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Après le premier tour de l’élection présidentielle au Pérou, une interview de l’Agrupación Vilcapaza

9 mai 2021 Article Monde

Photo : Pedro Castillo, arrivé en tête du premier tour le 11 avril 2021

Au Pérou, le 11 avril 2021, en même temps que les élections législatives, se tenait le premier tour de l’élection présidentielle. Avec près de 19 %, c’est Pedro Castillo qui est arrivé en tête. Il affrontera le 6 juin prochain la candidate de droite Keiko Fujimori (13,4 % au premier tour), la fille de l’ancien président Alberto Fujimori. L’élection présidentielle se tenait quelques mois après la révolte populaire de novembre 2020 (voir notre article Pérou : une situation explosive). Nous avons interviewé un camarade de l’Agrupación Vilcapaza, un groupe trotskyste péruvien, sur la situation actuelle.


  • Le résultat de Pedro Castillo au premier tour des élections est une surprise. Comment l’analysez-vous ?

Une semaine avant les élections, on a vu dans les sondages que Castillo avait tendance à déloger Verónika Mendoza [1] et les autres candidats des premières places. Nous l’avons évoqué dans la Table ronde sur le vote nul que nous avons réalisée. (Vidéo sur Facebook en castillan : https://www.facebook.com/agrupacion...)

  • Quelle est la trajectoire politique de Castillo, qui se présente comme étant en dehors du système politique de centre gauche ? Pouvez-vous présenter son programme, sa base sociale ?

On peut dire que Castillo est un outsider au sens où les travailleurs ne l’identifient pas avec « la caste politique traditionnelle ». Dans la conscience populaire, on l’associe plus volontiers à la grève enseignante anti-bureaucratique de 2017. Pourtant, Castillo a déjà été candidat à des élections municipales, pour un parti de centre droit, Perú Posible (2001-2006).

Cette fois, Castillo a été investi par le parti Perú Libre (PL), un parti relativement nouveau qui est remis en cause (accusé de corruption) dans la ville qu’il dirige dans la région de Junín (à Lima-capitale, il n’a gagné qu’un siège sur quatre). Idéologiquement, ce parti se dit marxiste-léniniste. Il se revendique à la fois de Staline et du Che.

La base sociale de Castillo est rurale, ce sont des paysans et des enseignants. Sur les 37 parlementaires élus pour PL, 9 sont des enseignants.

« La nature a horreur du vide ». C’est ce qui explique qu’une partie de l’avant-garde combative ait soutenu Perú Libre.

Les conditions sont réunies pour une victoire de Castillo le 6 juin prochain, et ce, malgré des promesses bien légères sur les « nationalisations », et des propositions peu approfondies. Il y a une sorte de stratégie publicitaire basée sur les émotions, qui consiste à faire de Castillo le leader d’une « révolution chola » (Cholo étant le terme pour désigner les populations métisses amérindiennes) ou des pauvres contre les riches.

Cependant, à un mois du second tour, il fait déjà des concessions à l’élite capitaliste en déclarant qu’il va « respecter la Constitution de Fujimori jusqu’à la convocation du référendum » [2].

  • Les résultats sont très serrés et expriment une fragmentation politique. Il y a une polarisation sociale et politique : peut-on parler de crise de régime ?

Il y a une fragmentation et une forte polarisation qui résultent de la crise du régime politique. L’ascension de Castillo est l’expression déformée de cette même crise. Son gouvernement sera instable et chaotique. La première contradiction qu’il va devoir résoudre, c’est de savoir s’il va gouverner avec le parti qui l’a accueilli, car la droite s’est donnée pour objectif de les diviser. Et Castillo a déjà cédé en déclarant que « c’est lui qui va gouverner, pas Cerrón » (le fondateur de PL, un médecin formé à Cuba).

  • Pouvez-vous présenter la gauche péruvienne, ses problèmes d’orientation et les défis qui se présentent à elle ?

Il y a plusieurs courants.

La vieille gauche bureaucratique et stalinienne qui dirige la CGTP [3] fait partie des perdants de ces élections. Elle n’a réussi à gagner aucun siège. Sa colonne vertébrale, c’est la construction civile, mais ils ont des problèmes avec les mafias et ont une stratégie d’adaptation à l’État bourgeois.

La gauche « caviar » de Verónika Mendoza [4] aussi a été défaite, même s’ils ont obtenu quatre députés. Elle s’adresse à la jeunesse mais ne milite pas vraiment dans les universités. C’est un regroupement d’ONG.

L’extrême gauche « senderista » qui se réclame du Sentier lumineux [5] et tente de se reconstruire autour du Movadef (Mouvement pour l’amnistie et les droits fondamentaux) est divisée à propos de son soutien à Castillo. Elle cherche à intervenir dans le mouvement étudiant, mais autour d’un programme qui revendique « la pensée de Gonzalo » (du nom sous lequel Sentier lumineux a publié les écrits d’Abimael Guzmán) et en demandant « la liberté pour tous les prisonniers politiques, du Sentier lumineux et du camp fujimoriste ». C’est ce qu’ils appellent « la réconciliation nationale ».

L’extrême gauche guévariste n’existe pas en tant qu’organisation.

Les trotskystes en général (à quelques exceptions près), ont joué un rôle plutôt pragmatique. Ils ont appuyé Verónika Mendoza même quand elle a dégringolé dans les sondages dans la dernière étape de la campagne [6]. Cela montre leur adaptation au régime politique. Ensuite, sans présenter aucun bilan, ils ont opéré un retournement opportuniste pour soutenir Castillo.

Mon impression, c’est que la « vieille gauche », dans toutes ses variantes, est un cadavre politique. Les gens ont voté pour un professeur simple, modeste et syndicaliste, qui provient d’une nouvelle vague de militants, qui propose des idées nouvelles et qui semble être « comme eux ». Ce n’est pas tant un soutien au parti Perú Libre. Le slogan « en finir avec la pauvreté dans un pays riche » est puissant et connecté au peuple.


[1La candidate de Juntos por el Perú (Ensemble pour le Pérou), une coalition de gauche. Verónika Mendoza vient de conclure un accord avec Pedro Castillo qu’elle soutient au second tour.

[2Le programme de Pedro Castillo inclut la rédaction d’une nouvelle Constitution pour remplacer celle adoptée en 1993, sous la présidence de Fujimori.

[3La Confédération générale des travailleurs du Pérou est la principale organisation syndicale.

[4Verónika Mendoza avait déjà été candidate à la présidentielle de 2016 pour une coalition de gauche, arrivant alors troisième avec 16 % des voix. Au cours de sa campagne, elle a tenu à démentir qu’elle était de gauche radicale et à proposer un partenariat au secteur patronal « patriote et honnête ».

[5Le « Sentier lumineux » était une guérilla maoïste active dans les années 1980 et 1990, dirigée par Abimael Guzmán, emprisonné depuis 1992.

[6L’Agrupación Vilcapaza a, elle, appelé à voter nul au premier tour de l’élection présidentielle (d’autres organisations trotskistes ont eu la même position).

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