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Tribune des militaires, quelles perspectives pour les travailleurs ?

9 mai 2021 Article Politique

À la suite de la publication de la tribune des militaires, les commentaires politiques se sont succédé, avec pour ligne de mire l’élection présidentielle de 2022. La référence des généraux était le putsch manqué d’Alger du 24 avril 1961 dont ils célébraient, 60 ans après, jour pour jour, l’anniversaire. Depuis, une toute autre actualité, un attentat terroriste contre une policière et la mort d’un brigadier à Avignon, a donné lieu du côté des politiciens à une surenchère sécuritaire, celle-là même que les généraux se proposent d’appliquer. Ces deux derniers événements n’ont entre eux pas grand-chose à voir. Mais ils servent à la classe politique de tremplin pour tirer un trait d’égalité entre immigration, délinquance et terrorisme, dans la ligne de mire des signataires de la tribune, qui accusent « les hordes de banlieue » et les « antiracistes » d’être responsables du « délitement du pays ».

La campagne politique contre l’antiracisme, qui avait déjà fait l’actualité depuis des mois (notamment à la suite des manifestations de masse de la jeunesse, en juin dernier, contre les violences policières dans le monde entier) montre bien la démagogie réactionnaire de nos gouvernants et de ceux qui aspirent à le devenir au prochain scrutin.

Comment ceux qui déclarent la guerre à « l’islamo-gauchisme » pourraient-ils s’offusquer de voir leurs hommes de main, les militaires et leurs officiers d’extrême droite auteurs de la tribune, clamer que c’est l’antiracisme qui serait diviseur et responsable de la montée d’une « guerre civile ». La loi sur le « séparatisme » – dite laïcité – de Macron, l’amalgame raciste et anti-immigrés que nous font à chaque attentat islamiste les hordes médiatiques et politiques pour diviser les classes populaires va dans leur sens.

De la campagne des militaires à la campagne électorale

Marine Le Pen a sauté sur l’occasion pour proposer aux signataires de la rejoindre dans « sa bataille ». Ce à quoi les militaires lui ont plutôt adressé une fin de non-recevoir comme pour lui montrer qu’ils n’avaient pas besoin d’elle et de son parti pour diffuser leurs idées et se proposer de les mettre en œuvre.

Quant aux politiciens de droite, s’ils feignent d’être attachés à la soi-disant « neutralité » de l’armée, c’est comme Valérie Pécresse, pour rajouter « je suis une femme d’ordre », ou comme Rachida Dati pour souligner son « accord avec le constat » des militaires. De son côté le gouvernement, à l’instar de Jean Castex, condamne verbalement la tribune avant d’ajouter que « cette affaire pourrait être insignifiante s’il n’y avait pas une récupération politique tout à fait inacceptable ». Autrement dit, les militaires peuvent bien exprimer leurs idées nauséabondes tant qu’ils ne soutiennent pas nos concurrents dans les prochaines élections. Même discours du côté de la ministre des Armées Florence Parly, pour qui « les armées ne sont pas là pour faire campagne mais pour défendre la France » (elle parle de campagne électorale bien sûr).

L’affaire paraît plus grave pour la gauche, de Benoît Hamon à Jean-Luc Mélenchon, en passant par Anne Hidalgo : pour eux ce seraient la République et la démocratie que les signataires mettraient en danger. Et pour y faire face Mélenchon réclame au procureur d’engager des poursuites, sous couvert que « l’appel à l’insurrection est puni par la loi ». Lui qui se flattait d’être le partisan de l’insurrection (… par les urnes évidemment). Son appel a été classé sans suites par le parquet.

Gangrénés par le racisme de profession

Et à ceux qui, comme Florence Parly, présentent l’affaire comme le résultat d’une minorité de généraux à la retraite, il faut pourtant bien faire remarquer que plus de 15 000 signataires ont rejoint depuis l’appel de ces militaires. Une nouvelle tribune serait en préparation à l’initiative de militaires d’active. Tout comme les violences policières ne sont pas le fait de « brebis galeuses égarées », les idées d’extrême droite dans l’armée ne sont pas le fait de quelques individus isolés. Les militaires et les employés des professions sécuritaires (police, pénitentiaire, etc.) votent davantage à droite et à l’extrême droite que le reste de la population : quatre militaires sur dix votent pour le RN [1]. Il y a quelques mois, une enquête de Mediapart [2] avait montré la présence dans l’armée d’un nombre relativement important de militants ouvertement néo-nazis sans que la hiérarchie ne s’en alarme.

