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Inde

Après un an de lutte, les petits paysans indiens font plier Modi

1er décembre 2021 Article Monde

Après un an de manifestations successives des paysans indiens déferlant sur la capitale New Delhi par centaines de milliers au plus fort de leur présence et en bloquant les trois principaux axes d’accès à la capitale, le Premier ministre Modi vient de jeter l’éponge : ce lundi 29 novembre 2021, il a fait abroger par le Parlement de l’Inde les trois lois qui modifiaient les conditions de vente et les garanties de prix au seul profit des très grandes exploitations et des trusts de l’agro-alimentaire. Les principaux profiteurs de ce nouveau système devaient être, parmi d’autres, des proches du parti au pouvoir (BJP) et de son chef de file, Modi, comme Ambani et Adani, très gros industriels dont les fortunes cumulées se montent à environ 135 milliards de dollars américains selon le magazine Forbes.

Des lois qui allaient ruiner les petits paysans indiens

Modi n’avait jusqu’à présent jamais cédé à aucun autre mouvement en Inde depuis son élection, et il a été obligé de se justifier en disant qu’une partie des paysans n’avait pas compris sa réforme et qu’il les appelait dorénavant à regagner leur maison.

Il faut savoir que dans trois mois il y aura les élections pour les assemblées législatives du Penjab et de l’Uttar Pradesh (tenus actuellement respectivement par le Parti du Congrès et le BJP), suivies de cinq autres au cours de l’année 2022 (le BJP gouverne dans les cinq États, seul dans quatre d’entre eux). Il y aura aussi des élections partielles pour les assemblées législatives dans quatre autres États, municipales dans cinq. Le Premier ministre veut éviter une débâcle électorale qui s’ajouterait à l’insuccès déjà enregistré précédemment. Et en 2024 il y aura des élections générales pour le Parlement. La mauvaise gestion de la pandémie du Covid lui a aussi mis du plomb dans l’aile. Il lui faut s’en sortir au mieux pour pouvoir conserver le pouvoir.

Ces lois auraient pu permettre aux entreprises agroalimentaires d’acheter directement aux agriculteurs les produits de leur récolte sans passer par des marchés publics de gros où les prix sont garantis. Les principales cultures concernées étaient le blé et le riz, mais aussi la canne à sucre et le coton.

La réaction des paysans, du Penjab dans un premier temps, puis de l’Haryana et de l’Uttarakhand (nord-est de l’Inde), rejoints par ceux de l’Uttar Pradesh (l’État le plus peuplé, situé au nord de l’Inde), a été forte, car, amenés à vendre leur production à des prix inférieurs à ceux pratiqués actuellement les aurait obligés inévitablement à s’endetter encore plus, voire à vendre leurs terres. 80 % des paysans en Inde disposent de moins de deux hectares, leurs revenus sont donc très bas. En outre les paysans qui, s’estimant lésés, auraient désiré contester juridiquement les contrats signés, auraient risqué des amendes exorbitantes au cas où ils auraient été déboutés, une spécificité des lois indiennes. Pour les entreprises agroalimentaires qui achètent leurs produits, les frais de justice sont des broutilles. Et les paysans ruinés seraient venus dans les villes grossir les rangs de chômeurs dans une économie indienne dont l’industrie ne crée pas en ce moment une grande masse d’emplois, loin s’en faut. Le capitalisme indien se développe plutôt dans les services, notamment de sous-traitance des grandes multinationales, qui demandent une main-d’œuvre plus qualifiée et moins nombreuse.

Rappelons que les paysans représentent 47 % des actifs en Inde (pour seulement 15 à 16 % du PIB) et que 70 % de la population dépend à un titre ou à un autre des revenus de l’agriculture.

Autre épine du pied pour Modi, les responsables des États et des partis régionaux trouvaient également à redire à ces lois, car elles limitaient leurs droits en matière agricole et grignotaient leur pré carré au profit d’un centralisme plus accentué.

