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Alassane Ouattara réélu président en Côte d’Ivoire : « business as usual » pour les affaires « françafricaines »

13 novembre 2020 Article Monde

Mercredi 11 novembre, après les durs affrontements qui ont fait encore une dizaine de morts en tout début de semaine entre partisans et opposants d’Alassane Ouattara, décrété finalement réélu pour un troisième mandat à la présidence de la République de Côte d’Ivoire, ledit Ouattara et son principal opposant Konan Bédié se réconciliaient. Coup de théâtre pour le moins surprenant. Ou pas tant que ça quand on sait que la réélection contestée de Ouattara, à la suite du scrutin du 31 octobre, était lourde de heurts sanglants à venir ou pour le moins d’une instabilité politique dommageable à bien des intérêts économiques locaux et internationaux. D’où ce rabibochage in extremis, dont l’avenir dira la solidité.

Ouattara – briguant un troisième mandat à 78 ans –, a été réélu avec 94 % des voix. Qui dit mieux par les temps qui courent ?… mais avec un taux de participation officiel d’à peine 55 % des électeurs et l’appel au boycott des oppositions dont la principale, celle de Konan Bédié qui fut président de 1993 à 1999. Certes, les affrontements qui ont éclaté, avant et après le scrutin, déclenchés par des militants de l’opposition ou par des soutiens de Ouattara, ont fait plus de 80 morts et près de 500 blessés. Certes, dans les heures qui ont suivi le scrutin, Ouattara lui-même a fait arrêter des leaders de l’opposition ou les a assignés à résidence. Certes, dans les quinze dernières années, les inégalités sociales ont explosé en Côte d’Ivoire. Qu’importe tout cela ! Le ministère des Affaires étrangères en France a servi les paroles habituelles d’appel au dialogue – quelques autres puissances aussi, probablement. Et les voilà provisoirement écoutés : réconciliation ! Il faut rappeler que c’est l’impérialisme français lui-même qui a placé Alassane Ouattara au pouvoir en 2011, en intervenant militairement en Côte d’Ivoire lors d’une guerre aussi « françafricaine » que toutes celles que la France a menées sur ce continent depuis l’époque de la décolonisation. L’essentiel était et est toujours que l’ordre règne. Et vite !

Les fruits pourris du passé

En 1993, Houphouët-Boigny, le principal soutien de la France dans la région, décédait après avoir exercé le pouvoir durant plus de 30 ans à la tête de la Côte d’Ivoire. Il avait été ministre en France de 1956 à 1961 avant de devenir un des artisans, côté africain, de la perpétuation de la domination française en Afrique à la suite des indépendances des années 60. Sa succession revêtait une importance cruciale pour l’impérialisme français. La présence permanente d’une base militaire, l’accès au port d’Abidjan pour la circulation des marchandises, l’exploitation de ressources du pays ont toujours fait de la Côte d’Ivoire un des pays centraux pour la domination économique, politique et militaire de la France en Afrique. La course à la succession s’ouvrait alors. S’y affrontaient, à l’élection de 1995, un certain Alassane Ouattara, ex-Premier ministre ayant commencé sa carrière internationale comme numéro deux du FMI dans les années 80, et un certain Konan Bédié qui avait assuré l’intérim en tant que président du Parlement, fils de cultivateur de cacao (la première richesse du pays).

C’est Bédié qui finit par emporter le morceau. Pour se maintenir au pouvoir, il a usé de toutes les ficelles, à commencer par celle du « diviser pour mieux régner ». Il sera le premier à introduire le concept de « l’ivoirité », une notion raciste, basée sur le droit du sang en vigueur, censée déterminer qui est ivoirien et qui ne l’est pas. Le but : écarter du pouvoir Ouattara, présenté comme non-ivoirien car descendant de parents burkinabés. Mais les implications n’étaient pas seulement politiciennes puisque des lois, comme celle empêchant l’accès à la propriété foncière, étaient adoptées et surtout, parce qu’un racisme allait se renforcer à l’encontre des habitants du nord du pays, la plupart étrangers et appartenant aux populations les plus pauvres. C’est ce même Bédié, donc, qui aujourd’hui après avoir appelé à ne pas reconnaître la réélection de Ouattara… vient de « briser la glace » (c’est le terme de leur récente déclaration commune) avec son concurrent de longue date.

