérique construit par une entreprise autrichienne.

Cette nouvelle petite bourgeoisie ne semble pas avoir été plus reconnaissante envers Morales que ne l’a été l’armée. C’est une partie de ses enfants qui est descendue dans la rue, en compagnie de jeunes plus modestes et de chômeurs, pour contester le refus du Président de reconnaître le résultat du référendum qui lui interdisait de briguer un troisième mandat, puis les résultats des récentes présidentielles qui lui accordaient 47 % des suffrages.

Le discrédit de Morales

Les émeutes qui ont conduit au coup d’État ne sont en effet pas parties des régions où les forces réactionnaires sont les plus puissantes, comme Santa Cruz, mais bien de La Paz et même de Cochabamba, pourtant fief des cocaleros. Que les derniers scrutins aient été truqués ou non, le mécontentement de la population et le discrédit de Morales parmi des couches sociales qui l’avaient soutenu peut difficilement être contesté. À l’origine de ce rejet, il y a une stagnation de l’économie liée à la chute des cours des matières premières, le chômage d’une partie importante de la jeunesse et aussi la corruption qui ronge le MAS depuis longtemps et a éclaboussé des proches de Morales.

La droite réactionnaire de l’Oriente, à laquelle la présidente par intérim Áñez et l’ultra religieux Luis Fernando Camacho [12] appartiennent, n’a donc fait que surfer sur cette révolte et en profiter pour occuper la place, avec la complaisance des élus du MAS.

Les manifestations anti-putschistes

Rien n’est pourtant réglé. En dépit des consignes des dirigeants du MAS et de la COB (Centrale ouvrière bolivienne), les manifestations hostiles aux putschistes ont été puissantes. Reprenant les traditions des guerres de l’eau et du gaz, des dizaines de milliers de travailleurs de El Alto ont bloqué la raffinerie de Senkata qui alimente la région de La Paz. Il a fallu l’intervention de l’armée, avec tanks et hélicoptères pour les déloger. Les combats ont fait huit morts. Et lorsque la foule a tenté de descendre sur La Paz en portant les cercueils, elle a été mitraillée par la police. Des paysans ont tenté de marcher sur la capitale et des émeutes ont éclaté dans différentes régions. Seuls les mineurs ne se sont pas ou peu mobilisés pour le moment. Contrairement à ce qu’a pu écrire la presse occidentale, ces manifestants, sauf dans quelques secteurs, ne revendiquaient pas le retour de Morales mais le départ des putschistes. C’est donc bien une alternative, à la fois aux éléments réactionnaires qui se sont emparés du pouvoir et au régime clientéliste mis en place par Morales qui est à l’ordre du jour. Et aussi la jonction de ces luttes avec celles des pays d’Amérique latine voisins, comme le Chili et l’Argentine. Car, à l’échelle de la seule Bolivie, pays le plus pauvre de la région en dépit de ses richesses minières, les perspectives restent inévitablement limitées. Le courage et la combativité que la classe ouvrière de Bolivie a montrés par le passé permet de penser que la clique des putschistes n’aura pas la tâche facile, même si les partis qui expriment les intérêts des travailleurs sont faibles.

2 décembre 2019, Georges Riviere


Pour en savoir plus

Articles très documentés du chercheur Claude le Gouil :

  • Article de Pablo Solón

Ancien trotskiste et ancien partisan de Morales, Solón souligne notamment que les manifs contre Morales n’ont pas été lancées par l’extrême droite. https://systemicalternatives.org/20...


[1Morales a notamment offert aux galonnés un centre de commandement et de surveillance ultra moderne construit par la firme française Thalès. https://bo.ambafrance.org/La-Bolivie-inaugure-son-premier-systeme-de-radars

[2Les cocaleros sont des petits paysans cultivateurs de coca, une culture traditionnelle de cette plante dont les feuilles, mâchées, sont un puissant énergisant et trompe la faim des populations des Andes. Dans les années 1980, en Bolivie, la crise de l’étain et la fermeture des mines ont provoqué un retour à la terre et un développement considérable de la culture du coca dont le produit, pour des usages pharmaceutiques, mais surtout pour le trafic de la cocaïne, était devenu pour les paysans l’activité d’exportation la plus rentable. « Nous avons non seulement défendu la feuille de coca mais aussi la souveraineté nationale » déclarait encore en 2017 Evo Morales après avoir, au nom de la défense des petits paysans et de la tradition, augmenté une nouvelle fois la surface légale attribuée à cette culture. L’année 2018 a notamment vu le développement d’affrontements entre cultivateurs de coca d’un côté, l’armée et la police de l’autre venues faire appliquer les limites imposées aux surfaces de culture par le gouvernement Morales lui-même, ainsi que des rivalités entre paysans des deux principales régions productrices.

[3YPFB : Yacimientos Petrolíferos Fiscales Bolivianos (en français Gisements pétrolifères fiscaux boliviens) consacrée à l’exploration, à l’exploitation, au raffinage et à la vente de pétrole, du gaz et de ses produits dérivés.

[4Chef indien qui dirigea une révolte contre les Espagnols au xviiie siècle.

[5Morales est un métis aymara originaire de la région minière d’Oruro dans l’Altiplano.

[6Notamment en 2011, quand de nombreuses organisations indigènes organisèrent des manifestations pour s’opposer à la construction d’une route dite « bi-océanique », financée par le Brésil, et destinée à relier le Brésil au Chili au travers de l’Amazonie, au détriment de 100 km de réserves protégées.

[7La Bolivie est un État fédéral qui compte dix provinces gérées par des gouverneurs.

[8Ces quatre provinces constituent l’entité dite du Media Luna, à la frontière du Brésil. Leur richesse repose à la fois sur le pétrole et sur une agriculture industrielle, avec de grands domaines produisant notamment du soja.

[980 % des terres de cette région sont aux mains de propriétaires représentant 10 % de la paysannerie.

[10L’expérience de l’exploitation du lithium au Chili (par une entreprise dont la famille Pinochet est actionnaire !), dans des conditions équivalentes, montre que cette activité est peu créatrice d’emplois. En revanche, les conditions de travail dans un désert glacé où la température descend en dessous de −20 °C sont épouvantables.

[11https://www.lemonde.fr/planete/article/2014/07/05/la-bolivie-autorise-le-travail-des-enfants-des-10-ans_4451592_3244.html

[12Luis Fernando Camacho, surnommé le « Bolsonaro bolivien » est un ancien dirigeant des Jeunesses crucénistes. Pour se présenter à la prochaine présidentielle, il s’est allié... à un leader indien de Potosi, catholique comme lui. Áñez est une ancienne présentatrice TV. Dans le gouvernement provisoire, on trouve aussi l’homme d’affaires Arthur Murillo, sénateur et gros propriétaire hôtelier.

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