Un an de lutte, où la campagne s’invitait dans la capitale

Dès le 26 novembre 2020, des paysans du Penjab ont convergé vers la capitale du pays, Delhi, bloquant au bout d’un certain temps trois principaux axes routiers qui mènent au nord et à l’est, quand des paysans des autres États se sont joints au mouvement. Des camps improvisés ont été organisés sur ces autoroutes, avec mise en place de repas, de couchage, de toilettes, d’infirmeries, etc. Le « siège » de Delhi durant longtemps, des rotations ont aussi été mises en place, permettant d’assurer le travail dans les champs (pour soi et les autres) en plus du blocage de la capitale.

Le 26 janvier 2021, jour de la République (Constitution indienne de 1935), ils sont entrés en masse dans Delhi et ont envahi le Fort rouge, centre historique et symbole de la capitale indienne. Cela a conduit à des affrontements.

Si l’on veut parler de violence, il faut surtout se référer à tous les dispositifs mis en place par le pouvoir à tous les niveaux. Mukesh Ambani, dixième fortune mondiale, étant un des plus gros propriétaires de médias et pourvoyeur de publicités pour ceux qu’il ne contrôle pas, a mené une campagne acharnée à l’encontre des paysans. Il y a eu toute une propagande de division en faisant croire qu’en fait les paysans sikhs voulaient établir un Khalistan indépendant [1], que d’autres participants au mouvement avaient un comportement anti-national, voire qu’ils étaient en quelque sorte des Naxalites [2]. La police a attaqué de nombreuses fois les manifestants et leurs campements avec gaz, canons à eau, elle a posé des barbelés pour « protéger » les accès de Delhi, monté des murs pour bloquer les autoroutes occupées… La répression a fait de nombreuses victimes dont près de 700 morts.

Mais, devant la bonne organisation des paysans et la ténacité du mouvement [3], le Parlement indien vient donc d’abroger les trois lois qu’il avait votées le 12 janvier dernier.

Les tentatives de compromis n’avaient leurré personne

Un comité d’experts a été formé en janvier 2021 pour consulter les différentes parties concernées par ces trois lois, mais celui-ci n’a jamais rendu ses conclusions publiques.

Le gouvernement pensait alors pouvoir en finir avec le mouvement paysan avec ce leurre grossier. Mais il y avait eu pour le Premier ministre quelques sonnettes d’alarme : des élections ont eu lieu au printemps 2021 dans cinq États (l’Inde est un État fédéral) et le BJP n’a pu garder le pouvoir que dans deux, dans le cadre d’un gouvernement de coalition. Il y a eu aussi sept élections partielles pour le Parlement où le BJP n’a pu conserver que deux députés sur les trois dont il disposait, ainsi que des élections partielles pour les Assemblées dans dix-huit États où le BJP n’a conservé le pouvoir que dans cinq d’entre eux, mais en coalition. Enfin, lors des élections municipales dans quatorze États, ce n’est que dans six d’entre eux que le BJP a pu maintenir ses positions.

Le fait que ce soit dès le premier jour de la session parlementaire que le gouvernement ait fait adopter l’abrogation de ces lois montre la panique du Premier ministre.

Cette abrogation devrait être signée rapidement par le président de l’Inde, Ram Nath Kovind. Mais les paysans ne croient rien sur parole. Aussi bien les leaders syndicaux que les paysans de la base ont décidé de ne pas bouger tant qu’elle n’est pas effective. Ils semblent assurés du succès de leur mouvement, mais leur manque absolu de confiance envers Modi les pousse à maintenir la mobilisation afin d’éviter toute entourloupe du gouvernement.

Et surtout les paysans ne considèrent pas que le mouvement s’arrête là. Ils ne veulent quitter leurs positions aux portes de Delhi qu’à condition d’obtenir que des prix minimum garantis soient fixés pour leurs récoltes, assurant ainsi leurs revenus. Ils veulent également que des compensations financières soient mises en place pour toutes les familles des presque 700 victimes de la répression gouvernementale.

Pierre Mattei


[1Le Khalistan est le nom de l’État revendiqué par les indépendantistes sikhs du Pendjab.

[2Mouvement de révolte paysanne armée né à la fin des années 1960 et qui existe encore dans une frange nord-sud de l’est de l’Inde.

[3Pour plus de détails sur ce mouvement durant l’année écoulée, voir les articles de Convergences révolutionnaires sur l’Inde du 11 janvier, 22 avril et 3 mai 2021.

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