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Télétravail : des cadres débrayent à distance

15 avril 2021 Article Entreprises

Les salariés d’une grande agence du développement du ministère des Affaires étrangères ont décidé du premier arrêt collectif du travail de l’entreprise jeudi 8 avril dernier. Pour beaucoup d’entre eux, c’était aussi leur toute première grève.

Sous-traiter les cadres de la fonction publique

Le recours de l’État à des modes de gestion publique « alternatifs », à travers le démembrement de ses administrations publiques et leur remplacement par des « agences » parapubliques, n’est pas nouveau et a connu une accélération à partir des années 1990. Les différents services de l’État ne s’accordent d’ailleurs pas sur le nombre actuel de ces agences : l’Inspection générale des finances en recensait 1 244 en 2012, contre 103 pour le Conseil d’État.

Inspirée des théories de la « Nouvelle gestion publique », cette politique de transformation d’administrations en établissements publics ou en sociétés anonymes à capitaux publics ou privés (la première catégorie permettant souvent le glissement vers la deuxième), a des conséquences pour les salariés : abandon du régime de droit public et baisse des salaires afin de maintenir ces agences à l’ « équilibre économique ». En revanche, pour leurs dirigeants, le relèvement du plafond des rémunérations à 450 000 euros bruts annuels a ouvert de nouveaux débouchés pour les hauts-fonctionnaires pantouflards alternant ces emplois avec ceux de patrons dans le privé.

Après le secteur de l’emploi et de la formation dans les années 1960 et celui de la santé dans les années 1990, au cours de la dernière décennie, pas moins de 10 agences satellites du ministère des Affaires étrangères ont été créées, pour mettre en place une politique d’ « aide au développement » aux pays pauvres, conditionnée et détournée à des fins sécuritaires et de contrôle migratoire, par l’artifice du concept de « continuum sécurité-développement ».

Dégradation des conditions du travail

Parmi ces agences, certaines ont déjà été épinglées pour les conditions de travail dégradées réservées à leurs salariés. C’est notamment le cas de Campus France, chargée de l’accueil des étudiants et des chercheurs étrangers en France, qui a fait l’objet de dizaines de procédures prud’homales, pour harcèlement moral, licenciement abusif, discrimination syndicale, etc. À la suite de la tentative de suicide d’un de ses salariés, une procédure pénale a été lancée pour harcèlement moral « systémique » et « institutionnel », notion entrée dans la jurisprudence depuis le procès France Télécom à l’automne 2019.

C’est donc sur cette toile de fond que l’arrêt collectif de travail d’une grande agence du développement du ministère des Affaires étrangères a été décidé pour le 8 avril dernier.

Partie d’une poignée de salariés, la mobilisation a démarré « confinée » : avec les salariés en télétravail depuis plus d’un an, les syndicats privés de leurs canaux de communication habituels (panneaux d’affichage, tractage à l’entrée de l’entreprise) et interdits d’utiliser les mails professionnels pour s’adresser aux salariés, c’est par les portables personnels, devenus de facto leur outil de travail depuis un an, que l’appel à la grève a circulé. Voilà une première indemnité prise en nature sur l’utilisation, sans aucune compensation financière de l’employeur, du matériel personnel des salariés à des fins professionnelles !

Croissance du Doodle : les cadres se rebiffent

Invitant les salariés à se signaler sur un Doodle permettant de compter les grévistes, le suivi en temps réel de leur nombre croissant a agi comme un catalyseur, ralliant jusqu’aux plus pessimistes, qui voyaient dans l’« absence de culture de la grève » au sein de cette jeune agence l’échec annoncé de la mobilisation. La grève, pourtant appelée la veille pour le lendemain, a rassemblé un quart des effectifs (107 sur près de 400 salariés).

Mobilisés sur des mots d’ordre de revalorisation des salaires et la compensation des surcoûts liés au télétravail, les grévistes ont tenu un piquet de grève virtuel en même temps que se tenait le Conseil d’administration, lui-même virtuel, au sein duquel les représentants des salariés relayaient les revendications.

À l’ombre des jeunes Zoom en fleurs

Le parterre de représentants de l’État (députés, représentants des ministères) présents au Conseil d’administration apprenaient en séance l’ampleur de la mobilisation et sommaient, dans un « grand élan de courage » (sic), la direction d’en prendre acte. Le modèle d’ « agenciarisation » est un paravent utile à l’État-patron pour se dessaisir de responsabilités encombrantes, comme celle de devoir répondre de la dégradation des conditions de travail dans ce dont il a fait la périphérie de son champ d’action.

Le jour même, la direction annonçait aux salariés l’allocation d’une prime compensatoire du télétravail de 50 euros par mois couvrant la période du télétravail à temps complet, et se montrait ouverte à la négociation d’avantages sociaux (prime, treizième mois). Si la culture de la lutte n’existait pas jusqu’à lors dans cette entreprise de jeunes cadres, gageons que les effets immédiats de celle-ci sauront convaincre les plus sceptiques que la colère ne se confine pas, et que le combat paie !

Correspondant

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