Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 127, juin-juillet-août 2019

Le procès France Télécom 

Sept patrons à la barre

On l’a peut-être oublié mais la multinationale Orange s’appelait autrefois France Télécom. En 2004 la société anonyme (SA) passait sous contrôle du secteur privé et mettait définitivement fin au service public des télécommunications. En 2006, la nouvelle direction de France Télécom entamait une campagne de réorganisations sur l’ensemble des territoires avec l’objectif affiché de supprimer 22 000 postes (sur presque 200 000) en moins de 3 ans.

Ledit « plan NEXT » en question ne prévoyait pas de licenciements secs, chose rendue difficile vu la grande majorité de fonctionnaires présents dans la SA. Les patrons décidèrent de broyer les organisations, de forcer les mutations et les démissions pour parvenir à leurs objectifs. Pendant plus de trois ans, les cadres suscitèrent les pires méthodes pour atteindre les 22 000 départs « naturels » attendus. Didier Lombard, le PDG de l’époque, résumait sa philosophie : « je ferai les départs d’une façon ou d’une autre par la fenêtre ou par la porte ».

Au moins 39 suicides : une « mode » selon Didier Lombard

« Je me suicide à cause de mon travail à France Télécom. C’est la seule cause. Urgence permanente, surcharge de travail, absence de formation, désorganisation totale de l’entreprise. Management par la terreur ! ». C’est par ces mots qu’un agent de France Télécom entamait une lettre dans laquelle il expliquait les raisons de son suicide en juillet 2009.

Comme en écho méprisant, deux mois plus tard, Didier Lombard osait dire devant un aréopage de journalistes : « Il faut marquer un point d’arrêt à cette mode du suicide qui, évidemment, choque tout le monde. » 

Le grand prix du manager !

Des mouvements de grèves et des réactions sporadiques aux bouleversements dans l’entreprise permirent une réelle visibilité médiatique. Mais rien ne fit changer le cap des dirigeants. Didier Lombard, l’artisan principal du management par le stress, fut même porté aux nues par ses pairs et reçut des mains d’Éric Woerth, ministre du Budget de l’époque, le grand prix du manager BFM 2008, et la même année le Prix de l’Innovation dans le Management de l’Innovation. Malgré les alertes des syndicalistes, les enquêtes à charge de l’Inspection du travail et les interventions répétées de la médecine du travail, les suppressions de postes ne s’arrêtèrent pas. Les managers avaient toujours pour mission de faire la chasse aux « low performers ».

Démission et retraite dorée

Après que le syndicat SUD PTT se fut porté partie civile en 2010 et que la quasi totalité des organisations syndicales lui eurent emboité le pas, l’ambiance changea quelque peu. Le PDG, suite aux remous médiatiques, dut se résoudre à démissionner en 2011. Mais pas de mea culpa. Les actionnaires lui offrirent une retraite chapeau (versée en plus de sa retraite) de 346 715 euros par an. Cependant, cette démission n’a pas empêché les plaintes d’être instruites. De nombreuses pièces et preuves issues entres autres des enquêtes des CHS-CT ont empêché les tentatives de diversion. Au bout… de 9 ans d’instruction, le procès du PDG et de six cadres de direction peut enfin commencer.

Le procès des « nettoyeurs » de France Télécom

Ce 6 mai 2019 s’est donc ouvert un procès d’une nature relativement inédite. Sept cadres supérieurs, dont l’ancien PDG de France Télécom, se sont retrouvés dans le box des accusés pour « harcèlement moral ». Les premières audiences ont été accablantes pour les prévenus, c’est le moins qu’on puisse dire. En premier lieu pour le retraité doré Lombard. Après avoir lu un acte de contrition sans doute écrit par ses conseils, le naturel est revenu au galop. Il a déclaré tranquillement qu’il n’y avait pas eu de crise sociale à France Télécom mais une crise médiatique. Une théorie visiblement en vogue dans certains cercles patronaux : la spirale médiatique aurait provoqué la vague de suicides par « contagion ». Les avocats des cadres parlent d’effet « Werther » [1], qui aurait poussé certains agents à des comportements suicidaires par mimétisme....