2000-2010 : Laurent Gbagbo au pouvoir, jusqu’à ce que Paris en décide autrement

Le troisième protagoniste, Laurent Gbagbo (quant à lui d’origine plus modeste bien qu’étant parvenu à faire des études en France), finira par prendre le pouvoir en 2000. 40 ans après leur arrivée aux affaires, ces trois-là s’affrontent toujours pour l’accès à la mangeoire présidentielle ! Gbagbo arrive au pouvoir après une élection présidentielle, en accord avec son principal concurrent le général Guéï (qui avait renversé un an plus tôt par un coup d’État le président Bédié), il écarte tous les autres candidats. Dont Ouatarra, pour défaut d’« ivoirité ». Le résultat de l’élection lui-même, où chacun des deux candidats se déclarait élu, a été tranché à coups de fusil contre les manifestants des deux camps, avant que le ralliement de la gendarmerie à Gbagbo ne fasse pencher le « décompte des voix » en sa faveur.

Les intérêts de l’impérialisme français, de Total, Bouygues, Bolloré et tous les autres étaient conservés. Gbagbo, lié aux socialistes français, montrait patte blanche en se prêtant au jeu très opaque et « françafricain » du financement des campagnes électorales françaises : trois millions pour Chirac en 2002, au moins autant pour Sarkozy par la suite. Entretemps il avait obtenu le soutien du gouvernement français, après quelques hésitations, face aux rébellions dans le nord du pays, en échange notamment de la concession à Bouygues du port de conteneurs d’Abidjan et du contrat de gestion de l’eau et de l’électricité à Bolloré. Gauche ou droite, les bons comptes font les bons amis.

Mais le docile Gbagbo ne l’était pourtant pas assez aux yeux du « pays des droits de l’homme » : il se permettait quelques déclarations manquant foncièrement de loyauté vis-à-vis de la métropole ; il parlait de diversifier les investissements étrangers dans son pays – comprendre ouvrir des chantiers à des capitaux non-français ; il souhaitait aussi revoir les accords de « coopération » militaire signés lors de l’indépendance en 1961, en introduisant l’idée du démantèlement de la base militaire française qui stationne en permanence en Côte d’Ivoire. Autant de raisons pour l’impérialisme français de vouloir se passer de ses services. L’occasion sera saisie lors de la crise ouverte par l’élection présidentielle de 2010. Sur fond de fraudes en tous genres et de tensions dans la rue, le scrutin ne donnait aucun vainqueur clair et permettait une fois de plus aux deux candidats, Gbagbo comme Ouattara, de revendiquer la victoire.

La France est intervenue alors directement avec l’opération militaire Licorne, aux côtés et sous couvert d’une intervention militaire de l’ONU – parce que le droit démocratique international, c’est important, voyez-vous. Gbagbo est alors arrêté et écarté du pouvoir et Ouattara reprend les rênes, laissant une société ivoirienne complètement divisée et meurtrie par un bilan de 5 000 morts, au passage !

La situation en 2020, avec un Ouattara vainqueur « démocratiquement », pour la troisième fois, est donc directement le produit des années passées où la guerre et les inégalités sociales ont pesé de tout leur poids sur la classe ouvrière et les pauvres de Côte d’Ivoire.