Quand toute la classe politique française se réclame de De Gaulle, ça ne leur pose pas de problème qu’un général à la retraite ait gouverné le pays, qu’il ait même fait de la politique toute sa vie, lorsqu’il était d’active. Et il avait même créé un temps un parti d’extrême droite, le RPF (Rassemblement du peuple français de 1947 à 1955) ! L’armée devrait « rester » « la grande muette », ne pas faire de politique ? Mais elle en fait tout le temps, elle est le bras armé de la politique de la classe sociale au pouvoir, la bourgeoisie. C’est elle qui ouvre des marchés étrangers aux capitaux, qui mène ses réflexions technologiques et ses recherches stratégiques. C’est elle qui fait en ce moment même la guerre en Afrique pour les intérêts des Bolloré, Bouygues et Total. Comme en témoigne le soutien apporté au Tchad (où sont situées les principales bases militaires françaises d’Afrique) au coup d’État destiné à assoir la dictature du jeune Déby après avoir soutenu militairement celle du père pendant des années. Et c’est pour maintenir l’ordre sur la planète, que partout les budgets pour les armées augmentent – 39,2 milliards, soit 4,4 % de plus qu’en 2020 cette année en France – quand ceux des hôpitaux et de l’école subissent coupe budgétaire sur coupe budgétaire.

C’est de ces guerres coloniales, d’Algérie hier, d’Afrique aujourd’hui que lui vient son racisme congénital. Et en dernier recours c’est elle aussi qui maintient son ordre social ici, lorsqu’il arrive que la police soit débordée. Qui, parmi ces femmes et ces hommes politiques, ignore le petit voyage effectué par de Gaulle en mai 1968 au général Massu, pour connaitre le moral de troupes et l’avis de leurs chefs au cas où il aurait eu besoin de leur aide pour rétablir l’ordre à Paris.

Ces corps de répression sont constitués depuis leur origine pour écraser toute forme de contestation sous un talon de fer. Les étrangers, les pauvres, les travailleurs et tous ceux qui relèvent la tête pour un monde plus juste en ont souvent fait l’expérience.

Et les pleurnicheries des leaders de la gauche, d’un Hamon, d’un Mélenchon, pour une prétendue irréprochable police républicaine, une armée neutre aux idées progressistes n’y changeront rien. C’est le rôle même des forces de l’ordre dans une société de classe qui en fait ce qu’elles sont, un nid d’extrême droite.

Il n’y aura pas de raccourcis

Si une partie de ces militaires d’extrême droite se sentent à l’aise d’afficher ouvertement leurs idées, c’est parce qu’ils se sentent, en ce moment même, encouragés par tout un courant, à commencer par la classe politique (pas seulement Marine Le Pen) qui reprend à son compte les discours de la droite la plus réactionnaire, et encouragés par leur laquais dans les médias, un Zemmour, un présentateur de LCI (qui vient de quitter la chaine pour être candidat RN aux régionales) leur ouvrent leurs colonnes ou leurs antennes.

La France n’est pas le seul pays où s’affichent de plus en plus ouvertement les idées d’extrême droite, quand elles ne sont pas carrément au pouvoir. À l’échelle internationale, les Trump, Bolsonaro, Orban ou Modi et autres défenseurs des pires idées réactionnaires, démocratiquement élus après des déchaînements de propagande raciste, montrent bien quels risques courent les travailleurs et les peuples du monde entier.

Mais face à la progression de ces idées, il n’y a pas de raccourcis. Les combattre ne se fera pas en réclamant une meilleure armée ni une meilleure police, plus républicaines. Ce sont les luttes du monde du travail, toutes origines et couleurs de peau confondues, contre la misère et les inégalités que la crise économique actuelle et la politique des gouvernants pour maintenir les profits des grands trusts ici et dans le monde accroissent, qui, donnant espoir à tous, renverront ces idées au musée des horreurs passées. Même s’il faudra pour cela bousculer l’ordre, contre tous ces spécialistes du maintien de l’ordre.

Marina Kuné


[1« Quatre militaires sur dix votent pour l’extrême droite », Le Monde, 30 avril 2021 : https://www.lemonde.fr/politique/ar... 

[2« Néonazis dans l’armée : la longue litanie des “cas isolés” », Mediapart, publié le 16 Mars 2021 https://www.mediapart.fr/journal/fr...

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