Les nombreux témoins accablent les comportements systématiques de dénigrement, les réorganisations incessantes et la déstabilisation des salarié.es érigée en système. À la barre se succèdent des syndicalistes, des membres de l’Inspection du travail ou des médecins qui tous soulignent que malgré les alertes la direction à fait la sourde oreille pendant toute la durée de la crise.

Si les peines encourues ne sont « que » d’un an de prison et 15 000 € d’amende, ce procès met à jour un système très répandu, loin de la prétendue « éthique » du business. Pourtant ce ne sera pas le véritable procès des méthodes du management par le stress, ni celui des réorganisations permanentes, ni encore de l’État (totalement absent à l’audience) qui a pourtant une large part de responsabilité dans cette affaire.

Le vocabulaire change, pas les méthodes

Pour beaucoup de journalistes observateurs du procès, celui-ci devrait permettre une prise de conscience et même changer le droit du travail. S’il est indéniable qu’il fera date, on est en droit de se demander si cet événement ne sera pas un feu de paille. Les méthodes du plan NEXT de France Télécom sont aujourd’hui largement diffusées dans bon nombre d’entreprises. Les « ateliers du bonheur » ou les fameux « espaces de développement » (que les salariés de FT appelaient « espaces de dégagement ») sont devenus une norme. Le vernis, le vocabulaire ont changé dans le management « innovant ». Pas la méthode. À La Poste par exemple (comme dans beaucoup de services publics), qui supprime des milliers d’emplois tous les ans, on ne parle plus de réorganisations. On parle d’adaptations, de nouvelles compétences, de co-construction et d’écoute des postiers. Les patrons on investi la novlangue du dialogue et de la bienveillance pour mener les politiques de réduction des coûts.

Et chez Orange ?

Même à Orange, qui devrait faire profil bas, un staff de cadres dans un service normand chargé d’installer la fibre à pondu récemment un slogan militaire qu’il a collé sur un béret vert de la légion pour faire un « joli » badge. Ce slogan était « produire ou périr ». Des salariés scandalisés ont protesté et la direction à mis un terme à cette campagne interne dans un style remarquable : « ...dans le cadre d’un séminaire visant à renforcer la mobilisation de l’équipe autour des enjeux de déploiement de la fibre, une équipe managériale a inventé un ‘slogan ‘ et un visuel faisant référence à l’univers militaire. L’intention n’était naturellement pas de heurter certains salariés concernés par ce défi stratégique, mais force est de reconnaître que c’est bien le cas. » En plein procès, il fallait l’oser. Cela donne quand même une petite idée de l’effet limité de la procédure en cours.

… sous Stéphane Richard

Paradoxalement, alors que Lombard et compagnie sont sur le grill, la politique menée lors du plan NEXT a parfaitement réussi. D’abord parce que les réorganisations ont eu lieu et qu’elles continuent depuis chez Orange sur un rythme moins soutenu, mais au prix de milliers de suppressions d’emplois tous les ans. Ensuite parce que la nouvelle direction a joué sur du velours sans rencontrer beaucoup de résistances, en particulier du côté des organisations syndicales. Alors que le nouveau patron, Stéphane Richard, comparaissait avec Christine Lagarde (dont il était le directeur de cabinet) dans le procès Tapie, le silence dans l’entreprise fut assourdissant. Au prétexte que ce monsieur avait « apaisé le climat social », la quasi totalité des organisations syndicales l’ont soutenu. Elles ont même signé les accords salariaux (NAO) 2019 de façon unanime.

Le « procès France Télécom » est un réel événement qui pourrait déboucher sur la condamnation de cadres sans scrupule. Mais si l’intérêt des audiences est indéniable, si l’écho médiatique est un appui pour discuter dans nos entreprises respectives, il faut se garder de croire que cela pourrait changer quelque chose dans les rapports sociaux. Si Lombard et ses comparses se retrouvent devant un prétoire, leur procès n’est pas celui des méthodes capitalistes.

31 mai 2019, Erwan Piam


[1Ainsi nommé par un sociologue américain s’inspirant de la vague de suicides qui suivit la parution en 1774 du roman de Goethe Les Souffrances du jeune Werther.

Mots-clés :

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article