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Au Togo : le Covid-19, entre répression et manque de moyens

6 avril 2020 Article Monde

(Photo : Vidéo Deutsche Welle, https://www.dw.com/fr/lutte-contre-...)


Avec un temps de retard, l’épidémie du coronavirus est arrivée dans les pays d’Afrique sub-saharienne qui semblaient jusque-là relativement épargnés. Si le nombre de cas reste pour l’instant bas, probablement fortement sous-estimé à cause de l’inexistence d’un réel système de santé, beaucoup de pays ont imposé des mesures de confinement.

Le Togo a enregistré son premier mort le 27 mars

Il y a quelques semaines, les réseaux sociaux commentaient encore le peu de cas avec un humour grinçant, prétendant que le coronavirus avait épargné le Togo… parce qu’il craignait trop le régime. Aujourd’hui, les réactions se font plus anxieuses, et l’humour plus noir. « Quand les businessmen reviennent d’Europe avec de l’argent, ils le partagent entre riches, mais quand ils reviennent avec le coronavirus, là ils sont prêts à partager avec les pauvres »… Et dans ce pays où après 40 ans de dictature d’Etienne Eyadéma, son fils Faure Gnassingbé a été élu avec 70 % des suffrages pour son quatrième mandat, les gens s’interrogent. Pour la campagne d’Unir, le parti présidentiel, le gouvernement a distribué aux pauvres des t-shirts et des cahiers à l’effigie du président, des fournitures scolaires, des préservatifs, voire directement des liasses de billets. Mais aujourd’hui la distribution gratuite de masques à la population est moins généreuse.

Comment rester chez soi… quand on n’a pas de chez soi ou qu’il n’y a rien à la maison ?

Après avoir longtemps hésité à prendre des mesures pouvant gêner les investisseurs étrangers, le gouvernement a finalement fermé les écoles, puis les mosquées et les églises depuis deux semaines. Les trajets en taxi entre villes, généralement seul moyen de transport à longue distance, ont été interdits… ce qui, dans un premier temps, plutôt qu’à une véritable réduction des trajets, a conduit à des trajets surfacturés pour graisser la patte de policiers sous-payés.

Depuis, les mesures ont été élargies. Le 2 avril, un « état d’urgence sanitaire » a été déclaré, qui comprend au-delà du confinement tacite un couvre-feu de 19 à 6 heures. Avec, là-bas comme ici, des notables du régime bien planqués dénonçant l’irresponsabilité individuelle de ceux qui continueraient à aller dans les bars ou à sortir dans les rues au lieu de rester chez eux. Et l’hypocrisie est criante dans un pays où le confinement pose comme seule alternative à la population, surtout urbaine, de mourir non pas de covid-19 mais de faim.

La matraque pour imposer un confinement impossible

Dans les zones urbaines, le travail principal des jeunes hommes est zemidjan (chauffeur de taxi moto), qui n’ont plus le droit de conduire ! Un grand nombre de femmes, elles, gagnent leur vie en vendant sur les marchés (qui restent pour le moment ouverts). Pour les uns et les autres, rester chez soi est synonyme de renoncement à toute source de revenu. Il n’a pas fallu longtemps pour que les premières images de jeunes violemment tabassés par la police dans la capitale Lomé, pour non-respect du confinement ou du couvre-feu, commencent à circuler. Loin d’être une exception togolaise, cette répression violente à déjà fait des morts au Kenya et en Afrique du Sud. Pour se débarrasser d’un problème épineux et paraître généreux, le gouvernement a libéré, en grandes pompes, plus de 1000 prisonniers, sur une population carcérale de 5000 personnes (dans des prisons dont la capacité est prévue pour 2700 prisonniers). La plupart des détenus ne le sont que pour être trop pauvres pour s’acquitter de cautions ou factures, ou parce qu’ils sont opposants politiques. L’opposition a d’ailleurs relevé que la plupart des détenus politiques libérés, dont beaucoup avaient été incarcérés après les vagues de manifestations de la fin 2018, en étaient à deux semaines de leur libération, ce qui relativise la grande bonté du geste.

Un système de santé à terre

La peur est grande dans la population, car une véritable hécatombe sanitaire se prépare si l’épidémie en vient à largement se répandre dans le pays. Aucune assurance médicale au-delà de quelques fonctionnaires, et des statistiques de 2011 donnaient 0,7 lits d’hospitalisation pour 100 000 habitants (six fois moins qu’en Chine). Depuis le début des années 1990, le nombre de places dans les hôpitaux ne cesse de chuter. La nourriture des patients y est en temps normal assurée par leurs proches : que faire aujourd’hui ? Les proches doivent désormais préparer la nourriture sur place, à l’hôpital…

Pendant ce temps, loin des débats autour du docteur Raoult, la chloroquine, dont les mérites sont vantés par le ministre de la santé, fait le bonheur de toutes sortes de petits entrepreneurs et laboratoires qui en inondent le marché, en modèle générique ou tout simplement en contrefaçons, profitant de l’afflux de personnes anxieuses de ne pas pouvoir se procurer des médicaments. Et de vives réactions ont été suscitées par l’idée suggérée sur LCI par deux chercheurs français de tester en Afrique un vaccin du type du BCG adapté au Covid-19. Entre autres deux footballeurs africains, Didier Drogba et Samuel Eto’o, les ont accusés de « prendre les africains pour des cobayes humains ».

Leur peur est notre espoir

Ce n’est qu’un début : 40 cas répertoriés et 3 morts au Togo, à la date du 5 avril, mais déjà 224 cas (dont 5 morts) au Nigéria, 1585 cas (dont 19 morts) en Afrique du Sud… Du fait de la pauvreté, de la quasi-absence d’équipements sanitaires et de moyens, de villes surpeuplées aux conditions d’habitation déplorables, le développement de l’épidémie en Afrique sub-saharienne pourrait bien prendre des proportions catastrophiques.

Mais au ministère français des Affaires étrangères c’est l’affaiblissement des pouvoirs qui inquiète. Gare à ces épidémies qui « amplifient les facteurs de crise des sociétés et des États » ! Des experts du ministère en concluent, dans une note de travail, que « l’onde de choc à venir du Covid-19 en Afrique pourrait être le coup de trop porté aux appareils d’État ». Ce dont ils ont peur, c’est ce que nous pouvons espérer : que des réactions collectives s’organisent dans les classes populaires, au Togo comme ailleurs, contre les exactions policières mais aussi pour exiger des mesures sanitaires et d’urgence économique et politique contre les organisateurs de la misère.

Dima Rüger

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