Un eldorado capitaliste avec tous ses ravages sociaux

Ouattara est au pouvoir depuis quinze ans. Les avancées ont été spectaculaires… du point de vue des riches. Il a permis à la Côte d’Ivoire de retrouver sa place régionale dominante et d’être de nouveau l’arène où s’affrontent des intérêts impérialistes rivaux. La croissance officielle pharaonique du pays, de 6 % à 11 % chaque année entre 2011 et 2019, est le reflet d’un développement capitaliste où de grandes multinationales accumulent des profits dans les filières du bâtiment, des transports ou encore du cacao (la Côte d’Ivoire en est le premier producteur mondial).

142 milliards de francs CFA (216 millions d’euros) ont été octroyés à une entreprise d’État chinoise du BTP pour construire des ponts, des autoroutes urbaines et des bretelles d’accès permettant de développer des quartiers d’affaires florissants. En contrepartie, le pays compte des centaines de milliers de « déguerpis ». C’est le nom qui est donné aux populations des bidonvilles qui se font expulser pour laisser place aux chantiers de ces projets.

Deux nouvelles usines de transformation de graines de cacao ont été construites sur place. Les chantiers de construction sont pris en charge par l’État ivoirien. Mais dès que ces entreprises seront opérationnelles, il est déjà prévu que des capitaux privés puissent y être investis. Pendant que des petits planteurs sont victimes de la concentration industrielle opérée dans leur secteur par Ouattara, dès son installation au pouvoir.

Le quartier résidentiel pour riches d’Abidjan, nommé « Beverly Hills », permet à la classe dirigeante du pays de vivre à l’abri, dans des résidences luxueuses gardées par de hauts murs. Les hommes d’affaires y ont leurs quartiers, tout comme Ouattara et la plupart des leaders de l’opposition institutionnelle. Dans les zones rurales du pays ou les quartiers pauvres d’Abidjan, la misère continue de se développer.

Le bruit des bottes françaises dans toute la région

La réélection de Ouattara est à l’image du mépris des aspirations populaires. La victoire de son concurrent n’aurait pas été autre chose. Leur soudaine alliance ne peut momentanément tranquilliser que ceux qui sont du bon côté du manche. Pour la population, c’est une autre affaire. L’épisode de l’intervention militaire française de 2011 est encore dans toutes les têtes, de plus en plus mal vue. La base d’Abidjan sert notamment de support stratégique à l’opération Barkane, le déploiement militaire français au Mali décidé en 2013 par François Hollande, sous ce président Ibrahim Boubacar Keïta (dit IBK), renversé récemment par des militaires putschistes qui ne renient pas cette politique. Cette guerre au Mali se mène au nom de l’ « anti-terrorisme », nous dit-on… Comme celle de 2011 en Côte d’Ivoire était menée « pour le respect de la démocratie »… Vieilles formules passe-partout, mêmes politiques guerrières pour défendre des intérêts stratégiques français – et plus largement géopolitiques occidentaux.

Et comme dans le milieu des grands de ce monde tout est bien qui finit bien, le président Ouattara « troisième mandat » vient d’accorder un nouveau passeport à un autre de ses ennemis, l’ancien président Laurent Gbagbo. Un avion présidentiel, disent les médias ce 13 novembre, devrait être affrété pour le ramener en Côte d’Ivoire depuis La Haye, où comme par miracle la prétendue suprême Cour pénale internationale vient de l’acquitter définitivement, après des années d’incarcération et de procès pour corruption et crimes de guerre.

La Côte d’Ivoire est à l’image de bien des pays d’Afrique de l’Ouest. Toute la région vit, ou survit, au rythme des parties d’échec de l’impérialisme français. Les richesses qui y sont produites le sont pourtant par des millions de pauvres et d’exploités. L’espoir, c’est leur révolte contre cette exploitation et contre les dirigeants politiques qui en sont les complices. Une révolte qui, partant d’un pays, pourrait trouver un écho dans toute la région auprès de ceux qui n’ont aujourd’hui pas d’autres perspectives que la guerre et la pauvreté.

Vladimir Akali et Justine Bonnel

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